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VBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
ESQUISSE D^UN MAITRE
SOUVENIRS
D'ENFANCE ET DE JEUNESSE
DE
CHATEAUBRIAND
MANUSCRIT DE 1826
SUIVI d'une étude
PAR
CHARLES LENORMANT
Membre de l'Institut
'^^2>
'i^;^
">
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES ÉDITEURS
RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DB LA RUB DK GRAMMONT
1874
/
S-^&
SOUVENIRS D'ENFANCE
ET DE JEUNESSE
DE
CHATEAUBRIAND
MICHEL LEVY FRERES, EDITEURS
SOUVENIRS ET CORRESPONDANCE
TIRÉS DES PAPIERS
DE
MADAME RÉGAMIER
Quatrième étlition. — 2 lioaux vol. gr. in-18
MADAME RECAMIER
LES AMIS DE SA JEUNESSE ET SA CORRESPONDANCE INTIME
PAR l'auteur
DES SOUVENIRS DE MADAME nÉCAMIER
Deuxième édition. — Un beau vol. ^rand iii-18.
GOPPET ET WEIMAR
MADAME DE STAËL
ET
LA GRANDE-DUCHESSE LOUISE
PAR l'auteur
DES SOVVEMRS DE MADAME RÉCAMIER
L'n beau volume in-S»
BEAUX-ARTS ET VOYAGES
par
CHARLES LE NORMAN T
PRÉCÈDES D"C.NE LETTRE DE M. GUIZOT
2 beaux vol. in-8
PAMS. — IMPniMRRIB DB E. MARTINET, RUÉ MIGNON, 3
ESQUISSE D'UN MAITRE
SOUVENIRS
d'enfance eï de jeunesse
DE
CHATEALiBRIAND
MAMSr.RIT PE I8-2G
SUIVI DE
LETTRES INÉDITES
ET
d'une étude par eu. I.ENOKMANT
r? il; ,7
Î1 M • L >f§-»
J
5in=^=ii
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
RUE A U B E P. , 3 , PLACE DE L' 0 P É P. A
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE CnAMMONT
187-4
Droits de reproduction et de traduction rc?er\és
PRÉFACE
Rapproché de M. de Chateaubriand par une
insigne faveur du sort, nous avons eu l'honneur
d'être admis dans Tintimité de cet homme ilhistre,
et, comme tous ceux qui l'ont vraiment connu, nous
avons été pénétré pour lui du plus profond et du
plus tendre respect.
C'est le vif sentiment d'admiration que nous
inspire ce noble génie qui nous a décidé à la publi-
cation que nous faisons aujourd'hui. Nous croyons
Il PRfiFACE.
servir la gloii'o du ^raiid rcrivaiii on faisant con-
nailro au public le [q\[o primilil' des trois pre-
iniers livres de ses souvenirs d'enfance et de jeu-
nesse.
La curieuse (Mude lilt('i-aii'(^ rpii n'sidlera pour \r
lecteur de la cornparaisnn de ce texte avec cidiii
rpron a connu jusqu'ici, montrera, il est vrai, ([uc
l'auteur du Génie du christiauismr, des Marti/r.^ r\.
de tant d'autres chefs-d'o}uvre, à la fin de sa labo-
rieuse carrièi'e, n'avait pas échappé à la loi de déca-
dence inhérente aux plus hautes facultés humaines.
II en est dans les lettres comme dans les arts :
l'artiste qui veut revenir après de longues années
sur une toile inachevée, et qui date de l'époque
culminante de son talent, a rarement la vigueur cl
la d('licatesse de pinceau que réclamerait un pareil
travail; sous ses dernières touches on cherche en
vain la virginité de l'esquisse sublime qu'il a re-
IVoidie euvoidant la terminer.
PRÉIACE. III
Nous ne ( oiiiKiissons guère de jouissance supé-
rieure à celle ([ue fait (''prouver à loul homme épris
dr's ai'ls la conliMnplalion d'un cli<'r-d'o:'Uvre, au
moment ovi le iiénic du iiiaître vient de l'enfanter.
Dans cette lerre ou sur cette toile que la main de
l'artiste abandonne à peine, dans ce premier jet d<'
sa création, il y a un charme, une saveur, une sé-
duction ([u'onl bien sentis tous ceux auxquels le
culte des arts n'est pas étranger. La première rédac-
tion d'une uHivre écrite de vei've, sous l'entraîne-
ment d'une ibugueuse et rapide inspiration, n'est-
ellc pas aussi le })lus souvent supéjieiu'e au livre
fruit d'un long et pénible labeur?
Le volume que nous offrons au public n'e^t
point à proprement parler une esquisse, moins
encore une ébauche : c'est le premier jet, l'ex-
pression spontanée la j^Ius pure et la plus simple
de la pensée de son auteur. Xous ne doutons pas
que les amis délicats des lettres ne trouvent, à la
lecture de cette rédaction primitive, un de ces vils
IV i'kËFACt.
bonheurs d'adiniialion dont nuu> })ailionj toul à
l'heure.
Commencés à son retour de la terre sainte, les
y Mémoires de M. de Chateaubriand devinrent l'oc-
cupation de sa vie entière. Poursuivis au travers des
circonstances diverses d'une existence pleine de
vicissitudes, revus, remaniés, corrigés par lui sans
relâche jusqu'à son dernier jour, ils sont le miroir
fidèle où se reflètent le rare désintéressement, la
fière indépendance de son caractère ; mais ils portent
aussi l'empreinte des passions qui agitèrent l'âme
de ce puissant et mélancolique génie. Il est impos-
sible do ne pas reconnaître que les perpétuelles re*
louches que l'auteur du Gcnie du cliristianisme lit
subira cette œuvre, objet de sa prédilection, lui ont
nui. Dans ces Mémoires d'oiilre-loïiibc, où les beau-
lés de premier ordre abondent, la plume que guidait
en les corrigeant une main appesantie par l'âge n'a
pas gardé toujours sa délicatesse et sa souplesse
accoutumées.
i' Il El' ÂGE. V
Témoins de ces eorreclions incessaiiles et tardi-
ves, les amis intimes de M. de Chateaubriand et ceux
des fervents admirateurs de son talent qui connais-
saient son œuvre de longue date, en étaient venus à
s'eflrayer de Fallération que tous ces remaniements
apportaient à la rt'daction }irimitive; ils. l'aisaienl
des vœux pour qu'elle put ètie soustraite au dan-
ger qu'ils lui taisaient courir. Ce vœ'u n'a été réa-
lisé que pour une bien l'aible portion, mais enfin
le texte primitif existe en partie ; il ne va malheu-
reusement pas au delà du moiuént où le chevalier
de Chateaubriand, sous- lieutenant au r('gimenl de
Navarre, quitte le château de Coml)Our<i" après avoir
reçu la bénédiction de son père. Le manuscrit qui
le reproduit porte la date de 1(S:>(); il est à peu près
tout entier de la main de madame Jlécamier, (pii se
fit seulement aider dans sa copie (pour un quart en-
viron) par Charles Lcnormant. Imprimé sur celte
copie, le volume que nous offrons au j>ul)liccontient
donc le tableau de l'enfaUce et de la jeuiiesse de
l'illustre écrivain, dans une rédaction (jue n'ont
M PliKTAGL.
l)oinl riHure alli'rée les repeints qu'il lui infligea
plus tard. Nous ajouterons que plusieurs feuillets
d'un manuscrit autographe, exaclemenl conforme à
la copie que nous avons suivie, existent en la pos-
session de M. Faugère.
La rigueur des jugements que M. do Chateau-
briand ;i portés sur ses adversaires politiques sou-
leva, loi'S de l'apparition de ses Mémoires cCoulre-
bniibc, de profondes rancunes et d'implacables
inimitiés; une polé-mique ardente s'établit pour et
surtout contre un ouvrage auquel les amours-
propres irrités allèrent jusqu'à refuser le talent.
Notre publication ne peut en auciuK^ manière
lanimer ces débats. La vie politique est absolu-
ment étrangère à cette partie des souvenirs ; elle
ne comprend que les années de l'existence du
poëte écoulées sur les grèves de l'Océan ou dans les
liois de Cond)Ourg. Le speclaclc de la nature d les
révélations de la Muse parlaient seuls alors à l'a-
dolescent.
PRÉFACl::. VII
Avant (rexamiiior le texte de 182(» au point de
vue littéraii'e, et d'indiquer ce qui en fait une œuvre
fort, distincte do l'édition de 1840, nous allons
énumérer les dillërences matérielles que présente
notre manuscrit. Il n'a poui' titre (pie ces mots :
Mémoires de ma vie; et la date de 18U0. Ce ne lui
en effet que bien des années après que M. de
Chateaubriand donna à ses souvenirs le titre de
Mémoires cC outre -tombe. Le texte dont madame
Récamier iit la copie est divisi' pai* livres et non
point par chapitres, forme adoptée également beau-
coup plus tard pour l'édition posthume publiée
d'après le manuscrit si souvent remanié. Notre co-
pie contient trois livres. Ces trois livres fournissent,
dans l'édition de 18W, deux cent neuf pages parta-
gées en trente cliapities dc^ fort inégales longueui's.
La différence entre les deux versions Irappera dès
les premières pages; pas une phrase, pas un mol,
pour ainsi dire, du texte de 18-2(1 ne subsiste dans
les vingt-.six pages du début de l'édition de I8i!).
On y remarquera aussi la divergence de date a.ssi-
VIII PRÉFACE.
gnée par l'aiitrur à la i'<'soliition qui lui est venue
d'écrire ses mémoires. Il inscrit en tète de son texte
jiiimitir le cliilïie de l'année 1800, et remplace ce
)iiill'''sim(' par (cliii do 1811 dans le mainiscrit livré
à ses ('(lilciiis. Dans le texte de 1826, probablemeni
jiar siiilc d'une erreui' de rn(''inoire et n'ayant pas
son acte de naissance sous les yeux, M. de Château- j
Iniand so dit né le 4 oc[t)))j'e et laisse l'année en blanc
(la vraie date es! le i sepliMiibi'e 1708). La longue
généalogie, (|ui ne lieni pas moins de onze pages
dans les Ménuiircs (routrc-tomhe, est aljsolurnenl
absente de notre manuscrit. M. de (Chateaubriand
dit lid-méme, page 1!) de l'édition de '18i9, qu'il
lijoiila cette généalogie à son ouvrage en 1831,
/■po(pie où il la l'elrouva au cabinet des litres de
la lîibliollicqiic royale. Rn gV'uéral, les quelques
(liHiMcnces ({ue Ton pourra relever pour certains
laits de (l('tail entre le texte que nous publions
cl celui qui a éti' imprimé en ISiO^ tiennent à
ce que la rédaction copiée en 1826, écrite de pre-
viiicr ji'l, n'a pas l'h' (■diiirùléc par les vérifications
PRÉFACE. IX
^ouvoiil irès-minutieuses auxquelles récrivain re-
rourul ensuite. Sous ce rapport elle a quelque
cliose (le moins exact que le texte postérieur, au-
quel elle est si préférable à d'autres points de vue.
La supériorité littéraire du texte primitif sur
celui qui, vingt ans plus lard, l'ut livré ta l'impres-
sion, .sera appréciée de tous les lecteurs. Le style,
plus sobre, plus simple, atteint l'eflet sans effort d
marque bien te qu'on peut appeler la seconde ma-
nière du plus grand prosateur français de ce siè-
cle, alors que les conseils d'une amitié sincère et
l'expérience eurent foit disparaître de ses écrits,
une certaine exubérance que réprouvait le goût,
sans rien lui enlever <le son éclat. Evoqm's à une
époque plus rapprnriii^'e des événements el des im-
pressions qu'ils nous révèlent, C(is souvenirs ont
toute la grâce, la suavité, la frairhcnr iV'< vingt
premières années de la vie, sans aucune des tou-
ches criardes ou forcées que des coi'reciions pos-
térieures V vinrent ajouter.
X PRÉlAt.K.
I)e> iiiiann'> notablement diftërenles se ren-
ooiitrenl dans le porfrail du conile de (llialeau-
hiiand, el celle li^uie très-originale y pagne pins
de réalité. On sent an moins un cu>ur dans la
poitrine de ce lier griitiliiommi' (Midiu'ci |)ai' une
trop longue lutte avec radversit('', el devant lequel
tremblait toute sa famille. Quelques lignes inspirée.^
par un vi'ai respect lilial, et où perce un attendris-
sement d'autant plus touchant qu'il est plus rare,
complètent el tempèrent le tableau que l'écrivain
tait de son père. Kl, cliose étrange, ces lignes
belles et simples ne se retrouvent pas dans l'édition
de 1849. On a peine à .s'expliquer celte suppression ;
sans doute qu'en revoyant la ferme silhouette qu'il
avait tracée du taciturne et allier personnage de son
père, le peinti'e sepiuagénaire crut lui donner plu>
de relief en chargeanl sa palette : la demi-teinte
attendrie disparut et ne laissa au modèle qu'un
masque de marbre, beaucoup moins vraisemblable.
D'autres suppressions, tout aussi regrettables, ont
été opérées dans le texte toujours remanié, entre
l'RÉlACF,. XI
autre? cUmix liisloires de voleurs; qui ne se trouvent
que dans la copie de 18^6.
Parmi les notables diftV'renees que nous devons
eneore indiquer entre les deux manuscrits, nous
ferons remarquer celles qui existent dans ce que
M. de Chateaubriand dit de sa sœur Lucile. Dans
notre manuscrit, la rnort de madame de Caud est
racontée dès le troisième livre des souvenirs. Elle
n'est rapportée, et avec de tout autres détails, que
dans le cinquième volume de l'édition de J8i9.
On trouve citi's au tome 1" de cette même édi-
tion trois très-courts fragments en prose de cette
sœur bien-aimée : V Aurore, une invocation.!
hi lunr, r Innocence; ces morceaux ne se trou-
vent point dans le manusciit ]iiimi!il', et enfin
le texte des lettres et billets citi's dans les deux
manuscrits diffère d'une manière assez sensible.
Afin de donner à nos lecteurs un exemple du pro-
cédé grossissant que pratiquait dans sa vieillesse
l'illustre auteur de tant de chefs-d'œuvre, et justifier
Xll
PRÉFACE.
00 que nous avons dit, nous allons mellre en regard
d'une page de notre manuscrit la page correspon-
dante delVklition de liSiO. Chacun pourra renouveler
page à page et pour ainsi dire phrase à phrase cette
comparaison qui constitue assurément une curieuse
étude littéraire.
Copie (le 18-2G.
Nous nous aiTtUàmes pour
laisser reposer les chesaux à
nn village à l'entrée des ma-
rais de Dot. Nous repartîmes
ensuite, traversâmes toute la
triste ville de Dol et passâmes
à la porte même du collège
oîi j'allais bientôt revenir, et,
suivant le grand chemin qui
mène à Combourg, nous com-
mençâmes à nous enfoncer
dans l'intérieur du pays.
P(i(/e lUÛ (le V('-(UUon de 1819.
Nos chevaux se reposèrent
à un village de pécheurs sur
la grève de Cancale. Nous tra-
versâmes ensuite les marais
de la fiévreuse ville de Dol.
Passant devant la porte du
collège où j'allais bientôt re-
venir, nous nous enfonçâmes
dans l'intérieur du pays.
Pendant l'espace de six Durant quatre mortelles
lieues nous n'aperçûmes que heures, nous n'aperçûmes que
des landes bordées de forêts, des bruyères guirlandées de
des champs à peine cultivés, bois, des semailles de lilé noir
des paysans qui ressemblaient court et pauvre, et d'indigentes
à des sauvages. avenières. Des charbonniers
conduisaient des files de petits
chevaux à crinière pendante
et mêlée.
Des paysans à sayonsde peau
de bique, à cheveux longs,
pressaient des bœufs maigres
PRÉFACE.
XIII
avec des cris aigus, mar-
chaient à la queue d'une
lourde cliarretle connue dos
faunes labourant.
Enfin du haut d'une colline
nous découvrîmes une vallée
toute fermée par des bois ; du
fond de cette vallée s'élevait,
au bord d'une espèce de lac,
le clocher d'une grosse bour-
gade ; à l'extrémité occidentale
de cette bourgade paraissait,
sur un terrain élevé, un châ-
teau gothique dont les tours
se perdaient dans les arbres
d'une futaie éclairée par le
soleil couchant.
Enfin nous découvrîmes une
vallée au tond de laquelle
s'élevait, non loin d'un étang,
la flèche de l'église d'une
bourgade ; les tours d'un châ-
teau féodal montaient dans
les arbres d'une futaie éclairée
par le soleil couchant.
J'ai été obligé de m'arrèter
après avoir tracé ces dernières
lignes, mon cœur battait au
point de faire Irendjler ma
main et de repousser la table
sur laquelle j'écris. Les sou-
venirs qui se réveillent dans
ma mémoire m'accablent par
leur force et leur multitude ;
mais n'intei'rompons pas mon
récit, et que chaque souffrance
vienne dans son ordre et à sa
place.
J'ai été obligé de m'arrêler,
mou cœur battait au point de
repousser la table sur laquelle
j'écris. Les souvenirs qui se
réveillent tlans ma mémoire
m'accablent de leur force et
de leur multitude, et pourtant
que sont-ils pour le reste du
monde?
Descendus de la colline,
nous franchîmes un ruisseau,
et après avoir marché une
demi-heure nous quittâmes le
chemin pour gagner une fu-
taie voisine. La voiture roula
bientôt dans une allée de vieil-
les charmilles dont les cimes
s'unissaient en berceau à une
grande hauteur au-dessus de
nos tètes.
Descendus de la colline, nous
guéàmes un ruisseau ; après
avoir cheminé une demi-heure,
nous quittâmes la grande roule,
et la voiture roula au bord
d'un quinconce, dans une allée
de charmilles dont les cimes
s'entrelaçaient au-dessus de
nos tètes.
XIV PRÉFACE.
Voici niaintriiant le poi'lrait du couile tle Clia-
leaubriaiul.
Mamisnit île 18:26.
Mon père élail jirainl l'Lsec ;
il avait lo nez aijuilin, les lèvres
pùles, les yeux hleiis elpelils.
Édition (le 1819, page 3-2.
M. (le Chateaubriand était
grand et sec ; il avait le nez
aqiiilin, les lèvres minces et
pâles, les yeux enfoncés, petits
et pers ou glauques, comme
ceux des lions ou des anciens
barbares.
Je n'ai jamais vu un pareil Je n'ai jamais vu un pared
regard : dans la colère ses veux regard : quand la colère y mon-
lançaient vèrilaltleineal ' des '-^i', 1^' prunelle étincelante
llammes. semblait se détacher et venir
vous frapper comme une balle.
Ine seule passion le domi-
nait, celle de son nom : il ne
vivait que pour rendre à sa
famille l'éclat qu'elle avait per-
du ; son orgueil blessé par sa
première position, par le sen-
timent de rinjuslice humaine,
df'généra dans une .tristesse
profonde que l'âge ne lit
i[u'augmenter, et dans un si-
lence dont il ne sortait que par
des explosions de colère ; du
reste, les qualité-s du gentil-
homme, le courage, la probité,
riionneur, brillaient chez lui
au suprême degré, .\vare dans
l'espoir de rétablir son nom et
de laisser à sa famille une vaste
fortune, il avait dans l'oc-
ca.sion, et tout naturellement,
les plus grandes manières; il
I lie seule passion .dominait
mon père, celle de son nom.
Son état habituel était une
tristesse profonde que l'âge
augmenta, et un silence dont
il ne sortait que par des em-
portements. Avare dans l'es-
poir de rendre à sa famille son
premier éclat; hautain aux
états de Bretagne avec les
gentilshommes, dur avec ses
vassaux à Combourg, taciturne ,
despotique et menaçant dans
son intérieur, ce qu'on sentait
en le vovanl, c'était la crainte.
IMIEFACI:;,
XV
était presque toujours magni-
fiquonient vêtu. Hautain aux
états de Bretagne avec les gen-
tilshonmies, despotique avec
ses vassaux, taciturne et me-
naçant dans son intérieur, ce
qu'on sentait en le voyant,
c'était la crainte.
La naissance de l'auteuf
Enfin, ma mère accoucha
d'un troisième garçon, qu'on
appela Jean-Baptiste; c'est lui
qui devint dans la suite le petit-
gendre de I\l. de Malesherhes
et qui a eu l'honneur de monter
sur l'échafaud avec cet homme
illustre. Après Jean-Baptiste,
(|uatre filles : Marianne, Béni-
gne, Julie et Lucile; toutes
quatre d'une rare beauté, et
dont les deux aînées ont seules
survécu avec moi aux oi'ages
de la révolution.
Eiilin ma mèremilaunîondc
un troisième garçon, qu'on
appela Jean-Baptiste ; c'est lui
qui dans la suite devint le petit-
gendre de 31. de Malesherhes.
Après Jean-Baptiste naquirent
quatre filles : Marianne, Béni-
gne, Julie et Lucile ; toutes
quatre d'une rare beauté, et
dont les deux aînées ont seules
survécu aux orages de la ré-
volution. La beauté, frivolité
sérieuse, reste quand toutes
les autres sont passées.
Je fus, dans Tordre de la
naissance, le dernier de ces in-
fortunés.
Je fus le dei'uier de ces dix
enfants. 11 est probable (jue
mes quati'c sœurs durent leur
existence au désir de mon
père d'avoir son nom assuré
par l'arrivée d'un second gar-
çon; je lésistais, j'avais aver-
sion pour la vie.
^Vl l'UËlACE.
Voici enlin un dernier exemple :
J'étais donc réduit à mon- .l'étais réduit à monter à la
ter à la dérobée de grosses dérobée deux grosses juments
juments de carrosse etun grand de carrosse ou un grand cheval
cheval pie extrêmement nié- pie. — La Pie n'était pas,
chant à qui j'aimais à faire comme celle de Turenne, un
sauter des fossés au risque de de ces destriers nommés par
me rompre le cou. ■ les llomains desultoi'ios cquos
et façonnés à secourir leur
maître ; c'était un pégase luna-
tique quime mordait les jambes
quand je le forçais à sauter des
fossés.
Nous ne pousserons pas plus loin ces coiTiparai-
sons de lexles. Le lecteur iiilolligenl pi'éférera les
Taire lui-iuèine. 11 coiislalcia assez sans nous quels
devinrenl, dans la rédaclion lardivenient remaniée,
l'afcliaïsme du laiigaiic, Fabus des mots vieillis et
soiiveiU bizarres, la passion des termes teclinicpies.
Il verra l'expression de stindcrèses rhyctienncs
remplacer celle de « sentiments relii;ieu\ ». Décaler
le IroHC mis pour c se laisser glisser le long du
tronc ». Tailh(de.si)om' « étroites ouvertures ». Johi-
iif des deux tours pour a qui liait les deitx tottrs ».
Eoxaver pour << creuser ». Dodiner pour a som-
meiller ». Mon père me faisait éprouver les affres
de la vie remplaçant c< mon père me faisait trem-
bler );. Le laboureur germé à l'ombre des épis, au
lieu de v né à Fombre ». Blandices pour «jouis-
sances ». Charmeresse, etc., etc. Nous n'en liniiions
point si nous voulions enregistrer tous les mots
plus ou moins étranges dont une déplorable manie
vint de la sorte altérer le charme souverain du texte
primitif. Ces différences entre les deux rédactions
successives, ainsi que la supériorité de la première,
ont été déjà signalées par M. de Loménie, qui avail
eu connaissance de noire copie.
Nous avons cru compléter l'inlérèt de celte
publication en l'aisanl suivre les trois premiers
livres des souvenirs de M. de Cbaleaubriand par
la très-remarquable étude que Charles Lenormant
consacra en 1850 aux Mémoires d'outre-tombe. Les
hommes de génie rencontrent rarement des juges
équitables parmi leurs contemporains. Les admira-
XVlll 1>KÉFACE.
leurs comme les détracteurs sont Irop passionnas
dans leurs appréciations; mais le temps amène
l'arrêt impartial et (lélinitil\ et si nous ne nous
trompons, un des mérites du travail de M. Lenor-
mant fut d'avoir devancé la postérité.
Nous avons publié ailleurs, dans les Souvenirs cl
Correspondances tires des papiers de madame Réca-
mier, la plupart des lettres de M. de Chateaubriand
à sa noble et fidèle amie. Cette publication ne com-
prenait guère pourtant ({ue la correspondance des
années brillantes de la vie publique de l'auteur du
Génie du christianisme.
En mettant aujourd'hui sous les regards du pu-
blic une œuvre de la jeunesse du gi'and poète, la
pensée nous est venue d'y joindre les lettres de ses
dernières années : on les trouvera à la fin de ce
volume. Les infirmités avaient rendu la vieillesse
bien lourde à M. de Chateaubriand et ajouté leur
tristesse à sa mélancolie native, mais le vieux lion
PRKIACE. XiK
blessé n'était pas devenu insensible au\ beautés de
la nature, il en recevait toujours une impri'ssion
vive et vraie : l'empreinte indélébile de son génie
ne s'était pas effacée.
On trouvera encore, dans les lettres et les billets
que sa main tremblante était souvent hors d'étal
de tracer, l'allure pittoresque de sa phrase avec
plus de sensibilité' et une grâce exquise.
lîossicii, 1" soplcmbio 1873.
ESQUISSE
D UN MAITRE
MEMOIRES DE xMA YIE
COMMENCÉS EN 1809
LIVRE PREMIER
Je me suis souvent dit : Je n'écrirai point les
mémoires de ma vie, je ne veux point imiter ces
hommes qui, conduits par la vanité et le plaisir qu'on
trouve natiu^ellement à parler de soi, révèlent au
monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont
pas les leurs, et compromettent la paix des familles.
Après ces belles réflexions, me voilà écrivant les
premières lignes de mes mémoires. Pour ne pas
rougir à mes propres yeux et pour me faire illusion,
voici comment je pallie mon inconséquence.
D'abord je n'entreprends ces mémoires qu'avec le
2 MÉMOIPxES DE MA VIE.
dessein formel de ne disposer d'aucun nom que du
mien propre dans tout ce f|ui concerne ma vie pri-
vée; j'écris principalement pour rendre compte th
moi à moi-même. Je n'ai jamais été heureux, je n ai
jamais atteint le bonheur, que j'ai poursuivi avec
une persévérance qui tient à l'ardeur naturelle de
mon âme; personne ne sait quel était le bonheur
que je cherchais, personne n'a connu entièrement
le fond de mon cœur : la plupart des sentiments y
.sont restés ensevelis ou ne se sont montrés dans
mes ouvrages que comme appliqués à des èlrcs
imaginaires. Aujourd'hui que je regrette encore
mes chimères sans les poursuivre, que parvenu au
sommet de la vie je descends vers la tombe, je veux
avant de mourir remonter vers mes belles années,
expliquer mon inexplicable cœur, voir enfin ce que
je pourrai dire lorsque ma plume sans contrainte
s'abandonnera à tous mes souvenirs. En rentrant
au sein de ma famille qui n'est plus, en rappelant-
des illusions passées, des amitiés évanouies, j'ou-
blierai le monde au milieu duquel je vis et auquel
je suis si parfaitement étranger. Ce sera de plus un
moyen agréable pour moi d'interrompre des études
pér ibles, et quand je me sentirai las de tracer les
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. ;J
tristes vérités de l'histoire, je me reposerai en écri-
vant l'histoire de mes songes.
Je considère ensuite que, ma vie appai'tenant au
public pai" un côté, je n'aurais pu échapper à tous
les faiseurs de mémoires, à tous les biographes
marchands, qui couchent le soir sur le papier ce
qu'ils ont entendu dire le matin dans les anti-
chambres. J'ai eu des succès littéraires, j'ai attaqué
toutes les erreurs de mon temps, j'ai démasqué les
hommes, blessé une multitude d'intérêts; je dois
donc avoir réuni contre moi la double phalange des
ennemis littéraires et politiques, Ils ne manqueront
pas de me peindre cà leur manière; et ne l'onf-ils
pas déjà fait ! Dans un siècle où les plus grands
crimes commis ont dû faire naître les haines les
plus violentes, dans un siècle corrompu, où les
bourreaux ont un intérêt à noircir les victimes, où
les plus grossières calomnies sont celles que l'on
répand avec le plus de légèreté, tout homme qui a
joué un rôle dans la société doit, pour la défense
de sa mémoire, laisser un monument par lequel on
puisse le juger.
Mais avec celte idée, je vais peul-ctrc me montrer
meilleur que je ne suis? j'en serai peul-êUe tenté'/
4 MÉMOIRES DE MA VIE.
A présent, je ne le crois pas; je suis résolu'à dire
toute la vérité. Gomme j'entreprends d'ailleurs l'his-
toire de mes idées et de mes sentiments, plutôt que
riiisloire de ma vie, je n'aurai pas autant de raisons
de mentir. Au reste, si je me fais illusion sur moi,
ce sera de bonne foi, et par cela même on verra
encore la vérité au fond de mes préventions per-
sonnelles.
Commençons donc, et parlons d'abord de ma fa-
mille; c'est essentiel, parce que le caractère de
mon père a tenu en grande partie à sa position et
que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de
mes idées, en décidant du genre de mon éducation.
Cependant si j'avais écrit ces mémoires avant la
révolution, j'aurais peut-être évité de parler long-
temps de mon origine : né avec un sentiment absolu
d'indépendance, je n'estimais peut-être pas assez
autrefois l'avantage d'être sorti d'une ancienne
maison; mais depuis qu'on a voulu prouver que la
noblesse n'était rien, j'ai senti qu'elle valait quelque
chose, et j'aime à présent à retrouver le gentil-
homme sous la plume de Montesquieu, comme à
sentir la chevalerie sous la lance de Bavard.
Je descends d'une des plus anciennes familles de
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 5
la Bretagne et de la monarchie française. Si elle n'a
pas l'éclat de celle des Rohan et des Montmorency-
Laval, avec lesquelles elle rivalise de grandeur et
d'ancienneté, c'est que, renfermée dans sa province,
elle a rarement été revêtue des grandes charges de
la couronne. Les Chateaubriand se monlrenl dans
notre histoire comme de très-vaillants chevaliers,
des barons puissants et généreux, dont la devise
était : Je sème l'or; comme des seigneurs d'un sang
si illustre, qu'ils signaient dans les actes des ducs
de Bretagne et se faisaient quelquefois garants de
leurs traités, ainsi qu'il arriva dans les fameux
démêlés de Jean II et du connétable de Clisson. Mais
ils paraissent avoir eu peu d'ambition et s'être
bornés à vivre dans leurs châteaux, en réputation
d'honneur, d'hospitalité et de piété. — Les historiens
et les généalogistes varient sur leur origine. Les
deux branches aînées des Chateaubriand étant
éteintes, la troisième continua le nom en Bretagne.
Elle descendait de ce Pierre de Chateaubriand, fils
de Geoffroy lY de Laroche Baritaut, dont le Père
Anselme fait mention et dont il ignorait la descen-
dance. Cette branche fut d'abord très-riche et très-
puissante, et comme on la retrouve pendant plu-
G MEMOIRES DE MA VIE.
sieurs siècles possédant sans altération les quatre
terres de Beaul'oil, de la Guérande, de Combourii-,
de Portrie en Bretagne', sa ligne se trouve mar-
quée par une possession irrécusable. Lorsque Ché-
lin vit nos titres pour ma présentation à Louis XVI,
f"l pour faire les preuves de ma sœur Lucile au
chapitre de Largentière et ensuite à celui de Re-
rniremont, il déclara qu'il n'avait jamais eu entre
les mains une plus belle et plus complète généa-
logie. Cette branche fournit un illustre compa-
gnon à diiGuesclin; elle prit les fleurs de lis sans
nombre au lieu du croissant, et passa à la réforma-
tion des états de Bretagne en 1666. Nos titres ont
échappé au vandalisme révolutionnaire et appar-
tiennent aujourd'hui à mon neveu Louis, comme
ahié de ma famille.
Cependant les terres immenses des deux branches
1. Les mémoires du cabinet généalogique mentionnent comme
possédées par divers membres de la branche des Ciiateaubriand de
Beaufort, les terres de Beaufort, de Guérande, de Marousière, de Por-
trie et de Balestre, mais sans que cette possession paraisse con-
stante et uniforme, sinon pour Beaufort.
Quant à la date du chef de nom et d'armes de la famille dont parle
un peu plus loin l'auteur des mémoires, il n'y a pas moyen de la
préciser, et nous croyons qu'elle doit rester vague. L'auteur a écrit
'( en 17... » comme pour dire : « au xvni« siècle ».
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 7
aîncos des Chateaubriand étant passées, par des
lemmes, dans des maisons étrangères, la troisième
l)ranclie tomba peu à peu dans la pauvreté par des
subdivisions de partage. Les aînés emportant tou-
jours les deux tiers des biens et ne laissant pour
recueiliii' leur succession que des fdles, il arriva
(jue les cadets se trouvèrent bientôt sans fortune ; il
nr' leur resta que leurs parchemins, leur entrée aux
('■tais de Bretagne qui attestait leur nobfc origine,
leur épée de fer, de l'orgueil et un nom oublié.
Le chef de nom et d'armes de la famille des Cha-
teaubriand était en 17... un chevalier de Chateau-
])riand de la Guérande, ivrogne décidé, veuf d'une
femme no])le dont il n'avait eu qu'une fille. Ce che-
valier passait ses jours à boire dans sa gentilhom.-
mière, jurant quand il était ivre : Foi de Chateau-
lu'iand ! vivant dans le désordre avec ses servantes
et niellant les plus beaux titres de sa maison h cou-
vrir des pots de beurre.
En même temps que ce clievalier de Chateau-
briand de la Guérande, vivait un arrière-cadel, cou-
sin de ce chevalier et plus pauvre encore que lui,
car il possédait en tout cinq cents livres de rente :
c'était le père de mon père. Il avait épousé Péiro-
8 MÉMOIRES DE MA VIE.
nille Lamoiir de Langégu, d'une ancienne famille
de Bretagne. Il mourut assez jeune.
Ma grand'mère, que j'ai connue dans mon enfance
et qui a quatre-vingts ans était belle encore, se trouva,
au décès de mon grand-père, chargée de quatre fils,
dont mon père, René de Chateaubriand, était le troi-
sième ;elle habitait dans la plus grande détresse un
petit manoir aux environs de Dinan. Pour comble de
malheur, elle fut contrariée dans ses desseins par le
caractère de ses fils aînés. Celui à qui le magnifique
héritage était dévolu, comme chef de la famille,
se trouva avoir le goût des lettres. A l'âge de vingt
ans il partit à pied pour Paris et s'ensevelit dans une
bibliothèque. Sa mère lui envoyait tous les ans
250 francs, la moitié juste du revenu paternel. Il
mourut inconnu au milieu des livres, il s'occupait
de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut
courte, il icrivait chaque premier de janvier une
lettre à sa mère; c'est le seul signe d'existence qu'il
donnât jamais à ses parents. — L'autre fils, qui sui-
vait immédiatement ce fils aîné, avait été envoyé au
collège de Dinan. Ma grand'mère voulait le faire
entrer dans l'Église et comptait sur lui'pour le sou-
tien de ses frères. Il se fit prêtre en effet : mais au
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 9
lieu de chercher des bénéfices, que son nom hii au-
rait facilement procurés, il ne voulut jamais rien de-
mander, par fierté et par insouciance. Il se fit curé
de campagne ; il avait la passion de la poésie : ses vers,
dont j'ai vu un grand nombre, avaient la mollesse
de ceux de Ghaulieu, avec un léger ton épigramma-
tique. Ce singulier curé fut adoré de ses paroissiens.
Son nom, illustre en Bretagne, excitait d'abord l'éton-
nement; ensuite son caractère joyeux, le culte que
cette autre espèce de Rabelais avait voué aux Muses
dans un presbytère attirait à lui, on venait le voir
de toutes parts; il donnait tout ce qu'il avait, et
n'était, à la lettre, pas maître chez lui; il mourut
insolvable, et ma grand'mère n'osa prendre sa ché-
tive succession que sous bénéfice d'inventaire. Les
paysans s'assemblèrent, déclarèrent qu'on faisait in-
jure à la mémoire de leur curé, et se chargèrent d'ac-
quitter ses dettes; en conséquence, ils l'enterrèrent
à leurs frais, liquidèrent sa succession et envoyèrent
à sa famille le peu qu'il avait laissé.
Quelle singulière destinée avait donné aux des-
cendants des barons de Chateaubriand le lîoùt des
lettres, à la fois pour les perdre et les consoler!
Voilà mes deux oncles, l'un érudit et l'autre
10 MÉMOIRES DE MA VIE,
poëte ; mon frère aîné faisait agréablement les vers ;
une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un véri-
table talent pour la poésie ; une autre de mes sœurs,
la ehanoinesse, sera connue par quelques écrits admi-
rables; moi, j'ai barbouillé du papier. Mon frère a
péri sur l'échafaud; mes deux sœurs ont quitté une
vie de douleur après avoir langui dans les prisons;
mes doux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les
quatre i)lanches de leur cercueil; les lettres ont
causé mes joies et mes peines, et je ne désespère
]»as de mourir à Fôlipital.
Ma grand'mère, s'étant inutilement épuisée pour
faire quelque chose de ses deux fils aînés, ne pou-
vait plus rien pour les deux cadets. A l'époque de
la naissance de mon père, presque aucun Breton ne
servait; madame de Sévigné remarque ({ue son iils
était pour ainsi dire le seul gentilhomme breton qui
se trouvât dans l'armée. Il faut excepter de cette
remarque les autres grands barons qui, n'ayant
pas, comme ceux de mon nom, perdu leur fortune,
étaient devenus Français, pour parler comme on
parle en Bretagne, et ne vivaient plus en province.
Cette antipathie des Bretons pour le service de
teiTe subsistait encore en uartie au commençei-non!
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 11
do la révolution, et nous nous regardions toujours
un peu comme des étrangers dans les armées du
roi de France.
Ma grand'mère ne pouvait donc pas avoir l'idée,
contre les mœurs et l'esprit de sa province, de pla-
cer ses fils cadets dans des régiments. Gomment
d'ailleurs les eût-elle envoyés au service? elle n'avait
pas même la petite somme nécessaire pour les vêtir.
Celte famille, qui avait semé l'or, voyait de son toit
de chaume les grands châteaux qui jadis apparte-
naient à ses pères. Elle avait présidé les états de
Bretagne comme possédant une des grandes baron-
nies, elle avait signé aux traités des souverains et ello
n'aurait pas eu le crédit d'obtenir une sous-lieule-
nance pour l'héritier de son nom. Ensuite à cette épo-
que les armes de France avaient perdu leur gloire :
nul espoir de réussir par ses talents militaires au-
près d'une cour qui regardait elle-même la guerre
comme un fléau et la noblesse comme un préjugé.
Il restait à la pauvre noblesse liretonne une res-
source : la marine rovale. Ma <?rand'mère cssava
d'en profiter poui' son lils René : il avait alors douze
ans; mais il follait d'abord se rendre à Brest, y
vivre, s'y équiper, acheter runitorme, les armes,
12 MÉMOIRES DE MA VIE.
les livres nécessaires à un officier de marine; ma
grand'mère fit de vains efforts, elle ne put parvenir
à équiper son fils, quoiqu'elle vendît pour cela son
linge, quelques dentelles et jusqu'à son anneau de
mariage. Le brevet demandé au ministre de la ma-
rine n'arriva point , faute de protecteur* pour en
solliciter fexpédition, enfin tout manqua, et ma
malheureuse grand'mère tomba malade de chagrin.
Ce fut alors que mon père donna la première
marque de ce caractère ferme et pour ainsi dire
terrible que je lui ai connu : il avait environ treize
ans; s' étant aperçu du chagrin de sa mère, il ap-
procha du lit où elle était couchée et lui dit : Ma
mère, ayez bon courage, je ne veux plus vous affli-
ger et être un fardeau pour vous ! laissez-moi aller
faire fortune... Sur cela ma grand'mère se prit à
pleurer ; c'est à mon père lui-même que j'ai cent
fois entendu raconter cette scène. « René, répondit
ma grand'mère, que veux-tu faire? Laboure ton
champ avec moi. — Il ne peut pas nous nourrir, dit
mon père. Laissez-moi partir, je m'embarquerai,
je ferai fortune et je viendrai vous secourir. — Eh
bien, dit la mère pleurant toujours, va donc où
Dieu veut que tu ailles! Et elle embrassa l'enfant
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 13
avec des sanglots. Le soir même, mon père fit un
petit paquet de ses hardes, le mit sur son dos, quitta
la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une parente
de sa mère lui donna une lettre pour un armateur
de Saint-Malo. L'armateur l'accueillit avec bonté et
le fit embarquer comme volontaire sur une goélette
armée qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule
alors sur la mer l'honneur du pavillon français et
se montrait la digne patrie de Jacques Cartier et de
duGuay-Trouin. Dès sa première course mon père fut
blessé deux fois dans un de ces combats dont Tobs-
curité laisse au péril toute sa grandeur et à la va-
leur tout son mérite. La goélette fut prise et mon
père mené prisonnier en Angleterre ; de là il revint
en France, moins riche et moins heureux que ja-
mais, se rembarqua, fit naufrage sur la côte d'Es-
pagne, traversa à pied ce noble pays que son fils
devait parcourir un jour, poussé par d'autres pas-
sions et d'autres malheurs, fut attaqué par des vo-
leurs dans la Gahce, passa à Bayonne sur un vais-
seau, et surgit encore au toit paternel. Son courage,
son esprit d'ordre l'avaient fait connaître ; de riches
colons s'intéressèrent à son sort, il fut envoyé aux
U MÉMOIRES DE MA VIE.
Iles et commença à jeter les fondements de la nou-
velle fortune de sa famille.
Ma grand'mère fut dans la joie. Elle confia à son
fils René son dernier lils Pierre, surnommé M. de
Chateaubriand du Plessis et dont nous avons vu le
fils, Armand de Chateaubriand, fusillé par Bonaparte
le vendredi saint de l'année 4808. Mon infortuné
cousin est, pour ainsi dire, le dernier gentilhomme
français mort pour la cause de la monarchie. Mon
père se chargea volontiers du soin de son frère,
quoiqu'il eût contracté par l'habitude de souffrir
un caractère qu'il conserva toute sa vie. Le non
ignara mali n'est pas toujours vrai, le malheur à
ses duretés comme ses tendresses. Mon père était
grand et sec, il avait le nez aquilin, les lèvres pâles,
les yeux bleus et petits. Je n'ai jamais vu un pareil
regard : dans la colère ses yeux lançaient véritable-
ment des flammes; une seule passion le dominait,
celle de son nom ; il ne vivait que pour rendre à sa
famille l'éclat qu'elle avait perdu ; son orgueil blessé
par sa première position, par le sentiment de l'in-
justice humaine, dégénéra dans une tristesse pro-
fonde que l'âge ne fit qu'augmenter, et dans un
silence dont il ne sortait que par des explosions de
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE, L".
colère; du reste, les qualités du gentilhomme, le
courage, la probité, l'honneur, brillaient chez lui
au suprême degré. Avare, dans l'espoir de rétablir
son nom et de laisser à sa famille une vaste fortune,
il avait dans l'occasion et tout naturellement les plus
grandes manières, il était presque toujours magni-
liquement vêtu. Hautain aux états de Bretagne avec
les gentilshommes, despotique avec ses vassaux,
taciturne et menaçant dans son intérieur, ce qu'on
sentait en le voyant c'était la crainte ; s'il eût vécu
jusqu'à la révolution, et s'il eût été plus jeune, il
aurait joué un grand rôle ou se serait fait massacrer
dans son château. Il avait certainement du génie, et
je ne doute pas qu'à la tête de l'administration ou des
armées, c'eût été un homme extraordinaire.
Ce fut au retour d'une de ses courses, lorsqu'il
commençait à être moins malheureux, qu'il songea à
se marier. Apolline de Bédée, manière, était la qua-
trième fille d'un ancien gentilhomme qui vivait à la
campagne dans une terre auprès de Plancouët, village
cliarmant situé entreDinan, Saint-Malo et Lamballe.
La gi-and'mère de ma mère avait été élevée à Saint-
Cyr dans les dernières années de madame de Main-
tenpn, elle avait soigné l'éducation de ses filles et
16 MÉMOIRES DE MA VIE,
petites-filles. Ma mère, douée de beaucoup d'esprit
et d'une imagination prodigieuse, avait été nourrie
dans son enfance de la lecture de Fénelon, de Ra-
cine et de madame de Sévigné, et instruite par son
aïeule de toutes les anecdotes de la cour de
Louis XIV : elle savait tout Cyrus par cœur. Apol-
line de Bédée n'était pas jolie, elle était au con-
traire petite et laide, mais elle avait les plus beaux
yeux du monde. Rien ne contrastait davantage que
l'élégance de ses manières et l'allure vive de son
humeur, avec la rudesse et le calme menaçant de
mon père. Aimant la société autant qu'il aimait la
solitude, aussi pétulante qu'il était froid, elle n'avait
pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari ;
la contrariété qu'elle éprouva dans ses penchants
la rendit peu à peu rêveuse et mélancolique, de lé-
gère et gaie qu'elle était par caractère. Obligée de
se taire quand elle aurait voulu parler, elle s'en dé-
dommageait par une espèce de tristesse bruyante
entrecoupée de soupirs qui interrompait seule la
tristesse muette de mon père : pour la piété ma
mère était un ange.
Mon père était âgé de trente-cinq anslorsqu'il épousa
Apolline de Bédée. Comme elle n'avait presque rien,
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 17
que lui-même ne possédait rien encore, il s'établit
avec elle à Saint-Malo, d'où il était parti pour lutter
contre la fortune ; ma mère mit au monde un fils
qui mourut au berceau et qui fut nommé Geoffroi
ou Geffroy, comme tous les aînés de ma famille. Ce
fils fut suivi d'un autre fils et de deux filles qui ne
vécurent que quelques mois. Ces quatre enfants
périrent par la même cause : d'un épanchement de
sang au cerveau. Enfin ma mère accoucha d'un
troisième garçon qu'on appela Jean-Baptiste ; c'est
lui qui devint dans la suite le petit-gendre de
M. de Malesherbes et qui eut l'honneur de monter
sur l'échafaud avec cet homme illustre. Après Jean-
Baptiste, quatre filles, Marianne, Bénigne, Julie et
Lucile, toutes quatre d'une rare beauté, et dont les
deux aînées ont seules survécu avec moi aux orages
de la révolution. Je fus dans l'ordre de naissance
le dernier de ces infortunés. Je vins au monde le
■4 octobre de l'année 1798. La maison dans laquelle
je suis né appartenait alors à M. de Boisgarriau, père
de la princesse de Carignan. Cette maison est située
dans une petite rue de Saint-Malo, appelée la rue des
Juifs ; la chambre où ma mère accoucha domine les
murs déserts de la ville et donne sur une mer qui
18 MÉMOIRES DE iMA VIE.
s'étend à perte de vue, en se brisant parmi do<
écueils. J'eus pour parrain mon malheureux frère, et
pour marraine madame la comtesse de Plouër, fille
du maréchal de Contades. Je fus nommé François du
jour oi^i j'étais né, et René à cause de mon père.
J'étais presque mort quand je sortis du sein mater-
nel, et les mugissements des vagues battues par une
tempête d'équinoxe empêchaient d'entendre mes
cris. Mes sœurs, me tenant encore enfant dans leurs
bras à la fenêtre de la chambre de ma mère, m'ont
souvent raconté les circonstances de ma naissance.
La tristesse de ces premières impressions ne s'est
jamais effacée de ma mémoire, et il n'y a pas de jour
encore où, en rêvant à ce que j'ai été, je ne revoie
en pensée le rocher sur lequel je suis né, la cham-
bre où ma mère me fit le funeste présent de la vie,
la tempête et les flots dont le bruit berça mon pre-
mier sommeil, le frère infortuné qui me donna un
nom que j'ai presque toujours traîné dans le mal--
hi'ur. C'est à moi que s'appliquent trop bien les vers
(|r Luci'èco :
Tuin porro puer, ut sœvis projeclus ab undis
Navita, nudus liumi jacet, inCans, indigus omni
Vitali auxilio, cum primum in luminis oras
Piscibus ex alvo matris nalura profudit.
Lucrèce, v, 222.
SUL'VENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE 19
Il semble que le ciel ait voulu rassembler toutes
ces circonstances pour placer dans mon berceau
une image de mes destinées et me faire pressentir
que je ne serais qu'un voyageur livré au caprice des
vents et du sort.
Je fus mis en nourrice à ce joli village de Plan-
couët dont j'ai parlé. L'unique frère de ma mère,
le comte de Bédée, avait près de ce village un châ-
teau très-agréable qu'il avait nommé Mon Choix. Les
biens de ma grand'mère maternelle se trouvaient
dans les environs ; ma grand'mère elle-même vivait
retirée avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul,
dans un hameau qui n'était séparé du village de
Plancouët que par un pont et qu'on appelait TAb-
baye, à cause d'une abbaye de brnédiclines consa-
crée dans ce lieu à Notre-Dame de Nazareth. La pre-
mière nourrice qu'on me donna se trouva stérile;
on ne s'en aperçut pas d'abord, je pensai mourir;
ma bizarre destinée s'obstinait à me faire vivre;
une pauvre femme amie de ma nourrice et nouvel-
lement accouchée me prit sur son sein avec son nour-
risson, croyant que j'allais expirer. Elle me voua
à la patronne du hameau, à Notre-Dame de Naza-
reth, et promit que si j'en revenais je porterais le
20 MÉMOIRES DE MA VIE.
bleu et le blanc jusqu'à l'âge de sept ans en l'hon-
neur de la sainte Vierge. Ma mère ratifia son vœu :
je fus sauvé. Si Ton m'eût laissé mourir, on m'eût
rendu un grand service ; mais il entrait dans les
desseins de Dieu d'accorder au vœu de l'obscurité
et de l'innocence la conservation d'une vie qu'une
vaine renommée devait atteindre et que devaient
troubler tant de passions.
A quatre ans, je fus reporté à Saint-Malo chez
ma mère. Mon père venait d'acheter le vieux châ-
teau de Combourg, dont madame de Sévigné a
vanté les bois. Mon père désirait surtout rentrer |
dans les biens qui avaient appartenu à ses ancêtres ;
mais ne pouvant traiter pour la baronnie de Cha-
teaubriand, passée dans la maison de Condé, il s'était
déterminé à faire l'acquisition de Combourg, que
plusieurs branches de notre famille avait jadis pos-
sédé. Combourg, dans l'origine, formait une partie
de l'immense héritage d'Eudon, père du premier
Briand; et dès l'an 1100, il y avait un château dans
ce lieu; de plus le maréchal de Duras, qui vendit
Combourg à mon père, le tenait par succession d'une
dame de Coëtquen, notre proche parente. Ce fut le
même maréchal qui, comme notre aUié, nous pré-
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 21
senta dans la suite à Louis XYI, morTfrère et moi.
Tandis que le comte de Chateaubriand poursuivait
ses plans pour le rétablissement de sa famille et com-
mençait à en rassembler les titres dans sa gothique
demeure, il fixait le sort de ses enfants ; une charge de
conseiller au parlement de Bretagne devait être le lot
de mon frère, qui avait onze ans de plus que moi ; je
fus destiné à la marine royale. On sera étonné peut-
être de voir un homme dévoré de l'orgueil de son
nom choisir pour son fils aîné une carrière si peu
l'clatante, mais c'étaient là les idées de tous les gen-
tilshommes bretons. Le fds aîné dans le parlement
qui était noble, le second fils dans la marine, et le
troisième, quand il y en avait un, dans l'Église;
l'éloignement ou plutôt la haine du service de la
cour était, comme je l'ai déjà dit, naturel à tout
Breton et particulièrement à mon père. L'aristo-
cratie de nos états fortifiait en lui ce sentiment, et
l'abaissement de sa famille, qui avait rendu de si
grands services à la couronne sous saint Louis,
Charles V et Henri IV, lui faisait regarder les rois de
France comme une race d'ingrats. Il est curieux de
remarquer cet esprit d'indépendance de ma pro-
vince jusque dans la nouvelle constitution de la
22 MÉMOIRES DE MA VIE.
France, les Bretons sont presque tous dans Toppo-
sition ; toujours loyaux envers le prince, ils n'ont
jamais pu souffrir les ministres.
Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra
à une enfance oisive. Quelques notions de dessin,
de lantiue anglaise et de mathématiques paraissaient
plus que suffisantes pour l'éducation d'un cadet voué
d'avance à la rude vie d'un marin. Quand je fus
rapporté à Saint-Malo, mon père commençait à faire
de fréquents voyages à Gombourg, où il finit par se
fixer avec sa famille. Mon frère était au collège de
Saint-Brieuc, et mes quatre sœurs vivaient auprès
de ma mère. Toute la tendresse de celle-ci était
portée sur son fils aîné, non qu'elle n'aimât pas ses
autres enfants, mais elle témoignait une préférence
aveugle au jeune comte de Gombourg. J'avais bien,
il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu,
comme chevalier (c'était ainsi qu'on m'appelait)
quelques privilèges sur mes sœurs, mais en dernier
résultat j'étais abandonné aux soins des domestiques ;
ma mère, d'ailleurs pleine d'esprit et de vertus, était
préoccupée par son amour pour mon IVèie, par les
soins de la société et par les devoirs de la religion.
La comtesse de Plouër, ma marraine, était son
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE .lEUNESSE. 23
amie intime; elle voyait aussi beaucoup les pareil!?
de Maupertuis et de Fabbé Trublet, tous deux nés
àSaint-Malo; elle aimait la politique, le bruit, le
monde : elle s'était jetée avec chaleur dans l'af-
faire de M. de Lachalotais; elle rapportait dans sou
intérieur une humeur iirondeuse, une imagination
distraite, un esprit de parcimonie et de chicane qui
nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses admi-
rables qualités. Avec de l'ordre, ses enfants étaient
tenus sans ordre; avec de la générosité, elle avait
l'apparence de l'avarice; avec de la douceur d'âme,
elle grondait toujours; mon père était la terreur
des domestiques, ma mère en était le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les luv-
miers sentiments de ma vie. Je trouve un charme
triste à remonter du présent à la source do mes
penchants, et à me demander quelles lurent les
personnes que j'aimai aussitôt que je sentis mon
existence. Hélas! dans l'enfance même, les ten-
dresses sont mêlées de larmes, l'homme ne s'attache
à quelque chose que pour être malheureux.
Mon premier penchant ne fut pas bifn noble, ce
ne fut point ma famille qui l'obtint, ceci pourra
faire faire des réflexions aux pères et mères: j'aimai
24 MÉMOIRES DE MA VIE.
avec fureur celle qui prit soin de moi ; c'était une
bonne fille appelée la Villeneuve, dont j'écris le nom
avec un mouvement de reconnaissance et les larmes
aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surin-
tendante de la maison, tantôt bonne d'enfant,
tantôt à l'office, tantôt à la cuisine; me portant
partout dans ses bras, me donnant à la dérobée tout
ce qu'elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs,
m'embrassant, me jetant dans im coin, me repre-
nant et marmottant toujours : t' C'est celui-là qui ne
sera pas fier, qui a un bon cœur, qui aime les
pauvres gens ; tiens ! petit garçon ! )» Et elle me bour-
rait de vin et de sucre. Je ne pouvais quitter cette
femme. Je poussais des cris aigus s'il fallait m'en
séparer; ayant été une fois renvoyée par ma mère,
on fut obligé de la faire revenir ou je serais mort.
Je restai pâmé de douleur une journée entière, re-
fusant toute nourriture. En me rappelant la vio-
lence de mon chagrin, je vois que les enfants sont
capables d'aimer plus fortement qu'on ne pense.
Le valet de chambre de mon père, le bon La-
france, partageait avec la Villeneuve une partie de
mes affections.. Mais bientôt je contractai une ami-
tié plus digne, qui fit longtemps le charme et qui
SOVVEMRS D'KNFANCE ET DE JEUNESSE. 25
fait aujourd'hui le regret de ma vie. Lucile, la qua-
trième de mes sœurs, avait deux ans de plus que
moi; comme la dernière des quatre filles, elle était
la plus négligée et la moins aimée. Elle n'avait que
la dépouille de ses sœurs. Qu'on se représente une
pauvre petite fille maigre, trop grande pour son âge,
ayant des bras dégingandés, un air timide et mal-
heureux, languissant dans un coin comme une che-
vrette malade; qu'on se représente encore cette
pauvre petite fille parlant avec difficulté et ne vou-
lant rien apprendre, et qu'on lui mette une robe
usée, faite pour une autre taille que la sienne,
qu'on renferme sa poitrine dans un corps piqué
dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés,
qu'on soutienne son long cou par un collier de fer
garni de velours brun, des cheveux retroussés sur
le haut de la tête, fortement poudrés et pommadés,
avec un toquet d'étoffe noire : voilà la pauvre créa-
ture qui me frappa en rentrant sous le toit paternel.
Personne n'aurait soupçonné dans la chétive Lucile
les talents et la beauté qui devaient un jour se mon-
trer en elle. Elle me fut livrée comme un jouet et
comme ma servante : je n'abusai point de mon pou-
voir. Si quelque chose me faisait m'estimer moi-
"26 MÉMOIRES DE MA VIE
même, ce serait le sentiment que j'éprouvai à l'àijfe
de six ans pour ma sœur; au lieu de la soumettre à
mes volontés, je devins son défenseur : j'avais li^
cœur gros lorsque je la voyais plus mal habillée que
mes autres sœurs. Quand le maître d'écriture la
grondait ou lui donnait des coups de règle sur ses
doigts, enflés par les engelures, je me jetais furieux
sur le maître. Si on la punissait, il fallait abréger la
pénitence ou consentir à entendre mes éternels
pleurs. Mon cœur saignait de l'injustice dont ma
Lucile était l'objet. Le sentiment le plus prononcé
en moi est certainement l'horreur de l'oppression et
le désir de secourir la faiblesse. Ce désir m'a sou-
vent compromis, car il m'entraîne d'une manière
irrésistible; voilà pourquoi les triomphes des mé-
chants, loin^de me faire céder, m'ont constamment
porté à la résistance. Plus le crime obtient de vic-
toires, moins je capitule. 11 m'a quelquefois tenu la
baïonnette sur la poitrine, il a mis ma vie et ma for-
tune au prix de mon silence, mais j^ai toujours,
comme d'Assas, crié à ceux qui me suivaient : « A
moi, c'est l'ennemi! »
Je croissais donc sans étude dans ma famille.
Nous n'habitions plus la maison où je suis né; ma
SOU^W^ÎS'ir.S D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. "27
mère occupail un très-bel hôtel en lace de la porte
de la ville qui s'ouvre sur la chaussée appelée le
Sillon, parce qu'elle s'élève en effet comme le dos
d'un sillon, au milieu des flots.
Sainl-Malo est bâti, comme on sait, dans une île
qui n'est jointe à la terre ferme que par la chaussée
dont je viens de parler. Cette chaussée a une demi-
lieue de long; elle est battue d'un côté par la
pleine mer, de l'autre elle est lavée par le flux qui
entre dans le port après avoir embrassé la ville.
Quand la mer est basse, le port reste à sec, et du
côté de la pleine mer se découvre une grève du plus
beau sable, on peut alors faire à pied le tour de la
ville. On voit, auprès et au loin, des forts bâtis au
milieu de la mer sur des rochers, des îlots déserts,
des récifs et des écueils ; la ville est ceinte de murs
divisés en grands et en petits murs sur lesquels on
se promène, et défendue par un château de con-
struction demi-gothique, ouvrage de la duchesse
Anne.
(7est donc sur les grèves du côté de la pleine mer,
entre le château et un fort appelé le fort Royal, que
se rassemblaient les enfants de la ville ; c'est là que,
conduit par une bonne ou par un domestique, j'ai
28 MÉMOIRES DE MA VIE.
été élevé comme le compagnon des vents et des flots.
Mon grand plaisir était de lutter contre les tempêtes
avec les vagues, qui tantôt se retiraient devant moi,
tantôt couraient après moi sur la rive. Une autre
occupation était de bâtir avec mes camarades des
monuments de sable que nous appelions des tours ;
ils étaient plus ou moins vastes, plus ou moins
beaux, selon la force ou le goût des petits archi-
tectes. Notre joie était extrême lorsqu'à la mer
montante nous voyions s'approcher le premier flot
pour envahir nos retranchements, comme Neptune
lorsqu'il attaqua la muraille des Grecs. Souvent
nous ménagions des ouvertures souterraines par où
l'eau entrait dans l'intérieur de nos murs avant de
les avoir renversés, le second flot sapait la base du
monument, qui disparaissait au troisième. Combien
de fois, depuis cette époque, ai-je cru bâtir pour
l'éternité des châteaux qui se sont plus vite évanouis
que mes palais de sable !
On me conduisait tous les matins avec Lucile
chez des espèces de religieuses qui montraient à
lire aux enfants. Lucile lisait fort mal, je lisais en-
core plus mal qu'elle. On la grondait, je battais les
sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 29
commençais à passer pour un vaurien, un révolté,
un paresseux, un ane enfin. Ce qu'il y a de plus
plaisant, c'est que ces idées-là entraient dans la
tète de mes parents. Mon père disait gravement
devant moi en branlant la tête que tous, les cheva-
liers de Chateaubriand avaient été des coureurs de
lièvres, des ivrognes, des querelleurs; ma mère
soupirait et grognait en voyant le désordre de ma
parure. Tout enfant que j'étais, le propos de mon
père me révoltait, j'en sentais pour ainsi dire le
danger et l'inconvenance. Quand ma mère couron-
nait sa remontrance par l'éloge de mon frère,
qu'elle appelait un Caton, un héros, je me sentais
prêt à faire tout le mal qu'on semblait attendre
de moi. Il est vrai que je remplissais la maison de
tous les polissons de la ville. J'avais fait connais-
sance avec eux sur la grève, et ils étaient devenus
mes plus chers amis. J'étais vêtu comme eux, mes
chemises tombaient en lambeaux, je n'avais jamais
une paire de bas qui ne fût outrageusement trouée.
Je perdais souvent mon chapeau et quelquefois
mon habit. J'avais le visage barbouillé, éûfratisné,
meurtri, les mains noires, et j'étais si sale qu'on
n'osait pas me toucher. Frisés par-dessus l'oreille,
;W MÉMOIRES DE MA VIE.
mes cheveux, qu'on ne peignait que tous les samedis,
devenaient ce qu'ils pouvaient sous une couche de
poudre et de pommade. Entin ma figure était quel-
quefois si étrange, que ma mère, au milieu de sa
colère, ne pouvait s'empêcher de rire et de s'écrier :
« Qu'il est laid ! » J'aimais et j'ai toujours aimé la
propreté et même l'élégance ; souvent la nuit j'es-
sayais de raccommoder mon ajustement. La bonne
Villeneuve et ma Lucile m'aidaient à réparer ma
toilette pour m' épargner des pénitences et des gron-
deries. Mais ces soins ne servaient qu'à rendre mon
accoutrement plus bizarre. J'étais surtout désolé
quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants
parés de leurs plus beaux habits, à certains jours
de l'année. Il y a à Saint-Malo des espèces de foires
aux environs de la ville ; on s'y rend à pied quand
la mer est retirée , ou en bateau lorsqu'elle est
pleine. La foule des matelots et des paysans, le con-
cours des marchands, les tentes élevées au bord de
la mer, les vaisseaux qui entraient au port ou
mouillaient en rade, les salves d'artillerie, le branle
des cloches, tout contribuait à répandre dans ces
fêtes le mouvement et la gaieté. J'étais le seul qui
n'en partageât pas la joie : j'y paraissais mal vêtu
SOIVEMRS ICENFANCE ET DE JEl'NESSE. 'M
et sans argent pour acheter des jouels ou des gâ-
teaux. Afin d'éviter les mépris qui s'attachent à la
mauvaise fortune, j'allais m'asseoir loin de la foule,
auprès de ces flaques d'eau que la mer laisse dans
la concavité des rochers ; je m'amusais à voir voler
les oiseaux de mer, ou à ramasser des coquillages ;
le soir en rentrant, je n'étais guère plus heureux.
J'avais le malheur d'avoir pour certains mets une
rt'pugnance invincible, on me forçait d'en manger.
J'implorais des yeux Lafrance pour qu'il m'en-
levât mon assiette lorsque mon père par hasard
tournait la tète, car si je laissais ce qu'on m'avait
servi, j'allais me coucher sans souper. J'ai souvent
ainsi souffert delà faim; pour le l'eu, même rigueur :
on ne souffrait pas que j'approchasse de la chemi-
née. II y a loin de là aux soins qu'on donne aux en-
fants aujourd'hui.
Mais si j'avais des peines qui ne sont pas connues
de l'enfance, j'avais aussi des plaisirs qu'elle ignore
presque entièrement : on ne sait plus ce que c'est que
ces fêtes de religion et de famille où la patrie entière
et le Dieu de cette patrie avaient l'air de se réjouir
avec, vous. Noël, le premier jour de l'an, les I\ois,
Pà(jues, h Pentecôte, la Saint-Jean, grâce à h re-
32 MÉMOIRES DE MA VIE.
ligion, étaient pour moi des jours de bonheur. Il
n'y a que la Saint-François qu'on ne chômait point.
On n'a jamais célébré ma fête, car je n'ai jamais ap-
porté de joie à personne. Comme Job, j'ai maudit le
jour où je suis né. Cette petite ville de Saint-Malo,
remplie de hardis navigateurs et d'hommes habitués
aux périls, se distinguait par sa piété, elle avait de
plus quelque chose d'étranger et rappelait singuliè-
rement l'Espagne par ses mœurs et môme parle cos-
tume de ses habitants. Plusieurs familles en étaient
établies à Cadix et plusieurs familles de Cadix rési-
daient à Saint-Malo. Saint-Malo lui-même, par sa
position dans une presqu'île, par le caractère de
son architecture, par sa chaussée, ses citernes,.ses
murs, ses forts avancés dans la mer, a beaucoup de
ressemblance avec Cadix, et quand j'ai vu cette der-
nière ville je me suis souvenu de la première.
La cathédrale de Saint-Malo, placée au centre de la
ville, d'un assez mauvais gothique, est grande, som-
bre et religieuse, et la multitude des autels, des
saints et des chapelles la rend extrêmement dé-
vote. Deux couvents de filles, dontl'un collé auxrem-
parts avait vue sur la mer, un couvent de corde-
liers et un autre de bénédictins, l'église d'un très-
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 33
bel hôpital appelé Saint-Sauveur, quelques petites
chapelles isolées où les matelots accomplissaient des
vœux après des naufrages, composaient les édifices
reliiiieux de la ville. Il y en avait d'autres dans un
faubourg charmant, appelé Saint-Servan , situé en
terre ferme, entre le port marchand et le port mili-
taire, à l'embouchure de la Rance. Aux fêtes dont
j'ai parlé plus haut, on me conduisait avec mes
sœurs à ces diverses églises. Quelquefois c'était
le couvent des ursuhnes, bâti sous les murs de la
ville au bord de la mer. Mon oreille était frappée par
les douces voix de quelques femmes invisibles dont
les paisibles cantiques se mêlaient aux mugisse-
ments des vagues, pour louer Celui qui creusa le
gouffre des mers et l'abîme du cœur de l'homme ;
le plus souvent on nous menait à la cathédrale.
Lorsque dans l'hiver, à l'heure du salut, la basi-
lique était remplie d'une foule immense , que les
autels étaient illuminés de toutes parts, qu'on voyait
de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et
des enfants tenant de petites bougies pour éclairer
leur livre de prières, que la multitude, au moment
de la bénédiction , chantait en chœur le TanUim
ergOy que dans l'intervalle de ces chants on enten-
:t-i MÉMuIREb DE MA VIK.
liait le venl de la mer et les tempêtes de Noël ébran-
lant les vitraux de l'église, j'éprouvais, tout en-
fant que j'étais, un sentiment extraordinaire de
religion. Je n'avais pas besoin que la Villeneuve me
dît de joindre mes mains pour prier Dieu par tous
les noms que ma mère m'avait appris. Ce que je ne
vois aujourd'hui que par les yeux de la foi, je le
voyais comme une réalité, Dieu descendant sur l'au-
tel au son de la cloche sacrée, les cieux ouverts,
les anges offrant notre encens et nos vœux à l'Éter-
nel. Je courbais mon front. — Hélas! il n'était point
encore chargé de ces ennuis qui pèsent quelquefois
si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus
relever la tète lorsqu'on l'a inclinée aux pieds des
autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s'embarquait
fortifié contre la nuit et les orages, tandis que tel
autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme
de l'éslise, car le clocher de la cathédrale de Saint-
Malo est placé de manière qu'il sert de relèvement
a\ix pilotes pour se diriger à travers les passes dan-
gereuses de la rade. C'est ainsi que la religion et
les périls étaient continuellement en présence sur
mon écueil patornfl, ot que leur double image se
.SOLVEMIIS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 35
présentait inséparable à ma pensée. A peine élais-
je né, que j'entendis parler de mourir : les nuits,
un homme allait avec une sonnette par les rues,
avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs
frères qui venait do quitter la vie. Je voyais presque
toutes les années des vaisseaux se perdre sous mes
yeux, et lorsque je jouais avec les flots sur les grèves,
la mer roulait quelquefois des cadavres à mes pieds;
on avait eonlié mon éducation à la Providence, elle
ne m'épargnait pas les leçons.
Voué à la sainte Vierge, comme je l'ai dit, on avait
eu soin de me faire connaître et aimer ma protec-
trice. Son image était placée au chevet do mon lit
et je la retrouvais partout, dans les ex-voto et dans
les chapelles. La première chose que j'ai su par
cœur, c'est un cantique de matelots conniienranl
ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours.
Servez-moi de défense,
i'rencz soin de mes jours.
Et «juand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Permettez que je meure
De la plus sainte mort.
J'ai entendu depuis eliantt'i' cf cantique sur la
36 MÉMOIRES DE MA VIE.
mer dans un naufrage où je me trouvais moi-même
engagé; telles sont les impressions de l'enfance, que
je répète encore ces méchantes rimes avec plus de
plaisir que les plus beaux vers d'Homère, et qu'une
Vierge gothique vêtue d'une robe de soie bleue,
garnie d'une dentelle d'argent, m'inspire plus de
dévotion que la plus belle Vierge de Raphaël.
Du moins, si ma sainte patronne, si cette étoile
des mers, Stella maris, qui calme la fureur des flots,
avait pu apaiser les troubles de ma vie ! Mais il fal-
lait que je fusse agité même dans mon enfance. J'ai
dit comment ma révolte contre la maîtresse de Lu-
cile commença ma mauvaise renommée : un cama-
rade, qui devint mon intime ami, acheva de me
perdre.
Mon oncle de Chateaubriand du Plessy, établi à
Saint-Malo comme son frère, avait comme lui quatn^
filles et deux garçons. De mes deux cousins, Pierre
et Armand, qui formaient d'abord ma société, Pierre
devint page de la reine. L'autre, Armand, fut envoyé
au collège, comme destiné à l'état ecclésiastique.
Pierre, au sortir de page, entra dans la marine et j
périt dans un voyage à la côte d'Afrique. Armand |
prit le parti des armes, servit pendant toute l'émi-
SOUVEMUS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. Zl
pration, Jît intrépidement dans une petite chaloupe
vin^t voyages à la cote de Bretagne et vint enfin
mourir pour \n roi en 1808, à la plaine de Grenello.
II a laiss!' un fils rpie j'ai placé dans les gardes de
.Monsieur ; sa sœur aînée, qui a pris le voile, est au-
jourd'hui supérieure des religieuses trappistes.
Privé presque tout de suite de la société de mes
cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l'hôtel que nous habitions de-
meurait un gentilhomme nommé Gesril, qui avait un
his et deux, filles. Le fils était élevé tout autrement
que moi; enfant gâté, tout ce qu'ij faisait était
trouvé charmant. C'était un vérit[ible démon, il ne
se plaisait qu'à se battre et surtout à exciter des
querelles dont il se créait le juge ; il jouait des tours
perfides aux bonnes qui menaient promener les en-
fants, il n'('tait bruit que de ses espiègleries, qu'on
Iransformait on crimes les plus noirs. Le père riait
de tout et Gesril n'en était que plus clii'ri. Gesril avait
deux ans de plus que moi : il devint mon intime ami
et prit sur moi un ascendant incroyable. Je profitai
sous un tel maître, quoique mon cai'aclère fût entiè-
rement opposé au sien. J'aimais les jeux solitaires,
je ne cherchais querelle à personne : Gesril reclier-
38 MEMOIRES DE MA VIE.
chait les plaisirs de la foule el ne se plaisait gifaii
milieu des bagarres d'enfants. Quand quelque po-
lisson me parlait, Gesril me disait : Tu le soufrres?A
ce mot je croyais mon honneur compromis et je sau-
tais aux yeux du téméraire qui avait osé s'appro-
cher de moi; la taille et l'âge n'y faisaient rien et
j'étais souvent battu; mon ami, .spectateur du com-
bat, applaudissait à mon courage, mais il ne faisait
rien pour me secourir. Quelquefois il formait une
armée de tous les. petits garçons qu'il renconirail,
nous nous divisions en deux bandes et nous nous
battions sur la grève à coups de pierres..
Un autre jeu inventé par Gesril était encore plus
dangereux. Lorsque la mer était haute et qu'il y avait
une tempête, les Ilots, en se brisant au pied du
château du côté de la grande grève, jaillissaient jus-
([u'aux embrasures des tours à trente pieds d'éli'va-
tion ; au-dessous de la base de ces tours régnait un
parapet étroit, glissant et incliné, par lequel on pou-
vait communiquera Fouvrage extérieur qui défendait
le fosse du château : il s'agissait de saisir l'instant
entre deux vagues et de passer rapidement dans
l'endroit périlleux avant que le flot ne se brisât et
ne couvrit la tour. Voici venir une montagne d'eau
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 39
qui s'avançait en mugissant et qui, si vous tardiez
d'une minute, pouvait vous entraîner ou vous écra-
ser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à
l'aventure, mais j'ai souvent vu des enfants pâlir
avant de la tenter.
On pouvait craindre, par le penchant de Gcsril à
pousser les autres à des combats dont il restait specta-
teur, qu'il ne déployât pas dans la suite un caractère
fort généreux ; c'est lui pourtant qui, sur un petit
théâtre, a peut-être surpassé l'héroïsme de Régulus.
Devenu officier de marine, il fut pris h l'affaire de
Quiberon. Le combat étant fini et les vaisseaux an-
glais continuant de tirer sur l'armée républicaine,
Gesril se jeta à la nage, gagna les vaisseaux, dit aux
Anglais de cesser le feu en leur annonçant le malheur
de la capitulation des émigrés ; on voulut du moins
le sauver en lui jetant une corde et l'engageant à
monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole »,
cria-t-il du milieu des flots; et il retourna à terre à
la nage. Il fut fusillé avec ses nobles compagnons.
Je pense avec orgueil que cet homme a été mon
premier ami, et cpie tous les deux, mal jugés dans
notre enfance, nous nous liâmes par l'instinct de ce
que nous pouvions valoir un jour, et que c'est dans
iO MÉMOIRES DE MA VIE.
le coin le plus obscur de la monarchie, sur un
misérable rocher, que sont Uf's ensenii)leet presque
sous le même toit deux, hommes dont les noms ne
seront peut-être pas tout à fait inconnus dans les
annales de Flionneiir et de la fidélité.
Les malédictions dont les bonnes frappaient Gesril
rejaillissaient sur son ami et augmentaient considé-
rablement ma mauvaise rt''pulation. On me lit sur-
tout un crime d'une chose dont j'étais innocent : les
méprises sont communes dans la vie.
Nous (''tions loii-;. un dimanche, sur la orande
grève : c'é'lait riieure du llux. On voit au pied du
château et le long de la chaussée qui unit Saint-Mahi
à la terre l'crme, de gros }»ieu\ enfonci'S dans le sa-
Itle et destim's à rompre rimpétuositi' des vagues ; un |
de nos grands plai>irs é-tait de monter en haut de ces
pieux, de nous y asseoir et de voir passer au-dessous
de nous les premiers flots de la mer montante. Nous
avions tous pris nos places comme de coutume, plu-
sieurs petites filles avaient grimpé sur les pieux avec
nous, et nous étions une vingtaine d'enfants assis el
rangés à la lile. J'étais le plus avancé vers la pleine
mer, et je n'avais au-dessous de moi qu'une jolie
petite fille, qui liait de plaisir et qui pleurait de
SOUVENIRS D'ENI'ANCE ET DE JEUNESSE. 41
peur. Gesril se trouvait à l'autre extrémité de la file,
du côté de la terre. La mer arrivait, il faisait du
vent, déjà on entendait les bonnes et les domesti-
ques qui criaient : « Descendez, mademoiselle! des-
cendez, monsieur! » Gesril attend une L;rosse lame;
lorsqu'elle passe au-dessous de nous, il pousse tout
à coup l'enfant qui était assis devant lui, celui-là se
renverse sur un autre et celui-ci sur un autre, toute
la file s'abat comme des moines de cartes; mais cha-
cun est retenu par son voisin ; il n'y eut que la petite
fille de l'extrémité de la ligne sur laquelle je tombai
et qui, n'étant appuyée par personne, fut jetée dans
la mer; la lame l'entraîna en se retirant. Aussitôt
mille cris. Toutes les bonnes retroussent leurs robes
jusqu'aux genoux et tripotant dans la mer, chacune
saisissant son enfant et lui donnant une tappe. La
petite fille fut repêchée : mais elle dit que c'était
moi qui l'avais jetée en bas. Les bonnes fondent sur
moi; je leur échappe. Je cours me cacher dans la
cave de la maison. L'armée femelle arrive hurlant;
mon père et ma mère étaient heureusement sortis.
La Villeneuve défend vaillamment la porte et souffleté
l'ennemi le plus avancé. Le véritable auteur du mal,
Gesril, riant à mourir quand il m'avait vu poursuivi
42 MÉMOIRES DE MA VIE.
par les bonnes, me prêta pourtant du secours; il
monte chez lui, et avec ses deux sœurs il jette par la
fenêtre de l'eau et des pommes cuites aux assail-
lantes. Elles levèrent le siège à l'entrée de la nuit,
mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le
chevalier de Chateaubriand, âgé de sept ans, passa
pour un homme atroce, un reste de ces méchants
garnements dont saint Aleth avait purgé son rocher.
Une autre aventure mit fin à cette première partie
de mon liistoire et produisit un changement consi-
dérable dans le système de mon éducation.
J'allais un jour à Saint-Servan avec Gesril; ce joli
faubourg dont j'ai déjà parlé est en terre ferme et
séparé de Saint-Malo par le port marchand. Pour y
arriver lorsque la mer est retirée, on passe des
courants d'eau sur de petits ponts de pierre fort
étroits, que la mer couvre au moment du flux. Les
deux domestiquci^ qui nous accompagnaient étaient
restés assez loin derrière nous. Nous apercevions à
l'extrémité d'un dès ponts deux grands mousses qui
venaient à notre rencontre. Gesril me dit : « Laisse-
rons-nous passer ces gueux-là? » et aussitôt il leur
crie : « A l'eau, canards! » Ceux-ci, qui étaient les
plus forts, et qui, en qualité de mousses, n'enten-
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 43
liaient pas la raillerie, avancent fièrement. Gesril re-
cule avec moi, nous nous plaçons à l'extrémité du
pont, et saisissant des pierres, nous les jetons à la tête
des mousses. Ils courent sur nous, nous forcent à
abandonner notre poste, s'arment eux-mêmes de cail-
loux et nous mènent battant jusqu'à notre corps de
réserve, c'est-à-dire jusqu'à nos domestiques. Je ne
lus pas comme Horatius Codés frappé à l'œil, mais à
l'oreille. Un galet m'atteignit si rudement que mon
oreille droite à moitié déchirée tombait sur mon
épaule. Je ne pensai point à mon mal, mais à mon
retour à la maison paternelle. Quand mon ami ren-
trait avec un œil poché, une culotte déchirée, il
était plaint, choyé, habillé; moi, j'étais grondé, mis
en pénitence, et je demeurais tout nu. Le coup que
j'avais reru était dangereux, mais jamais Lafrance
ne put me persuader de rentrer chez mes parents,
tant j'étais elïrayé. Je m' allai cacher au second étage
cliez Gesril, qui m'entortilla la tête d'une serviette.
Cette serviette le mit en train, elle lui représenta
une mitre : il me transforma en évêque et me fit
chanter la grand'messe avec lui et ses sœurs jusqu'à
l'heure du souper ; le pauvre pontife fut alors obligé
de descendre. Le cœur me battait de frayeur. Mon
U MÉMOIRES DE MA VIE.
père, surpris de ma figure et me voyant tout bar-
bouillé de sang, ne dit pas un mot ; ma mère poussa
un cri, Lafi'ance conta mon histoire en m'excusant.
Je n'en fus pas moins grondé, on pansa mon oreille,
mais il fut résolu qu'on me séparerait de Gesril et
qu'on me ferait sortir de Saint-Malo le plus tôt
possible.
Tels furent les jeux et les premiers attachements
de mon enfance. Je ne sais si une éducation aussi
rude est bonne en principe, mais elle fut adoptée
par mes parents sans système et seulement par
une suite naturelle de leur humeur. Ce qu'il y a de
certain, c'est qu'elle a pu donner à mes idées quel-
que chose de moins semblable à celle des autres
hommes. Ce qu'il y a de plus certain encore, c'est
qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de
tristesse, né chez moi de l'habitude de souffrir, même
physiquement, pendant mon enfance. Dira-t-on que
cette manière de m'élever aurait pu me conduire à
détester mes parents et à devenir mauvais fils? loin
de là; le souvenir de leur rigueur m'est presque
agréable. J'estime et honore les grandes qualités
des auteurs de mes jours. Quand mon père mourut,
mes camarades au régiment de Navarre furent té-
:SOUYENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 45
moins de mes regrets. C'est à ma mère que je dois
la gloire et le bonheur de ma vie, puisque c'est
d'elle surtout que je tiens ma religion. Aurait-on
moins développé mes talents naturels en me jetant
de bonne heure dans des études coriimunes aux
autres hommes? J'en doute. Les flots, les vents, cette
solitude qui furent mes premiers maîtres, conve-
naient peut-être mieux à la nature de mon esprit et
de mon cœur. Peut-être dois-je à cette éducation
sauvage quelques vertus que j'aurais ignorées.
La vérité est qu'aucun système d'éducation n'est
préférable à l'autre. Les enfants aiment-ils mieux
leurs parents, aujourd'hui qu'ils les tutoient et ne
les craignent plus? Gesril était gâté dans la même
maison où j'étais battu ; nous avons été tous deux
d'honnêtes gens et des fils tendres et respectueux.
Telle chose que vous croyez mauvaise devient celle
môme qui rend votre enfant distingué ; telle autre qui
vous semblait bonne fait de votre fils un homme
commun. Dieu fait bien ce qu'il fait, et c'est sa provi-
dence qui nous dirige lorsqu'elle nous réserve pour
jouer un rôle sur la scène du monde.
Une occasion de quitter Saint-Malo se présenta
tout naturellement. Je touchais à ma huitième année
46 MÉMOIRES DE MA VIE.
et mon père me conduisit à Plancouët, afin d'être
relevé du vœu ({ue ma nourrice avait fait pour moi
à la Vierge de Nazareth. Nous descendîmes chez ma
grand'mère, madame de Bédée.
Si j'ai vu le bonheur sur la terre, c'était certaine-
ment dans cette maison. Ma grand'mère occupait,
dans l'unique rue du hameau de l'Abbaye, une jolie
petite maison dont les jardins descendaient en ter-
rasse sur une vallée et au bout desquels se trouvait
une fontaine entourée de saules. Madame de Bédée
ne marchait plus; mais à cela près, elle n'avait au-
cun des inconvénients de son âge ; c'était une agréable
vieille, grasse, blanche, propre; l'air grand, les ma-
nières belles et nobles, portant des robes à pli à
l'antique et une coifle noire de dentelle nouée sous le
menton. Elle avait l'esprit orné, la conversation
grave, l'humeur sérieuse. Elle était soignée par sa
sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui res-
semblait que par la bonté. Celle-ci était une petite
personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle
avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, qui
avait dû l'épouser, avait ensuite violé sa promesse.
Ma tante, délaissée, s'était consolée en chantant ses
amours, car elle était poète. Je me rappelle lui avoir
soljVE^•I^s d'enfa^'ge et de jeunesse, h
souvenl entendu chantonner en nasillant, et les lu-
nettes sur le nez, tandis qu'elle brodait des man-
chettes à deux rangs pour sa sœur, un apologue qui
commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette,
Et, ce dit-on, il en était aimé.
Ce qui m'a toujours paru singulier pour un éper-
vier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Tréniigon, la fable est-elle obscure ?
Turelure, lure !
Que de choses iinissent dans le monde comme
les amours de ma pauvre tante, par turelure, lure !
Ma grand'mère se reposait sur sa sœur du soin
de toute sa maison; elle dînait à onze heures du
matin, donnait deux, heures après son dîner. A une
heure elle se réveillait ; on h\ portait dans son
jardin, où elle prenait l'air, entourée de sa sœur, de
ses enfants et petits-enfants. A quatre heures, elle
rentrait dans son salon, on mettait une table de jeu,
mademoiselle de Boisteilleul frappait avec la pincettc
<;ontrc la cheminée, et quelques instants après on
voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient
de la maison voisine à l'appel de ma tante. Ces trois
■48 MÉMOIRES DE MA VIE.
sœurs, dont la plus jeune avait cinquante-huit ans,
se nommaient les demoiselles Vildéneuf. Filles d'un
pauvre gentilhomme, au lieu de partager son petil
héritage, elles en avaient joui en commun, ne s'é-
taient jamais quittées, cl n'('taient jamais sorties
de leui' village paternel. Liées depuis leur enfance
avec ma giand'mère, elles logeaient porte à port(.',
et venaient tous les jours, au signal convenu dans la
cheminée, faire la partie de quadrille de leur vieille
amie. Le jeu commençait, les bonnes dames se que-
rellaient : c'était le seul événement de leur vie et le
seul moment où l'égalilé de leur humeur fût alté-
rée; à huit heures, le souper ramenait la séréniti'.
Souvent mon oncle de Bédéc, hère de ma mère, avec
son fils et ses trois iilles, assistaient au souper de
l'aïeule; celie-ci, animée par celte réunion, faisait
mille contes du vieux temps; mon oncle racontait à
son tour la bataille do Fontenoy, où il avait été blessé,
et finissait par des histoires un peu franches qui
faisaient pâmer de rire les bonnes dames. A neuf
heures, le soujjcr étant fini, les domestiques en-
traient; on se mettait à genoux, et mademoiselle de
Boisteilleul disait la prière. A dix. heures, tout dor-
mait dans la maison, excepté ma grand'mère, qui se
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 49
faisait faire la lecLurc par sa femme de chambre
jusqu'à une heure du matin.
Cette société, la première (|ue j'ai observée dans la
vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux.
J'ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de béné-
diction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une
chambre, puis une autre qui ne se rouvrait plus, .l'ai
vu ma Lirand'mère forcée de renoncer à sa partie de
jeu, faute des partenaires accoutumés. J'ai vu dimi-
nuer le nombre de ses vieilles amies jusqu'au jour où
mademoiselle de Boistcilleul tomba la dernière. Je
suispeut-ètre le seulhomme au monde qui se souvien-
ne ou qui sache que ces personnes ont existé. Vingt
fois depuis cette époque j'ai fait la même observation,
et vingt fois, sans éti^e très-vieux, des sociétés se sont
formées et se sont dissoutes autour de moi. C-ettc im-
possibilité de durée et de longueur dans les liaisons
bumaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invin-
cil)îe silence qui s'empare de notre cercueil, qui s'é-
tend sur notre maison et sur notre tombe, me l'amè-
nent sans cesse à la nécessité de l'isolement dans la
vie; toute main est bonne pour nous donner le verre
d'eau dont nous pouvons avoir besoin dans la lièvre
de la mort. ,\h! qu'elle ne nous soit pas tiop chère!
50 MÉMOIRES DE MA VIE.
car comment abandonner sans désespoir la main
que l'on a couverte de baisers et que l'on voudrait
tenir éternellement sur son cœur !
Le château de mon oncle, le comte de Bédée, était
situé à une lieue de Plancouët, dans une position
élevée et riante. Tout y respirait la joie : l'hilarité
de mon oncle était inépuisable; il avait trois filles,
Caroline, Marie et Flore, et un û\<, le comte de la
Bouëtardais, conseiller au parlement, qui partageait
son épanouissement de cœur. Mon Choix était tou-
jours rempli des gentilshommes du voisinage; on
faisait de la musique, on dansah, on chassait, on
était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame
de Bédée, qui voyait mon oncle manger gaiement
son fonds et son revenu, se fâchait assez justement,
mais on ne l'écoutait pas; sa mauvaise humeur aug-
mentait au contraire la bonne humeur de sa famille,
d'autant que ma tante elle-même était sujette cà bien
des manies; elle avait toujours un grand chien de
chasse hargneux, couché dans son giron, et un san-
glier privé qui remplissait le château de ses grogne-
ments. Quand j'arrivais de la maison paternelle,
sombre et silencieuse, à cette maison de fêtes et
de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis.
SOUVENIRS D'ENFA>'CE ET DE JEUNESSE. 51
Ce contraste surtout devint plus frappant lorsque
ma famille fut fixée à la campagne. Passer de Com-
bourg- à Mon Choix, c'était passer du désert dans le
monde, du donjon d'un vieux baron gaulois à la
villa d'un prince romain.
Le 4- octobre de l'année 1775, je partis de chez
ma grand'mère avec ma mère, ma tante de Bois-
teilleul, mon oncle de Bédée et ses enfants, ma
nourrice et mon frère de lait, pour être relevé du
vœu de ma nourrice, à Notre-Dame de Nazareth.
J'avais un habit blanc tout neuf, une écharpe de
soie bleue, des souliers, des gants et un chapeau
blancs. C'était la première fois de ma vie que
j'étais décemment habillé. Je devais tout devoir
à la religion, même la propreté, que saint Augustin
appelle une demi-vertu. Nous montâmes à l'abbaye
à dix heures du matin; J'église était plac(!'e au
bord du chemin et environnée de grands ormes;
les habitants du village de Plancouët et ceux des
environs étaient accourus à cette cérémonie. Déjà
les religieux occupaient les stalles du chœur et Tau-
tel était illuminé. A l'instant où j'entrai dans l'église
avec ma famille, on entonna VAve maris Stella. Les
bedeaux vinrent me prendre en cérémonie et me
52 MÉMOIRES DE MA VIE.
conduisirent dans le cho:iir, en face de l'autel; on
avait préparé trois sièges; je me plaçai dans celui
du milieu, ma nourrice se mit à ma gauche et mon
frère de lait à ma droite. La religion, qui ne connaît
pas les rangs et qui donne toujours des leçons, ne
voyait dans cette cérémonie que la pauvre femme
dont la charité m'avait sauvé de la mort, et l'enfant
qui avait sucé le même lait que moi; la grande
dame ma mère était à la porte, la paysanne dans le
sanctuaire.
La messe commença ; elle fut chantée au son de
l'orgue et sous l'invocation de la sainte Vierge. A
l'oflerloire, deux religieux me conduisirent avec ma
nourrice et mon frère de lait au pied de l'autel;
nous nous mîmes tous les trois à genoux; le célé-
brant se tourna vers moi, lut sur ma tète des prières
en m'imposant les mains» après <pioi on me dépouilla
de mon habit blanc, de ma ceinture bleue et de mon
scapulaire, qui furent suspendus en ex-voto dans la
chapelle devant l'image de la Vierge. On me re-
vêtit d'un lial)it de couleur. Le prieur prononça
alors un discours sur la sainteté et l'efficacité des
vœux. Il rappela l'histoire de ce comte de Chateau-
briand qui , passé dans l'Orient avec .saint Louis,
SOUVENIRS DEMANGE ET DE JEUNESSE. 53
accomplit à son relour un vœu qu'il avait lait pen-
dant son esclavage chez les Sarrasins. Il me dit que
je visiterais peut-être aussi dans la terre sainte cette
Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par Tinter-
cession et les prières des pauvres, toujours agréables
à Dieu; il m'exhorta à vivre en bon chiétien, en
honnête homme, comme cet ancien gentilhomme
mon parent. Quand cela tut Hiit, on acheva de célé-
brer la messe ; ma mère connuunia après le prêtre,
et ti'ès-certainement ses vœux cherchèrent à détour-
ner sur moi les grâces que cette communion devait
répandre sur elle. Combien il est essentiel de frap-
per rimagination des enfants par des actes de reli-
gion ! Jamais dans le cours de ma vie je n'ai oublié
le relèvement de mon vœu. Il s'est présenté à ma
mémoire au milieu des plus grands égarements de ma
jeunesse ; je m'y sentais attaché comme à un point
llxe autour duquel je tournais sans pouvoir me dé-
l)rendre. Depuis l'exhortation du bénédictin , j'ai
toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j'ai fini
par l'accomplir. Il est certain que la plupart des
actes religieux, nobles par eux-mêmes, laissent au
fond du cœur de nobles souvenirs, nourrissent l'âme
de sentiments élevés et disposent à aimer les choses
54 MÉMOIRES DE MA VIE.
belles et touchantes ; que de droits la religion n'a- I
vait-ellc donc pas sur moi! Ne devait-elle pas me
dire : c Tu m'as été consacré dans la jeunesse, je ne
t'ai rendu à la vie que pour que tu devinsses mon
défenseur. La dépouille de ton innocence, trempée
des larmes de ta mère, repose encore sur mes autels;
ce ne sont pas tes vêtements qu'il faut suspendre à
mes temples, ce sont tes passions. Consacre-moi ton
cœur et tes chagrins, je bénirai ta nouvelle offrande. •'
Sainte religion, voilà ton langage; toi seule pourrais
remplir le vide que j'ai toujours senti en moi, et
guérir cette tristesse qui me suit. Tout sujet m'y
replonge ou m'y ramène; je n'écris pas un mot
qu'elle ne soit prête à déborder comme un torrent;
je ne suis occupé qu'à la renfermer, pour ne pas me
rendre ridicule aux hommes. Mais dans cet écrit qui
ne paraîtra qu'après moi, que jai entrepris pour
me soulager, pour donner une issue aux sentiments
qui m'étouffent, pourquoi me contraindrais-je? Ras-
sasions-nous de nos peines secrètes, que mon àme
malade et blessée puisse à son gré repasser ses chi-
mères et se noyer dans ses souvenirs !
Au mois d'octobre, nous retournâmes à Saint-Malo;
on arrêta définitivement le nouveau mode de mon
SOUVENIRS D'ENFA'NCE ET DE JEUNESSE. 55
•éducation. Ma mère avait loujours désiré qu'on me
donnât une éducation classique : elle pensait avec rai-
son que l'état d'officier de marine auquel on me des-
tinait ne serait peut-être pas dans mes lioùts, et qu'il
était bon, à tout événement, de me rendre capable de
suivre une autre carrière. Sa piété lui faisait désirei-
que je me décidasse pour l'Eglise. Elle proposa donc
de me mettre dans un collège où j'apprendrais les
mathématiques, le dessin, les armes, la langue an-
glaise, sous des maîtres réguliers, et où je serais sur-
veillé par des supérieurs pieu:^ et sévères. Elle ne
parla point de grec ni d(^ latin, de peur d'efiaroucher
mon père, mais elle comptait me le faire enseigner
d'abord secrètement, ensuite à découvert, lorsque
j'aurais fait des progrès sensibles et qu'il n'y aurait
plus moyen de reculer. Mon père agréa la proposi-
tion de ma mère : il fut résolu qu'on me mettrait au
collège de Dol; cette ville eut la préférence parce
qu'elle se trouvait sur la route de Saint-Malo à
Combourg. L'hiver se passa en préparatifs de départ.
Le feu prit à l'hôtel où nous demeurions; je pensai
être la proie des flammes, et je fus sauvé par ma
sœur aînée, qui m'emporta dans ses bras. Nous re-
tournâmes alors pour quelques moments dans cette
56 MÉMOIRES DE MA VIE.
triste maison do la rue des Juifs où j'étais né; mon
père se retira dans son vieux château et appela
bientôt ma mère auprès de lui; il l'allait obéir et
s'établir désormais au milieu des bois, sauf pendant
quelques mois de la mauvaise saison, que ma mèni
revenait à Sainl-Malo avec ses filles.
Le d(''part pour Comliourii, qui fut une grande
peine pour ma mère, l'ut une grande joie pour sa
petite famille; les enfants aiment la campagne. Je
devais accompagner mes sœurs au château et être
ensuite ramené au collège. Nous partîmes dans la
première quinzaine de mai ; le printemps en Bretagnii
est beaucoup plus beau qu'aux environs de Paris et
commence trois semaines plus tôt. La terreuse couvre
d'une multitude de primevères, d'hyacinthes des
champs et de fleurs sauvages; le pays, entrecoupé de
haies plantées d'arbres, offre l'aspect d'une conti-
nuelle forêt et rappelle singulièrement l'Angleterre ;
des vallons jtrofonds où coulent de petites rivières
non navigables présentent des perspectives riantes
et solitaires; les bruyères, les rochers, les sables
qui séparent ces vallons enli-e eux en font mieux
sentir la fraîcheur et l'agrément.
Nous partîmes de Saint-Malo au lever du soleil ;
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 57
ina mère, mes quatre sœurs et moi uous étions dans
une énorme berline dorée, traînée par huit chevaux,
parés comme les mulets en Espa;4ne, avec des sou-
nettes et des houppes de laine de diverses couleurs.
Tandis ({ue ma mère soupirait en silence, mes
sœurs parlaient à })erdre haleine; pour moi, j'ou-
vrais de grands yeux,j'écoutaisde toutes mes oreilles,
je m'émerveillais à chaque tour de roue. En nu;
rappelant le premier voyage d'un homme qui devait
vovaser toute sa vie, i'ai fait des n'flexions sur les
vicissitudes de la fortune et les changements plus
déplorables qui arrivent dans h^ cu'ur de l'homme.
Nous nous arrêtâmes, pour laisser reposer les
chevaux, à im village à rentrée des marais de Dol ;
nous repartîmes ensuite, travei'sani la irislc ville de
Dol, et passâmes à la })ort(' ménu' du colk'gi^ où
j'allais bientôt revenir, et suivant le i^raiid che-
min (pii mène à (londiouig. .\oiis coninien(;ànies à,
nous enfoucei' dans rintcricin- du |tavs. Pendant
l'espace de six lieues nous n'apeicùmes que des
landes bordées de forets, des chaiirps à peine culti-
vés, des paysans qui ressemblaient à des sauvages;
enfin du haut d'une colline nous d''couvrîmes une
vallée de toutes parts fermée par des bois; du fond
58 MÉMOIRES DE MA VIE.
de cette vallée s'élevait, au bord d'une espèce de lac,
le clocher d'une grosse bourgade ; à l'extrémité occi-
dentale de cette bourgade paraissait, sur un terrain
élevé , un château gothique dont les tours se per-
daient dans les arbres d'une futaie éclairée par le
soleil couchant.
J'ai été obligé de m'arriMer après avoir tracé ces
dernières lignes ; mon cœur battait au point de faire
trembler ma main et de repousser la tal)le sur la-
(|uelle j'écris. Les souvenirs qui se réveillent dans
ma mémoire m'accablent par leur force et leur multi-
tude ; mais n'interrompons pas mon récit, et que cha-
que souffrance vienne dans son ordre et a sa place.
Descendus de la colline, nous franchîmes un ruis-
seau, et, après avoir marché une demi-heure, nous
quittâmes le chemin pour gagner une futaie voisine;
la voiture roula ]iient(')t dans une allée de vieilles
charmilles dont les cimes .s'unissaient en berceau à
une grande hauteur au-dessus de nos tètes. Je me
souviens encore du moment où j'entrai sous cet
ombrage et de la joie mêlée de crainte que j'éprou-
vai en sortant de l'obscurité de ce bois. Nous attei-
gnîmes une avant-cour plantée de noyers, de là nous
pénétrâmes par une porte bâtie dans une vaste cour
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 50
de gazon appelée la cour verte. J'apeivus à droite de
longues écuries et un bouquet de vieux marron-
niers, à gauche un autre bouquet de marronniers;
au fond de la cour, dont le terrain s'élevait insensi-
blement, le château se montrait entre les deux
groupes d'arbres. Sa triste et sévère façade présentait
un corps de logis ou plutôt une courtine portant une
galerie denticul(5e et couverte; cette courtine liait
ensemble deux tours inégales de hauteur et de gros-
seur, lesquelles tours se terminaient par des cré-
neaux surmontés d'un toit pointu comme un bonnet
posé sur une couronne gothique ; quelques fenêtres
grillées, d'un goût mauresque, apparaissaient çà et là
sur la nudité des murs. Un large perron droit, de
vingt-neuf marches sans rampe et sans garde-fou,
remplaçant sur les fossés comblés l'ancien pont-
levis, servait à monter à la porte du château, percée
an milieu de la court ince à égale distane des deux
tours; au-dessus de cette porte se voyaient les armes
des seigneurs de Combourg, sculptées dans la pierre,
et les longues et étroites ouvertures par où sortaient
jadis les bras et les chaînes du pont-levis.
La voiture s'arrêta au pied du perron, mon père
vint au-devant de nous; l'arrivée de sa famille dans
60 MÉMOIRES DE MA VIK.
lin lieu on il vivait selon s(3s goûts adoucit tellement
son Inuneur pour le moment, qu'il nous fit sa mine
la plus liraeieuse. Nous montâmes avec lui le grand
])crrun, nous entrâmes dans ini vestibule voûté, et
de ce vestibule dans une pelile cour intérieure. Cette
coiu' était formée par la courtine ou le corps de lo-
gis de l'entrée, par un autre corps de logis paral-
lèle à celui-ci, qui réunissait (''gaiement deux toiu's,
mais plus jtetitesque les premières, et par deux au-
tres courtines qui liaient la grande et la grosse tour J
aux deux petites tours; le château entier présentait
la l'orme d'un char à quatic roues.
Nous franchîmes la petite cour, où l'on lemarquait '
un puits d'une profondeur immense, une tourelle
lormant la cage d'un magnilique escalier de granit I
en si)iiale jiar lequel on atteignait à toutes les parties
du château. De la cour intériciu'e, pénétrant dans le i
corps de logis des deux petites tours, nous entrâmes
de plain-pied dans une longue salle appelée autre-
fois la salle des gardes. Ti'ois fenêtres s'ouvraient à
chaque extrémité de celte salle, deux autres cou-
[laicnt la ligne latérale. Pour agrandir les quatre
tcnètres, il avait fallu creuser des murs de dix à
douzi? pieds d'épaisseur pratiqués dans le massif de
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. Cl
la maçonnerie. Deux corridors à plan incliné, comme
le corridor de la grande pyramide en Eg^-pte, par-
taient des deux angles de la salle et conduisaient
aux deux petites tours. Un escalier, S(?rpentant dans
l'une de ces tours, établissait des communications
entre la salle des gardes, la galerie et l'étage supé-
rieur. Tel était ce corps de logis.
Celui de la façade des grandes tours du rôt(3 de la
cour verte se composait : d'une espèce de dortoic
servant de cuisine, du vestibule, du perron et d'une
chapelle. Au-dessus de ces pièces se trouvait un
appartement appelé le salon des chevaliers, ainsi
nommé d'un plafond semé d'écussons découpés en
losange : cetappartement se rattachait aux chambres
de la grosse tour. Deux petites fenêtres en ogive
éclairaient à peine les chambres, et les embrasures
de ces fenêtres étaient si profondes qu'elles formaient
des espèces di^ cabinets autour desquels régnait
un banc de granit. Mêlez à cehi, dans les diverses
[)arties de l'édifice, des passages tournants, des esca-
liers secrets, des cachots, des donjons, un labyrinthe
de galeries couvertes et découvertes, des chambres
abandonnées, des souterrains, les uns murés, îes
autres ouverts, dont les ramifications sont inconnues.
62 MÉMOIRES DE MA VIE.
Partout silence, obscurité et visage de pierre, voilà
le château de Combourg!
Un large et bon souper servi dans la grande salle,
où je mangeai sans frayeur et sans contrainte, ter-
mina pour moi la première journée heureuse de ma
vie : c'était le bonheur à peu de frais.
A peine fus-je éveillé le lendemain que j'allai vi-
siter les dehors du château et prendre possession de
la solitude. Le perron faisait face au nord; quand
on était assis sur le perron, on avait devant soi la
cour verte, au delà de cette cour un immense et
long potager étendu entre deux futaies : l'une, à
droite, s'appelait le petit mail, et c'était celle qui re-
joignait le chemin de Dol; l'autre, à gauche, était
connue sous le nom de grand mail. Celle-ci, où j'ai
passé ma première jeunesse, était un grand bois de
chênes, de hêtres, d'ormes et de châtaigniers. Ma-
dame de Se vigne vantait, en 1669, ces vieux ombra-
ges; depuis cette époque, cent quarante années
avaient été ajoutées à leur beauté.
Du côté opposé, c'est-à-dire du côté du midi, le
paysage offrait un tout autre tableau. Par les fenê-
tres de la grande salle on apercevait le haut clocher
de la paroisse et les maisons confuses de Combourg;
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 63
ensuite un étang aussi grand qu'un lac, la chaussée
de cet étang sur laquelle passait le grand chemin de
Rennes, un moulin, une plaine couverte de trou-
peaux, séparée d€ l'étang par la chaussée, et le long
de cette prairie un joli hameau dépendant d'une ab-
baye. Depuis l'étang, le terrain, s'élevant par degrés,
formait un amphithéâtre de forêts d'où sortaient
des clochers de villages et les tourelles de quelques
gentilhommières. Sur un dernier plan de l'horizon,
entre le couchant et le midi, les hauteurs de Bé-
cherel se profdaient comme une petite montagne
isolée. Une terrasse bordait le pied du château de ce
côté, passait en tournant derrière les écuries, et
allait rejoindre le jardin des bains, qui communi-
quait à la grande futaie.
Ma première apparition à Combourg fut de courte
durée : quinze jours s'étaient à peine écoulés que je
vis arriver l'abbé Porcher, principal du collège de
Dol. On me remit entre ses mains et je le suivis
malgré mes pleurs.
LIVRI:: Il
En arrivant au collège, je fus confié au\ soin<
particuliers de l'abbé Leprince, qui professait la
rhétorique et possédait à fond la géométrie ; c'était
un homme d'esprit, d'une belle figure, aimant les
arts et peignant assez bien le portrait. Il se chargea
de m'apprendre mon Bezoul. L'abbé Legay, régent
de troisième, devint mon maître de latin; j'étudiais
les mathématiques dans une chambre auprès de
l'appartement de l'abbé Leprince, et j'allais travail
1er au latin à la salle d'études.
Il fallut quelque temps à un sauvage de mon es-
pèce pour s'accoutumer à la servitude d'un collège
et pour régler ses mouvements au son d'une cloche.
Je ne pouvais avoir les prompts amis que donne
sur-le-champ la fortune, car il n'y avait rien à ga-
4.
66 MÉMOIRES DE MA VIE.
gner avec un pauvre polisson qui n'avait pas même
d'argent de semaine . Je ne m'enrôlai point non
plus dans une clientèle; car je hais les protecteurs.
Dans les jeux, je ne prétendais mener personne,
mais aussi je ne voulais pas être mené. Je n'étais
bon ni pour tyran ni pour esclave, et je suis resté
tel toute ma vie. Il arriva pourtant que je devins
assez vite un centre de réunion ; j'ai éprouvé dans
la suite à mon régiment la même chose : simple
sous-lieutenant que j'étais, les vieux officiers ve-
naient volontiers passer la soirée chez moi et pré-
féraient mon appartement au café . Je ne sais à quoi
cela tient, si ce n'est peut-être à ma facilité à entrer
dans l'esprit et à prendre les mœurs des autres :
j'aime autant à chasser, courir, danser, fumer une
pipe au bivouac, jouer au domino dans un café, que
j'aime à étudier et à écrire. Il m'est indifférent de
parler des choses les plus triviales, ou de causer sui
les sujets les plus relevés. Je suis très-peu sensiblr
à l'esprit, et j'ai horreur des prétentions; aucun
défaut ne me choque. Je trouve cp.ie les autres onl
toujours sur moi une supériorité quelconque. Si je
me sens par hasard un avantage, j'en suis tout em-
barrassé; depuis que j'ai acquis une malheureuse
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. C7
célébrité, il m'est arrivé de passer des jours, des
mois entiers avec des personnes qui ne se souve-
naient plus que j'avais fait des livres; moi-même,
je l'oubliais si bien, que cela nous paraissait à tous
une chose de l'autre monde. Ecrire aujourd'hui
m'est odieux, non que j'aftccte un sot dédain pour
les lettres, mais c'est que je doute plus que jamais de
mon talent, et que les lettres ont si cruellement trou-
blé ma vie que j'ai pris mes ouvrages en aversion.
Quelques qualités naturelles que ma première
éducation avait laissé dormir en .moi s'éveillèrent
au collège. Ma facilité de travail était remarqual^le
et ma mémoire extraordinaire; je fis des progrès
rapides en mathématiques, où j'apportais une clarté
de conception qui étonnait l'abbé Leprince. Je mon-
trais en même temps un goût décidé pour les lan-
gues. Le rudiment, supplice des écoliers, ne me
coûta rien à apprendre. J'attendais l'heure des le-
çons de latin avec une sorte d'impatience, comme
un délassement de mes chiffres et de mes figures de
géométrie; en moins d'un an, je devins fort en cin-
quième. Une chose assez singulière, c'est que ma
phrase latine se formait si naturellement en pen-
tamètres, que l'abbé Leprince m'appelait en riant
68 MÉMOIRES DE MA VIE.
l'Élégiaque; ce nom pensa me rester parmi mes
camarades.
Quant à ma mémoire, en voici deux traits : j'ap-
pris par cœur la table des logarithmes de Kepler.
Après la prici'e du soir, que l'on disait en commun
à la chapelle du collège, le principal faisait une lec-
ture ; un des enfants choisi au hasard était obligé de
rendre compte de ce qu'on avait lu. Ordinairement,
nous arrivions fatigués de jouer et mourant de som-
meil à la prière ; nous nous jetions sur les bancs de
la nef, tâchant de nous enfoncer dans quelque coin
obscur pour y dormir, n'être pas aperçus et consé-
quemment pas interrogés. Il y avait surtout un con-
fessionnal que nous nous disputions comme une
retraite assurée ; un soir, j'avais eu le bonheur de
gagner le port et je m'y croyais en sûreté contre le
principal. Malheureusement il m'aperçut et résolut
de faire un exemple; il lut longuement et lentement
le second point d'un sermon de Massillon : chacun
s'endormit. Je ne sais par quel hasard je restai
éveillé dans mon confessionnal. Le principal, qui ne
me voyait que le bout des pieds, crut que je ronflais
comme les autres, et tout à coup m' apostrophant
il me demanda ce qu'il avait lu.
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 69
Le second point du sermon contenait, autant qu'il
m'en souvient, une énumération de la manière dont
on pourrait bien offenser Dieu. Non-seulement je
dis le fond de la chose, mais je repris les divisions
dans leur ordre et répétai presque mot à mot plu-
sieurs pages d'une prose mystique, peu intéressante
L't presque inintelligible pour un enfant. Un murmure
d'approbation se fit entendre dans la chapelle. Le
principal m'appela, me donna un petit coup sur la
joue et me permit pour récompense de ne me lever
le lendemain qu'à l'heure du déjeuner. Je me dé-
robai modestement à l'admiration de mes cama-
rades, et je profitai de la grâce accordée; car j'ai
toujours été grand dormeur. Cette mémoire des
mots, qui ne m'est pas entièrement restée, a fait
place chez moi à une autre sorte de mémoire plus
singulière, dont j'aurai peut-être occasion de par-
ler dans la suite.
J'allai passer le temps des vacances à Combourg :
ces deux mois ne furent pour moi qu'un seul
accès de jeu. La vie de château aux environs de
Paris ne peut donner aucune idée de la vie de châ-
teau qu'un seigneur d'autrefois menait dans une
province reculée. La terre de Combourg n'avait pour
70 MEMOIRES DE MA VIE.
tout domaine que des iandes incultes , quelques
moulins et les deux tirandes forets de Bouraouët et
de Tanoërn, dans un pays où le bois esti)resque sans
valeur. Mais Combourg était riche en droits féodaux
et en droits honorifiques. Cinquante-deux paroisses
relevaient de son château; son revenu annuel avanl
la révolution s'est élevé quelquefois, par le produit des
lots de ventes, à soixante-dix et quatre-vingt mille
francs, et il est tombé au-dessous de dix mille après
la suppression des droits féodaux. Ces droits étaient
de diverses sortes : les uns déterminaient certaines
redevances pour certaines concessions, ou fixaient des
usages nés de l'ancien ordre politique; les autres ne
semblaientavoirété dès l'origine que des divertisse-
ments pour le seigneur et ses vassaux.
Mon père, en arrivant à Combourg, avait fait re-
vivre quelques-uns de ces anciens droits pour pré-
venir la prescription; lorsque la l\miille était encore
réunie, nous prenions une grande part à ces amu-
sements gothiques. Les trois principaux étaient le
saut des poissonniers^ la qninlaine, et une foire
appelée Yangevine.
Ce saut des poissonniers tirait son nom d'un droil
par lequel les marchands de poisson étaient obligés,
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE .ÎELNESSE. 71
. à la Saint-Jean, de sauter dans Tétanii- du château et
de lutter ensemble plongés dans l'eau jusqu'à la
ceinture. Des paysans en sabots, en braies, en
sayons de peaux de brebis ou de peaux de clièvre,
les cheveux longs et épars, hommes d'une France
qui n'est plus, regardaient ces jeux d'un autre siècle.
Il y avait un prix pour le vainqueur, une amende
pour le vaincu.
La quintaine conservait la tradition des tournois :
elle avait sans doute quelque rapport avec l'ancien
service militaire des fiefs; elle est très-bien décrite
dans du Gange.
Tous les nouveaux mariés de l'année dans la mou-
vance de Combourg étaient obligés, au mois de mai,
de venir rompre une lance de bois contre un poteau
placé dans un chemin creux qui passait au haut du
gi-and mail; les jouteurs étaient à cheval; le baillif,
juge du camp, examinait la lance, déclarait qu'il
n'y avait ni fiaude ni dol dans les armes : on pouvait
courir trois fois contre le poteau, mais au troisième
lour, si la lance n'était pas rompue, les gabeurs du
tournois champêtre accablaient de plaisanteries le
joutier maladroit, qui payait un petit écu au sei-
gneur. La foire appelée l'angevine se tenait dans
72 MÉMOIRES DE MA VIE.
la grande prairie de l'étang, le 4 septembre de
chaque année. Les vassaux étaient obligés de pren-
dre les armes, ils venaient au château avec la ban-
nière du seigneur, de là ils se rendaient à la foire
pour établir l'ordre et maintenir un péage de bes-
tiaux dû aux comtes de Gombourg, espèce de droit
de souveraineté. A cette époque, mon père tenait
table ouverte; on dansait pendant trois jours, les
maîtres dans la grande salle, au raclement d'un vio-
lon, les vassaux dans la cour verte, au son d'une
musette; on chantait, on poussait des acclamations,
on tirait des coups de fusil; ces bruits se mêlaient
aux mugissements des troupeaux de la foire ; la foule
se répandait dans les jardins et dans les bois, cl
(lu moins une fois l'an on voyait à Cornbourg ({uel-
que chose qui ressemblait à de la joie.
Ainsi j'ai été placé assez singulièrement dans l;i
vie pour pouvoir assister aux courses de la quintainr
et à la proclamation des droits de l'homme, poui
avoir vu flotter la bannière des comtes de Combour-
et le drapeau de la révolution. Je suis comme If
dernier témoin des mœurs féodales : c'est de l'im-
pression qu'elles ont faites sur mon éducation et du
caractère de mon esprit en contradiction avec ces
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 73
miriirs, ([lie s'est Ibi'iiK' on moi 1(? iiiélaiiiic d'id(k^s
chevaleresques et de sentiments indi'pendants que
j'ai répandus dans mes ouvrages. Gentilhomme et
('ciivain, j'ai (''té royaliste par raison, boiu'bonistc
par honneur, et républicain par goût.
La société que l'on voyait au château se compo-
sait des bourgeois du village et des gentilshommes
voisins. Que de l'ois, sur un théâtre plus éclatant,
j'ai regretté le petit monde où se cacha ma jeunesse!
(juand le ciel eût dispos(' de moi à douze ans, il ne
m'eût di'robé qu'une renommée qui m'ennuie et
des chagrins dont je ne vois point le terme. Et pour-
quoi rougirais-je de parler des honnêtes gens qui
l'urent mes premiers amis à Combourg? Notre va-
nité met trop de prix, au rôle que nous jouons dans
le monde. Le bourgeois de Paris rit du bourgeois
d'une petite ville, la noblesse de cour se moque de
la noblesse de province, l'honnue comui d(''daigne
l'homme ignon'', sans songer ([ue le teirq)s fait ('ga-
iement justice d(^ leurs ]U'ét(Mitions, et qu'ils sont
tous (''galt^uenl ridicules ou iiiditlV'rents aux yeux
des générations ({ui se succèdent.
Le premier habitant de CondDourg était un M. Po-
telet, ancien capitaine de vaisseau de la compagnie
5
74 MÉMOIRES DE MA VIE.
des Indes, qui redisait de grandes histoires de Pon-
dichéry. Comme il les racontait les coudes appuyés
sur la table, mon père avait toujours envie de lui
jeter son assiette à la tète. Venait ensuite l'entrc-
positairc des tabacs, M. de la Billardière, père de
famille, qui comptait douze enfants, comme Jacob,
neuf filles très-laides et trois garçons, dont le plus
jeune, David, était mon camarade de jeux. Le bon-
homme s'avisa de vouloir être noble en 1780: il pre-
nait bien son temps! Dans cette maison il y avait
force joie et beaucoup de dettes. Le sénéclial Ger-
bert, dont le fils est devenu pendant quelque temps
mon secrétaire; le procureur fiscal. Petit; le rece-
veur, Courvoisier; le chapelain, l'abbé Charmel :
Voilà la société de Combourg. On se souvient peut-
être que je n'ai pas rencontré à Athènes de person-
nages beaucoup plus célèbres. MM. du Petitbois ,
de Chàteau-d'Assie, de Tinténiac, descendant du fa^
meux Tinténiac du combat des Trente, un ou deux
autres gentilshommes des environs venaient le di-
manche entendre la messe à la paroisse et dîner en-
suite au château. ?sous étions plus particulièrement
liés avec la famille de M. de Trémaudan; celte
Camille se composait du mari, de la femme, extrê-
SOlVENlllS D'EM-ANCl:: ET HE .lEl.NESSE. 75
memeiU Ik'IIc, (Tiiiic sœur et dr j[)liisieui's curants;
elle était pauvre et habitait une espèce de uK-tairie
qui n'attestait sa noblesse que pai" un vieux colom-
bier. Les Trémaudan vivent encore dans une ex-
trême vieillesse. Plus sages et plus heureux que
moi, ils n'ont point perdu de vue les tours du châ-
teau que j'ai quitté depuis trente ans, ils font encore
ce qu'ils faisaient lorsque j'allais manger du pain
bis cl leur table hospitalière ; ils ne sont point sortis
du port dans lequel je ne rentrerai plus; peut-être
parlent-ils de moi au moment même où j'écris cette
page : je me reproche comme une sorte de crime
de tirer leur nom de sa protectrice obscurité. Je sais
(pi'ils ont douté longtemps que l'homme dont ils
entendaient parlerfùt le petit chevalier qu'ils avaient
connu. Le curé de Combourg, qui est encore celui
dont j'écoutais les prônes, a montré la même in-
crédulité : il ne pouvait se persuader que le polis-
son, ami des paysans et des gardes-chasse, fût le
(Icfenseur d(3 la religion. Il a fini par le croire, et
Mw cite dans ses sermons après m'avoir tenu sur ses
genoux, ('es dignes gens, qui ne inêlenl à mon image
aucune idée étrangère, qui me voient tel que j'f'tais
dans mon enfantée etdans ma jeunesse, me reconnaî-
7fi MKMOir.ES DE MA VIE.
ti'iii('iil-ils .lujoiiid'liiii à li'iivcis h; Leiiips cL l'advcr-
sil('? Je sijiaispeul-rlre ohli;^!'' de leur dire mon nom
avant qu'ils voulussent nie presser dans leurs bras.
Je jiorte malheur à mes amis. Un garde-chasse
;i|>|)('l('' Uaulx, ()ui sortait |)ai'lirulièrement attaché à
moi |)en(lant mes premières vacances à Combourg,
l'ut lu('' })ai' un bracoimiei'. (le meurtre me lit une
iuipression extraordinaire. (Juel iHrange mystère
dans le sacrilice humain? Pour(pioi laut-il que le plus
grand crime et la plus grande gloire soient de verser
le sang de l'iionmie? Mon imagination me repr(''sen-
tait ]>aul\ tenant ses entrailles dans ses mains et
se trahianl à luic chaumière prochaine où il expira.
Je conçus Tidf'e de la veiiLieance ; j'aïu'ais voidu
me hallrc ((Mihc, Tassassiu. Sou^ ce rapport, je suis
singulièrcmcul ii' : dans le premier moment (rime
oll'cnse, je la smis à peine; mais elle se gi'av(3 dans
ma mémoire; son souvenir, au lieu de décroître,
s'augmente avec le temps; il dort dans mon cœur
des mois, des ann(''es eiUières, puis il se réveille à
la moindre circonstance avec une force nouvelle, et
ma blessure (le\ient |)liis vive (jue le [)renuer jour.
Mais si je ne pardonne i)oint à mes ennemis, je ne
leur fais aucun mal : je suis rancunier, je ne suis \k\<
SOrVENIRS D'ENFANCi; KT DF. .IRINF.SSE. 77
vindicatif. Ai-jo la piiissanco de mo venger? A l'in-
stant j'en perds l\'nvie, je ne suis dangereux que
dans le malheur. Ceux qui ont riu me faire^ céder
en m' opprimant se sont ('trang(Mnent trompés. L'ad-
versité est pour moi ce qu'('lait la terre pour Ant'M';
j(^ reprends de nouvelles forces dans le sein de ma
mère : si le ])onheur m'avail eidcvi' dans ses bras, il
nrcùt (''touUV'.
.I(^ retournai à Dol, à mon grand regi'et.
L'année suivante, le projet de descente en Angle-
terre lit former un camp auprès de Saint-Malo ; des
troupes furent cantonnées à Combourg. Mon père
voulut bien, par courtoisie, donner un apparte-
ment dans son château aux colonels des régiments
de ïouraine et de Conti. L'un ('lail le martfuis de
Saint-Simon, et l'autre le comte de (lausans ' ; j'ai
(''[U'ouvé un sensible plaisir en retrouvant ce dernier,
distingué par ses vertus cbiM'tienncs , dans celte
chambre des députés qui fera à jamais l'honneur et
1. L'ordonnance de dissolution de rassemblée de 1815, connue
sons le nom de clianihie introuvable, à laquelle il est fait ici allusion,
est du .") septembre 1810.11 semble donc qu'on peut assigner comme
date à la rédaction de ce second livre des Mémoires la fin de 18IG,
ou plutôt le commencement do 18 17, époque où M. de Chateaubriand
publiait la Monarchie selon la char le.
78 M KM ni n ES DE MA VIE,
les regTt'ls de la Fiance, quand le temps des factions
sera passé et celui de la justice venu; dans celte
Chambre que la Providence avait envoyée pour sau-
ver la Fiance et l'Europe, qui n'a pu être cassée que
})ar un véritable crime politique, et dont la gloire
survivra à la renommée des misérables ministres qui
s'en firent les persécuteurs.
L'orgueil de mon père était plus grand que son
avarier. Vrai seigneur de château, trente officiers
élaii'nt tous les jours invités à sa table. Ces botes
étrangers dérangèrent mes plaisirs pendant les va-
cances. Les plaisanteries des officiers me déplai-
saient, les soldats troublaient la paix de mes bois.
C'esi pour avoir vu un jour le colonel du régiment
de Conti, le marquis de AVignacourt, galoper sous
des arbres, que des idées vagues de voyage me pas-
sèrent par la tète. L'accent des soldats gascons et
auvergnats me faisait aussi une grande impression;
je me figurais que ces gens-là venaient du bout de
la terre. Quand j'entendais quelque officier parler
(le Paris et de la coui^, je devenais triste, je cher-
cliais à deviner ce que c'était que la société : j'en-
trevoyais quelque rliose de confus et de lointain,
je sujiposais des choses cachées, des mystères, mais
SOUVENIRS D'EXFANCE ET DE JEUNESSE. 70
Lieiitùl, je me ti'oublais : des tranquilles régions de
l'innocence., en jetant les yeux sur le monde, j'avais
des vertiges, comme la tête tourne lorsqu'on regarde
la terre du haut de tours qui se perdent dans le ciel.
Je reculais effrayé et me retrouvais avec joie le
petit François dans la retraite de mes bois, à l'abri
i]o l'amitié de mes sœurs et sous Taile de ma mère.
La troisième année de mon séjour au collège de
Dol fut marquée par quelques changements dans
l'intérieur de ma lamille. Mes deux sœurs aînées se
marièrent. Marianne épousa le comte de Marigny, et
Bi'nigne le comte de Guébriac; elles suivirent leurs
luaris à Fougères. Ce lut le commencement de la
séparation d'une nombreuse famille, dont tous les
membres devaient bientôt se disperser comme des
oiseaux qui s'envolent pour jam;iis du nid paternel.
Mes sœurs furent mariées le même jour, à la même
heure, au même autel. Elles pleuraient, ma mère
pleurait aussi; je fus frappé de cette douleur dans
une cérémonie qui semblait ne devoir respirer que
la joie. Je comprends aujourd'hui cette tristesse, et
je n'assiste pas à un baptême, à un mariage, sans
sourire amèrement ou sans éprouver un serrement
de cœur : après le malheur de naître, je n'en con-
80 MKMOirtKS I)K MA VIE.
nais pa? nn jilus prand qut^ ("lui de donner, le jour
à un honmie.
Cette année conimenra une n'-voliilion dans mes
idées comme dans ma l'amilh'. ]j' hasard fit toml)er
entre mes mains di'ux livres liicn dillérents ]iai' leur
natui'e. L'un était un Horace non ehàtii' ; l'autre, une
histoire effrayante des eonfes^ions mal (ailes; le
houleversenienl que ees deux livres firent dans ma
tète est incroyable. Un monde myst('i'ieux s'éleva
autour de moi; je découvrais d'im côté des secrets
incompréhensibles à mon âge, je soupçonnais une
autre existence que la mienne, d'autres plaisirs que
ceux de mes jeux, des charmes inconnus, où je
n'avais vu (ju'une mère et \me sseur. D'un autre
cùté, des spectres traîiian! (\r< eliaînes m'annon-
çaient les supplices éteinels pour un seul péché'
dissimuli'. Je perdis le sommeil, je fus saisi de ter-
reurs. La nuit, je croyais voir des mains noires
passer à travers mes rideaux, ou je poursuivais des
images moins terribles, mais plus dangereuses. Je
vins à penser avec raison que ces derniers fantômes
étaient réprouvés par la religion, et cette idée accrut
les fraveurs (pie j'avais des choses intéi'nales. .le
cachai profoud'-ment et mes espérances et mes
SOrVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 81
craiiiles ; je devins rêveur et mélancolique, mes yeux
se creusèrent, ma voix s'altéra. Je cherchais dans le
ciel et dans l'enfer l'explication d'un double mys-
tère, et, frappé à la fois au moral et au physique,
je luttais encore avec mon innocence contre les pre-
jniers orages d'une passion prématurée et les tei-
leurs de la superstition.
Dès lors je sentis en moi les premières élinrclles
d'un feu que rien n'a pu éteindre. J'expliquais le
(piatrième livre de rÊnéide et je lisais le Télémaque.
Tout à coup je découvris dans Didon et dans Eucha-
ris des beautés cpii me ravirent; je devins sensible
à l'harmonie de ces vers admirables et de celle
prose antique. Je traduisis un jour à livre ouvert
Y yEneadum {lenilrix de Lucrèce avec tant de viva-
cité que M. Liiaux, étonm'', m'ôta lirusquemenl le
poème, et me jeta dans les racines grecques. J'al-
li'apai un ïibuUe : quand j'arrivai aux vers enchan-
teurs de la première élégie ;
Qiiain jiivat inimités vpiitos aiulire cubanlf'ni...
ce double sentiint'ut de vohqilé et de UK-lancolie
sembla iiir n-viMcr ma j)r(tj)r(' ualure. Tout (icNicnl
poison dans le vaso (pii loiiniiciin' à s'aitiTcr. Les
Si MÉMO m ES DE MA VIE.
volumes de Massillon qui conlenaienl les sermons
de la Péclieresse et de VEnfcmt prodigue ne sor-
taicnl plus de mes mains. On me les laissait lire,
( ar on ne pouvait pas se douter de ce que j'y trou-
vais. Je dérobais de petits bouts de cierge dans la
chapelle pour lire la nuit ces descriptions trop sé-
duisantes du désordre des passions. Je m'endormais
en balbutiant des phrases incohérentes où je tâchais
de mettre le nombre, la douceur et la grâce d'un
des plus grands peintres du cœur humain.
Si j'ai moi-même dans la suite peint avec quelque
V(''i'it(' les passions mêlées aux sentiments religieux,
je suis persuadf'' que j'ai du ce succès au hasard
qui me fit connaître deux empires si divers et tou-
jours ennemis. Les ravages que fit en moi un mau-
vais livre furent balancés et arrêtés par les frayeurs
qu'un aulrc livre m'inspira, et celles-ci furent
comme adoucies par les molles pensées que m'a-
vaient laissi'cs des tableaux criuiiiiels. Une nature
triste et tendre comme la mienne était propre à re-
cevoir de pareils germes. Aussi se développèrent-
ils avec énergie.
Ce qu'on dit d'un malheur qu'il n'arrive jamais
seul, on peut le dire des passions ; elles viennent
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 83
ensemble, comme les Muses ou comme les Furies.
Avec le vague penchant qui commençait à me tour-
menter, naquit chez moi le sentiment de l'honneur,
principe exalté, qui élève un simple besoin à la di-
gnité d'un sentiment, et maintient le cœur incorrup-
tible au milieu de la corruption; sorte de passion
réparative que la nature a placée auprès d'une pas-
sion dévorante, comme la source inépuisable des
prodiges que l'amour demande et des sacrifices
qu'il exige.
Lorsque le temps était beau, les pensionnaires du
collège sortaient le jeudi cl le dimanche sous la con-
duite du préfet de semaine. Nous allions souvent
nous promener à une petite montagne isolée au
milieu des marais, appelée le mont Dol, du haut
duquel on voit des ruines druidiques. Du sommet
du mont Dol on aperçoit la mer et les vastes marais
couverts d'une multitude de feux follets pendant la
nuit. Un autre but de nos promenades était le sé-
minaire d'eudistes dont j'ai parlé.
Un jour donc on nous avait conduits à ce sémi-
naire; on était au mois de mai. On nous laissait
une grande liberté de jeu, mais il était expressément
défendu de monter sur les arbres pour dénicher
Si MÉMOIRES DE MA VIE.
des œuls d'oiseaux. Le préfet de semaine, qui se
trouvait être l'abbé Ei^aux, nous avait établis dans
une prairie et s'était éloigné du bruit pour dire son
bn'viaire. La prairie était bordée d'arbres, cl tout
en baut du plus giand élail un nid de pie, sur
lequel nous voyions la mère. Nous voilà tous dans
l'admiration, nous montrant mutuellement la pie,
et pressés du plus vif désir de saisir une si belle
proie. Mais qui oserait tenter l'entreprise? L'ordre
était si sévère, le régent si près, l'arbre si haut!
Tous les yeux se tournent sur moi, ear je grimpais
aux arbres comme un «bat. J'bésite un moment:
enfin l'bonneur l'emporte. Je me dé'pouille de mon
babit, j'embrasse l'arbre fatal et je commence à
monter. Le tronc était sans brandies, excepté vers la
cime, où il formait une fourche dont une des pointes
portait le nid. Mes camarades étaient assemblés sous
l'arbre, applaudissant à mes efforts, me regardant,
regardant vers l'endroit d'oi^i pouvait venir le préfet,
sautant de joie dans l'espoir des œufs, mourant de
peur dans l'attente du châtiment. J'ari'ive à la cime
de l'arbre, la pie s'était envolée; je saisis les six
oaufs que je mets dans ma chemise et je commence
à descendre.
SOL" YEN m. s D'KM'ANCK KT DK .IKINKSSE. 85
MallR'iii'ei!.>^eiiieiil, je me laisse lilisser dans la
fourche, où je reste à califourchon sans pouvoir en
sortir. L'arbre étant élagué, je ne pouvais appuyer
rnes pieds ni à di'oitc ni à gauche pour me soulever
et reprendre les dehoi's du troue. Je demeure doue
ainsi suspendu dans Tair à soixante pieds. ïoui à
coup mes camarades me crient : Voici le pr(^lél ! et
dans l'instant je me vois abandonné de mes amis,
comme cela arrive dans la mauvaise fortune.
Il n'y en eut qu'un, appelé le Gobbien, qui essaya
de monter pour me poi'ler secours, mais il hu luenlùl
obligé de renoncer à sa généreuse entreprise. Le
danger me donna du couiage; il n'y avail (priiii
moyen de sortir de la position où je me trouvais :
c'était d'embrasser une des branches de la l'oiiiclie,
de m'y suspendre en dehors par les mains, ei de
tâcher de saisir avec mes pieds le lionc de raibie
au-dessous de sa Itifurcation.
J'exécutai cette manœuvre au péiil de ma vie, et
je réussis. Au milieu de mes tribulations, je n'avais
point renoncé à mon lii'sor, j'aurais pourtant mieux
lait de le jeter, car en me laissant glisser le long du
tronc, je me déchirai les mains, les jand)es et la
puiliine, et j'('ci'as;ù les (euls dans nia clieiiiise. (le
8(J MKMUIIIKS DE MA VIE.
lui ce qui me perdit. Le préfet ne m'avait pas vu sur
l'arbre, je lui cachai assez bien mon sang, mais il
n'y eut pas moyen de lui dérober la belle couleur
d'or dont j'étais ])ar])oiiillé. c( Allons, me dit-il,
monsieur, vous aurez le fouet. )^
.le no doute pas que si cet lionune m'eut annoncé
à l'instant qu'il commuait la peine du fouet en celle
de la mort, je n'eusse éprouvé une véritable joie, .la-
mais, dans mon éducation sauvage, l'idée de la honte
n'était approchée de moi. A tous les âges de ma vie,
il n'y a point de supplices c[ue je n'eusse préféré à
l'horreur d'avoir à rougir devant les hommes. L'in-
dignation s'éleva tout à coup dans mon cœur; je ré-
pondis à l'abbé Égaux avec l'accent, non d'un enfant,
mais d'un liomme, que jamais ni lui ni personne
ne lèvciait la m;iin sur moi. Celle réponse l'anima;
il m'appela rebelle et promit de faire un exemple.
i< Nous verrons! » répliquai-je, et je me mis à jouer
à la balle avec un sang-froid qui le confondit.
Nous retournâmes au collège; le régent me
fit entrer chez lui et m'ordonna de me soumettre
à la punition si je ne voulais pas la rendre plus
sévère. Mes sentiments exaltés firent place à des
torrents de larmes. Dans aucun temps de ma vie,
SOUVENIRS D'ENFANCK ET DE .lEL'.NESSE. 87
je n'ai élé plus ('loqueiil; ji.' repivsenlai à Tabbé
Ëtiaiix qu'il m'avait appris le latin, que j'étais son
écolier, son disciple, son enfant; qu'il ne voudrait
pas déshonorer son élève, me rendre la vue de mes
compagnons insupportable; qu'il pourrait me mettre
en prison, au pain et à l'eau, me priver de récréa-
tions, tripler mes devoirs; que je lui saurais gré de
celte clémence et l'en aimerais davantage. Je tombai
à ses genoux; dans mon désespoir, je joignis les
mains et je le suppliai par Jésus-Christ de m'épar-
gner. 11 tenait sa verge levée et, sourd à mes prières,
il me criait de me soumettre. Je me relevai plein do
rage : « lié bien! lui dis-je, voyons! vous êtes le
jikis fort, mais c'est égal. >> Et en même temps je
hii lançai dans les jambes un coup de pied si rude
(ju'il poussa un cri. Il court à la porte de sa chambre
et la ferme à double tour, il revient sur moi pour
me saisir; je me retranche derrière son Ut et lui
jette à la tète son bonnet de nuit, son oreilk-r et
son pot-à-l'eau. Il m'allonge de grands coups de verge
sur les mains et sur le visage ; je m'entortille dans
sa couverture, et m'animant au combat je m'écrie :
Macte aninio, goiierosc puerl
88 MI-MOllîES OK .MA VIE.
C-cllc (''niditioii de Liiiiriaiid si ])izai'roiïienl })lac('L'
lit lire, malgré lui, mou euueuii : il paila diuiui-
slicc et de suspensiou d'ai'mes. Nous conclûmes un
liaiti' ])ai' lequel je convins de m'en rapporter an
principal. Celui-ci, sans me donner gain de cause,
voulut bien me soustraire à la punition du fouel.
Quand cet excellent homme me remit ce honteux
châtiment, je lui baisai les mains avec une telle etVu-
sion dccicur et de reconnaissance qu'il ne put s'em-
))rclier de me donner sabén(''diction.
Tel fut 11' premier combat qm- rue fit rendre cel
hdniicui' ([ui est devenu ridolc de ma vie cl au(|U('l
j'ai laul de l'ois saci'il'n'' mon l'epos, mon bonheur cl
ma fortune.
Les vacances où j'entrai dans ma douzième année
l'uient tristes. L'abbé Leprince m'accompagna à
Combourg [)our me fortifier dans les mathématiques.
Je ne jouis plus de ma liberté. Je ne sortais pres-
que plus qu'avec mon précepteur, je faisais avec
lui de longues promenades dans les bois. Il se mou-
rait de la poitriut'. il ('tait triste et silencieux, je
n't'taispas beaucoup pins gai; je le suivais en rêvant
cl, pendant des heures entières, nous marchions à la
suite l'un de l'autre sans prononcer une parole, l'n
SOUVENIRS n'ENFANCE ET I)K .lElNESSE. KO
joui' nous nous (''^arAiiies flans une InnM. )i. I.r-
piinco se tourna vers moi et me dit : « (Juel chemin
laut-il prendre? » Je lui r/'pondis sans hésiter : « Le
soleil se eoiiclie ; il rra])pe à prs'sent la fenêtre de la
presse tour : niarebons par là! » M. Leprince fut
rliarmé, et raconta le soir ce Irait à mon pèie.
Le futur voya;ieur se montra dan- cr jniiemcnl.
flus d'une fois, en voyant le soleil se couclier dans
le^ d(''seils de rAmi'riijue, je nie suis souvenu de la
petite aventure de la forêt de Combourii',
M. Leprince aurait bien di''sirê que l'on me
donnât un cheval ; mais dans les idées de mon père un
officier de marine ne devait savoir manier que son
vaisseau. J'étais donc réduit à monter à la dérohé'e
de grosses juments de carrosse et vm prand chmal
]iie, extrêmement mi-chant, à qui j'aimais à faii'e
sautei' des fossés au risque de me rompre le col; au
reste, je ne me suis jamais beaucoup soucif'- des
chevaux, quoique j'aie mené la vie d'un Tartare, et
contre l'effet que ma première éducation aurait dû
}iroduii-e, je monte à cheval avec plus d'(''lé'jiance
que de solidili''.
La fièvre tierce dont j'avais apport»' le penne
t\ij:i: marais de L>ol me débarrassa de M. Leprince.
90 MF; MO m ES DE MA VIE.
Pour mon iiialliciii' un marchand d'orviélan passa
dans le village. Mon père, qui ne croyait pas aux mé-
decins, croyait aux charlatans; c'est l'histoire de bien
des hommes. Il envoya cliercher l'aventurier; celui-ci
m'examina et déehu'a qu'il me yui'rirait dans vingi-
qnatre heures. Il revint le lendemain, comme on
en élait convenn. Je le vois encore entrer dans ma
chambre : il avait un lia])it verl, galonné en or, une
large pei'ruque poudi'é'e , de giandes manchettes do
monsscline sales, de l'aux hi'illants aux doigts, une
culotte de salin noir, des bas de soie d'un blanc
bleuâtre et des sonliers avec des bondes énormes.
Il ouvrit mes rid(3aux en pr('sence de mon père en
faisant mille singeries, me tàta le pouls, me ht tirer
la langue, baragouina avec un accent iîahen quelques
mois sui' la nécessité de me purger, et me donna à
manger un petit morceau de caramel. Mon père était
charmi'; il prétendait que toutes les maladies ve-
naient d'indigestion, et que pour toute espèce de
maux il fallait purger un homme jusqu'au sang.
Les principes du signor lui parurent excellents, et il
me laissa entre ses mains. Il n'y avait pas une demi-
heure que j'avais mangé le caramel que je fus pris
de vomissements elTroyables. On avertit mon père,
sorvENins d'enfance et de jeunesse. 91
qui voiilail faire jeter le pauvre diable parla fenêtre
(le la tour. Celui-ci, épouvanb', perd la tète; il jette
son habit, retrousse les manches de sa chemise et se
met à faire les gestes les plus grotesques. A chaque
mouvement sa perruque tournait en tous sens; il
ri'pétait mes cris et ajoutait après : Che, monsou La-
randier? Ce monsou Lnvandier était l'apothicaire du
\ illage qu'on avait appelé au secours. Je ne savais, au
milieu de mes douleurs, si cet homme ne me ferait
pas mouiir à force de rire. On arrêta enlin les vo-
missements.
Je fus renvoyé au collège. Je passai l'hiver unique-
ment occupé du latin et du grec; ce qui n'était pas
donné k l'étude était consacré à ces jeux du com-
mencement de la vie pareils en tous lieux. Ces jeux
m'ont lait faire par la suite des réflexions tristes et
([ui n'étaient pas sans charme.
Partout où j'ai voyagé, chez les peuples civilisés
comme chez les peuples sauvages, j'ai retrouvé chez
les enfants les mêmes amusements : j'ai vu le petit
Anglais, le petit Allemand, le petit Itahen, le petit
Espagnol, le petit Iroquois, le petit B(''douin rouler le
cerceau et lancer la balle. En reconnaissant les amu-
sements de mes premières années, je me demandais
92 mF:mo[rf,s de ma vik.
pourquoi je me rapprochais si fort de ces enfauls
dans mou eniance, et pourquoi, dans mon âge nuu-,
j'avais si peu de rapports à ce qu'ils seraient un jour.
Frères d'une grande famille, les enfants sont in-
sti'uils par leur (•(niinuiiic iiiriv, la nature. Ils ne ees-
.sent de se ressenililcr ([u'cn perdant l'iimoeenee, la
même en tout jiays et le signe ))riiiiilil' de l'iionmie.
Alors les passions modilit'es ])ai' les climats, les gou-
vernements, les mo'urs, font les nations diverses;
le genre humain cesse de s'entendre et de parler le
inèini^ langage. C'est la société qui est la véritahie
tour de Babel.
Un matin que j't'tais très-animi' à une partie de
l)arresdans la grande cour du collège, on vint me dire
qu'on medemandait. Jesuivis le domestique à la porte i
eNli'iieure; je vis un gros homme, rouge de visage,
les irianières hi'usques et impatientes, le ton farou-
che, ayant un bâton à la main, portant ime perruque
noire mal Irisée, une soutane déchirée et retroussée
dans ses poches, des souliers poudreux, des bas
perci's aux talons. « Petit polisson, me dit-il, n ètes-
vous pas le chevalier di^dhaleaubriartd de Comboui'g?
■ — Oui, monsieur, r<'[)ondis-je tout étonni'de l'apos-
lioplie. — Et moi, reprit-il presque en fureur, je suis
I
SOLVEMliS D'E.NFA-NCE El DE .IE^^EsSE. 03
le dci'ni(.'r aîné de votre l'aiiiille. Je suis ral)l)é df
Ciialeaubriand des Roches Barriteaux. Ret:ardez-moi
liien ! Souvenez-vous que vous êtes aussi noble ([iie \o
roi ! » En disant cela, le fier abbé lève un coin de sa
soutane, met sa main dans la poche d'une vieille cu-
lolle de panne, tire un écu de six francs moisi, env<3-
loppiî dans un papier crasseux, me le jette au nez et
continue à pied son voyage en marmottant ses ma-
tines d'un air t'uriliond. Je ne l'ai jamais revu. J"ai
su depuis que le prince de Condé avait t'ait otTiir à
ce pauvre abbé d'(Mre le précepteur du duc de Bour-
bon. L'orgueilleux genlilhonune répondit insolem-
)iienl que le prince qui }>ossédait la baronnie di'
Chaleaubi'iand devait savoir qu'un Chateaubriand
))0uvait avoir des préce})ti'urs, mais f[u'il n'était le
précepteur de personne. Celte hauteur était le défaut
de toute ma famille : elle dominait dans mon père;
mon IVèi'e la poussait jusqu'au ridicule, et je ne .suis
})as bien sur, malgré- mon ])eii(liant pour les idées
républicaines, d'y avoir com})létement échappé.
L'é'|ioque de ma ])i'c)nièie (■(iiiiinunion était ai ri-
vée; c'était ordinaii'cment le moment où l'on déci-
dait dans la famille de l'état futur de l'enfant .
Cette cérémonie religieuse remplaçait pour les
01 MKMOinES DE MA VIE.
jeunes chrétiens la prise de la rol)e virile pour les
Romains. Madame de (-hateaubiiand était venue de
Combourg à Dol pour assister à la première commu-
nion de son fils, qui, après s'être uni à Dieu, allait
se séparer de sa mère. Que de sentiments réunis pour
une femme chrétienne !
On entrait dans la semaine sainte ; ma piété pa-
raissait sincère; j'édifiais loiil le collège. Mais mes
regards étaient ardents et mes abstinences assez
répétées pour donner de l'inquiétude à mes maîtres.
On craignait l'excès de ma dévotion, et une religion
éclairée cherchait à tempérer ma ferveur.
J'avais pour confesseur le supérieur du séminaire
des eudistes. C'était un homme de cinquante ans,
d'un aspect rigide. Toutes les fois que je me |)ré-
senlais aulril)nna! de la pénitence, il m'interrogeait
avec anxiété. Surpris de la li-gèreté' de mes fautes,
il ne savait comment accorder n]on trouble avec le
peu d'importance des secrets que je déposais dans
son sein. Plus le moment de la communion appro-
chait, plus ses prières étaient pressantes. « Xe me
cachez-vous rien? » me disait-il. Je répondais : « Non,
mon père. » — « X'avez-vous pas-fait cette faute? » —
<-( Xon, mon père », et toujours, non mon père. Il me
SOUVF.NIKS D'E.M-ANr.E ET F)E .lElNESSE. U5
renvoyait on doutant vl soupirant, en nie retiardant
jusqu'au fond de rmne, et moi, je sortais de sa
pri'sence pâle et défiguré comme un criminel. Je
devais recevoir l'absolution le samedi saint. Je pas-
sai kl nuit du vendredi au samedi en prières et
à lire avec les plus é-tranges terreurs le livre des
confessions mal faites. Le samedi h trois heures de
l'après-midi, nous partîmes pour le séminaire. Nos
})arents nous accompagnaient. Je marchais au})rès
de ma mère. Toute la vaine gloire qui s'est depuis
atlaclK-e à mon nom et dont cette sainte mère n'a
}>as été le témoin, ne lui aurait pas donné un seul
instaiit de l'orgueil qu'elle éprouvait connue chn'"-
lienne et comme mère en voyant son tils pièt à
participer au grand mystère de la religion.
En arrivant dans l'église, je me prosternai sur le
pavé du sanctuaire; j'y restai un moment comme
ani'anti. Quand je me levai pour me rendre à la sa-
cristie, où m'attendait le supérieur , mes genoux
tremblaient sous moi. Je me jetai aux pieds du
prêtre de Jésus-llhrist, Ce ne fut qu(3 de la voix la
plus altérée que je parvins à prononcer mon coii-
fileor. « Hé bien! n'avez-vous rien oublié? « me dit
Thommc de Dieu. Je demeurai muet, sns quostions
96
MÉMOIRES DE MA VIE.
ircoiiniiriicrieill, et loiljouis le llilal liuil, iiW)l pi'fC,
soiiil de ma boiKlie. li se recueillit un luouienl : il
eut Tair de demander des conseils à Celui qui sonde
les reins et les cœurs et qui conlT'ra aux apôtres le
})Ouvoir de lier et de di'lier les Ames. Alors, taisant
comme un etlbrt, il se préjiara à me donner l'abso-
liilloii. La foudre que le ciel eût lancée sur moi
lifaurail causi' jnoins d"('})(:)uvante. .le m'écriai : « Je
n\ii jias tout dit! « Le redoiitaltlc julic, le délétiué
du souverain arl)ilre dont le visaye m'inspirait tant
de craintes, devient le pasteur le plus tendre. Il me
jette les Itras autour du col et fond en larmes. <i Bon
Dieu, dit-il, c'est toi <j[ui as parlé au caHirde cet en-
fant ! Allons, mon cher lils, du coiU'aiic ! f Je n'aurai
jamais un tel moment dans ma vie. Si l'oji m'eût
déharrassi' du jjoids d'une montaiine, on ne m'au-
riul |)as plus soulaiiV'. J(' sanglotais de bonheur.
J'ose dii'e que c'est dès co moment que j'ai iHi'' créé
lioimète homme. Je sentis que je ne survivrais
jamais à un l'emords. Grand Dieu! quel doit donc
cire crhii (hi crime, si j'ai pu tant souifrir pour avoir
cach(' les faiblesses d'un enfant! Mais combien elle
est divine celte religion qui i>eut s'emparer ainsi du
cœur de l'homme! Et quels préceptes de morale
SOUVENIRS n ENFANCE ET DE JEINESSE. 07
suppléeront jamais à ces iiistilulioiis eluétiennes!
Le premier aveu fait, rien ne me coûta plus. Mes
fautes cachées, peu considérables aux yeux du
monde, parurent r;raves à ceux de la religion. Le
supérieur se trouva dans une grande jterjilcxiti' : il
aurait bien voulu retarder ma commun inii: mais
j'allais quitter le collège de Dol et entrer au service
dans la marine. Il vit les écueils où je briserais mon
vaisseau. C'est le premier homme qui ait pénétré le
secret de ce que je pouvais être; il devina jnes fu-
tures passions, il ne me cacha pas ce qu'il croyait
voir de bon en moi, mais en même temps il me pré-
dit mes maux à venir, et m'annonça que je n'aurais
jamais de plus grand ennemi que moi-mènje.
« Enlin, aj(»ula-t-il, le temps manque à votre |m'-
nitence, mais vous êtes dans ce moment lavé de vus
péchés par voire repentir, par l'aveu tnifli!', mais
courageux de vos fautes. Souvenez-vous , si vous
oubliez jamais voire Créateur, de ce qui vous arrive
en ce moment. Songez que par une grâce paiticu-
lièie, au liiu d'une communion sacrili'ge qui aurai!
pu vous jierdre dans cette vie et dans l'airtrt:, vous
allez recevoir une communion qui vous tiendra tou-
jours ouvenc:? les porte- du ciel, et continuera à faire
98 MKMOIIîES DK MA V I K.
(lo VOUS dans ce monde un honniMe lionnne. d Uleva
la main pour m' absoudre. Cette seconde fois, le bras
roudroyant ne fit descendre sur ma trie que la rosée
céleste. J'inclinai mon iront })Our la recevoir, elle
pi-m'lra dans mon cœur; ce que je sentais partici-
pait de la If'licité des anges. J'allai me précipiter
dans le sein de ma mère qui m'attendait au pied de
l'autel. Je ne parus plus le même à mes maîtres et
à mes camarades; je marchais d'un pas levier, la
tète haute, l'air radieux, dans tout le triomphe du
repentir.
Je parus le lendemain à cette d'-rémonie tou-
chante et sublime, dont j'ai vainement essayé de
tracer le tableau dans le Génie du chnstianismc.
J'aurais pu y retrouver mes petites humiliations ac-
coutumées : mon bouquet et mes habits étaient moins
beaux que ceux de mes compagnons; mais ce jour-
là tout fut à Dieu et pour Dieu. J'approchai de la
sainte table avec une telle ferveur que je ne voyais
rien autour de moi. Je sais parfaitement ce que c'est
que la foi par ce ([ue je sentis alors. La présence
rt'-elle dans le saint sacrement m'é'taif aussi sensil)le
que la présence de ma mère à mes côtés. (Juand
l'hostie fut déposée sur mes lèvres, je me sentis
SOUYENinS D'KNFANC.E ET DE JEUNESSE. 9'J
c-oiiiuie IulU ('L'Iaii'L' en dedans. Je ticmblais de res-
pect, el la seule chose matérielle qui m'occupât était
la crainte de profaner le pain sacré en le laissant
toucher à mon palais comme une autre nouriilurc
Je conçus encore le courage des martyrs; car j'au-
lais pu dans ce moment confesseï' la loi au milieu des
plus cruels supplices. J'aime aujourd'hui à me rappe-
ler ces saintes félicités cpii précédèrent de bien peu
d'instants dans mon Ame les tribulations du monde
En comparant ces pieuses ardeurs aux transports
insensés cpu^ je vais peindre, en voyant le même
coMir éprouver dans l'intervalle de quelques mois
tout ce que l'innocence et la relitiion ont de plu.s
doux, de plus .<aliitaiie, et tout ce que les passions
ont de plus séduisant et de plus funeste, on choi-
sira des deux joies, et l'on verra de quel côté' il faut
chercher le bonheur el surtout le repos.
Huit jours après ma première communion, je
quittai le collé«>e de Dol. Il me reste de cette mai-
son un ai^ri'able souvenir : quchpie chose de noire
enfance s'attache aux lieux embidlis par elle, comme
une Heur communique soni)arfuiu aux objets qu'elle
a touchés.
Je m'attendris encore aujourd'hui en songeant à
1011 MEMOIRES OK MA VIF.
la dispersion de mes premiers camarades et de mes
premiers maîtres. L'abbé Leprince, nommé à un
bénéfice auprès de Rouen, ne vécut que peu d'an-
nées. L'abbé Egaux olilint une cure considérable
dans le diocèse de Saint-Malo, et j'ai vu mùui'ir le
bon principal Porcher, clianoine de Dol, au com-
mencement de la révolnlion. 11 étnit instruit, doux
et simple de cunir; la mémoire de cel obscur RoHin
me sera toujours chère el vénérable.
Je trouvai en arrivant à Combourg de quoi nour-
rir ma piété : c'était une mission. J'en suivis les
exercices, et je reçus la conlirmation sur le perron
du château, avec les petits paysans et les petites
paysannes, de la main de l'évéque de Saint-Malo.
Après cela on planta une croix en souvenir de la
mission. J'aidai à la soulenir tandis qu on la lixail
sur sa base. Elle existe encore; de tout ce que j'ai
planté à Combourg, une croix seule est restée do-
bout, comme si je ne pouvais rien créer de durable
que pour la douleur, ni marquer mon passage sur
la terre autrement que par ^]Gi^ monuments de tris-
tesse. La croix de la mission s'élève devant la tour
où esl mort mon })ère. Depuis trente années, elle n'a
\u jiaraiire ])ersonne aux fenêtres de cette tour, elle
SOrVKMRS n'ENTANCE ET DE JEINESSE. 101
n'est plus saluée par les enfants du cliàleau. Elle
attend en vain, chaque printemps, le retour du père
et de la mère; elle ne voit revenir au toit de la fa-
mille que les hirondelles, compagnes de mon en-
fance et plus fidèles à leur nid que l'homme à sa
maison. Heureux si, sans chercher ailleurs des
orages, ma vie s'était écoulée inconnue au pied de
la croix de la mission, et si mes cheveux n'eussent
éti'' blanchis que par le temps qui a couvert de mousse
les branches de cette croix !
Je ne tardai pas à partir poui' le rollé;ie de Ren-
nes, où je devais })oursuivre mi-s (''tudcs el siiiiout
me fortilier dans les mathématiques sous un excel-
lent maître, afin de subir ensuite l'examen à Hre>l
pour être reçu garde de la marin(\
M. de Fayolle était alors principal du collège de
Rennes. On y comptait trois professeurs distingm's :
l'abbé de Chàteaugiron pour la seconde, l'abbi'
Germ('' pour la rhétorique, et l'abbé Leinarchand
pour la physique.
Le pensionnat était nombreux et les externes plus
nombreux encore. Les études étaient forti'S et bien
suivies. Dans les derniers temps, Geoffroy et Gin-
gueué, sortis de ce collège, auraient fail honneur à
H)1 MÉMO USES 1)1. MA VIK.
Sainte-Barbe ou au Plessis. Une chose assez singu-
lière, c'est que le chevalier de Parny avait aussi
éiudir à Rennes, et que j'héritai de son lit dans la
chambre qui me fut assignée.
Rennes lut pour moi une Babylone et le collège un
monde. La multitude des écoliers, le nombre des
maîtres, la grandeur des bâtiments, du jardin et des
cours me paraissaient incroyables.
Je m'y habituai pourtant et je pris bientôt sur mes
nouveaux camarades l'ascendant que j'avais eu à Dol
sur mes anciens compagnons; il m'en coûta quel-
ques combats : les petits Bretons sont d'une humeur
fort belligérante. On se donnait des rendez-vous
pour les jours de promenade dans le jardin des
bénédictins appelé le Thabor; là on se battait :
c'étaient de véritables duels. Nous nous servions de
compas de mathématiques attachés au bout d'une
canne, et nous en venions à une lutte corps à corps,
plus ou moins dangereuse selon la gravité des cas;
il y avait des juges du camp qui décidaient s'il
éch('ait gage, et de quelle manière les champions
devaient mener des mains. Pour que le combat
cessât, il fallait qu'une des deux parties s'avouât
vaincue. — Je retrouvai au collège mon ami Gesril,
SOrVE.MIîS ICtMANCE KT DK JEUNESSE. 1U3
qui présidait, comme à Saint-Malo, à ces engage-
ments. Il fut témoin pour moi dans une afiaire que
j'eus avec Saint-Riveul, jeune gentilliomme qui eut
l'honneur d'être la première victime de la révolu-
lion. Il fut tué dans les rues de Rennes en se ren-
dant avec son père à la chambre de la noblesse.
Je tombai sous Saint-Riveul ; je ne voulus jamais
demander grtàce, et je fus tellement maltraité que
la peau de ma tète, décollée du crâne, ('tait à demi
arrachée avec mes cheveux. Je rencontrai aussi à
ce collège deux hommes devenus depuis bien dif-
féremment célèbres : Moreau, le fameux oénéral, et
Limoëlan, auteur de la machine infernale, aujour-
d'hui prêtre en Amérique. Moreau avait cinq ou six
ans de plus que moi et il était externe. Limoëlan,
pensionnaire, était à peu près de mon âge. Saint-
Riveul, Limoëlan, Gesril et moi, nous nous liâmes
d'une étroite amitié. On a rarement trouvé à la
même époque, dans une nièmi" province, dans une
même petite ville et rassemblés sous le même toit,
d'aussi singulières destinées. Je ne puis m'empêcher
de raconter ici un tour d'écolier que joua au préfet
de semaine mon camarade Limoëlan.
Le préfet avait coutume de faire sa ronde tous
loi MKMOfr.K.S DE MA V I F..
les soirs dans les coiiidors après la retraite, pour
voir si tout ('tait bien et si nous dormions paisible-
ment; il regardait à cet effet par un trou pratiqué
dans chaque porte. Lirnoëlan, Gesnl,Saint-Riveul et
moi, nous couchions dans la même chambre.
D'animaux malfaisants c'était un fort lion plat.
Vaini'inent avions-nous plusieurs Ibis bouché le
lalal hou avec dn papier; le pn'lét pous.sait le papier
avec son doitit et nous surprenait sautant sur nos lits
et cassant nos chaises.
Un soir Limoëlan, sans nous communiquer son
projet, nous eni;age à nous coucher et à éteindre la
lumière. L'instant d'après nous l'entendons se lever,
aller à la porte et puis se remettre au lit. l'n quart
d'heure après, voici venir le préfet sur la jtoinic du
]»ied. (iomnie avec raison nous lui étions fort sus-
pects, il s'arrête à notre porte, écoute, regarde, n'a-
perçoit point de lumière, croit le trou bouché, y en-
fonce imprudemment le doigt Qu'on juge de sa co-
lère! (' Qui a fait cela? » s'écrie-t-il en se précipitant
dans la ctiambic. Limorlan d'éclater de rire et Gesril
de dire en nasillant av!'r un air moilii'' niais, moitié
goguenard : « (Ju'esl-cc donc, monsii.'iu'lf pri'lél? ))
S()UVE^MRS D'ENFANCE ET I>E JEUNESSE. lu,")
Quand nous sûmes ce que c'était, nous voilà, Saint-
Riveul et moi, à nous pâmer de rire comme Limoë-
lan, à nous Ijouclier le nez et à nous cacher sous nos
couvertures, tandis que Gesril, se levant en chemise,
otïrit tiravenient au préfet sa cuvette et son pot à
Teau. On ne put rien tirer de nous : nous fûmes hi'-
l'oïques. Limoëlan, en vrai conspirateur, avait bien
}\v^r nos caractères. Il ne nous avait pas l'ail paii de
son dessein, dans la crainte que nous ne l'eussions
di'sapprouvé. Mais il é'tait sûr qu'une fois ex(''culi''
nous embrasserions sa fortune. Il n'afllecta point non
j)lusde se dénoncer lui-même, conmie en pareil cas,
si nous eussions été coupables, il se serait laissi''
soupçonner pour nous sauver. Il liouva tout simple
que pour lui rendre le même service nous attii'as-
>ions sur nous une partie du soupçon. Nous fûmes
mis tous quatre en prison, au caveau, espèce de
cellier humide et noir. On fut bientôt obligé de nous
rendre la liberti''. Saint-Riveul lit un trou sous une
porte qui communiquait à la basse-cour, et engagea
sa tèt(^ dans ce trou sans pouvoir la retirer. Un co-
chon accourut et pensa lui manger la cervelle, (iesril
S8 glissa dans les caves du collège et mit couler un
tonneau de vin, Limoëlan démolit un mur, et moi,
lue. .MKMoir.Ks iti; ma vik,
firimpé comme Peiiin Dandin dans un soupirail qui
donnait du caveau sur la rue, j'ameutai la canaille
par mes harangues. Le terrible auteur de la machine
infernale, jouant ce tour de polisson à un préfet de
collège, ne rappelle pas mal Gromwell barbouillanl
d'encre la ligure d'un autre régicide qui signait
après lui l'arrêt de mort de Charles I".
Quoique l'éducation fût très-religieuse au collège
de Rennes, ma ferv(3ur se ralentit. Le grand nombre
de mes maîtres et de mes camarades multipliait les
occasions de distraction et de chutes. Je me perfec-
tionnai dans l'étu-de du latin et je montrai encore
plus de penchant i)Our la langue grecque. Je devins
foi't en mathématiques, pour lesquelles j'ai toujours
eu beaucoup de goût. J'aurais fait un bon ofticier de
marine ou de génie : en tout j'étais assez heureuse-
ment organisé. Sensible aux choses sérieuses comme
aux. choses agréables, j'ai prouvf'^ que je pouvais
écrire sur la politique comme sur les passions, j'ai
commencé par la poésie avant d'en venir à la prose. |
Les arts me transporlaient, j'ai surtout aimé pas-
sionnément la nuisique et l'architecture. Quoique
prompt à m'ennuyerde tout, j'étais capable des plus
petits détails, étant doué d'une longue patience.
i
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 107
Quoi({iic fatigué de l'objet qui m'occupait, mon obs-
lination était plus forte que mon dégoût. Je n'ai
jamais abandonné une affaire quand elle valait la
})eine d'être achevée. Il y a telle chose que j'ai pour-
suivie quinze et vingt ans de ma vie, aussi plein
d'ardeur le dernier jour que le premier.
Celte souplesse de mes facultés intellectuelles se
retrouvait à tout. Je jouais bien aux échecs; j'étais
adroit au billard, à la chasse, au maniement des
armes; je dessinais passablement, je dansais de
bonne grâce : j'aurais chanté agréablement si on
eût pris soin de ma voix. Tout cela joint au genre
de mon ('duralion, à une vie de soldat et de voya-
geur, fait que je n'ai jamais senti mon pédant, et
qu'avec les facultés d'un homme de lettres je n'en ai
eu ni l'air In-bété, ni la gaucherie, ni les habitudes
crasseuses, ni les rnceurs bourgeoises, ni encore
moins la triste envie et la solte vanité.
Je passai deux ans au collège de Rennes; Gesril le
quitta dix-huit mois avant moi, pour entrer dans la
marine. Ma troisième sœur se maria dans le cours
de ces deux années. Elle épousa le comte de Farcy,
capitaine au régiment de Condé in(\mterie, et s'éta-
blit avec son mari à Fougères, ou déjà liabitaieni
108 MÉMOIRES DE M V VIE.
mes deux sœurs aiiK-es, uiesdames de Manp:nyct de
Guébriae. Madame de Farey (Mail charmante et
])leine df talents, surtout pour la poésie; c'rtait
après Lucile eellc de mes sceurs que j'aimais le
mieux. Elle est devenue une sainte, après avoir été
une des femmes les plus a^iréables de son sièele;
ralilii' Cairon a iMiil sa vie.
On me lit vciiii- à (loinhouig' pour le maria^i' d»'
.lulic. Je vis là pour la première fois cette comtesse
de ïronjoli, jeune rlianoinosse,qui se fit remarquer
par son coura;je sur r<'clial'au(l. Cousine du maicpiis
de la Rouerie, elle se trouva impliquée dans l'affaire
de ce rival de la Ho(lii'ja(|ii(;lein. Je n'avais encoi'e
vu la lii'auli'- qiK.' dans ma l'aïuille ; je restai dans
une sorte d'étonnemenl inexplicable en l'apercevant
siir le visage d'une femme l'-trani^'ère. (Iliaque jtas
que je faisais maintenant dans la vie m'ouvrait un<'
nouvelle perspective. J'entendais la voix lointaine et
séduisante des passions qui venaient à moi, je me
précipitais moi-même au-devant de ces sirènes,
attiré })ar riiaimonie inconnue qui troublait mon
cœur et m'appekiit pour me perdre.
l'eu di' teuqtsaprè- le mariai^e de Jidi'', je jiarlis
pour Brest.
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 109
En qiiiltaiit le grand colli'ge de Rennes, je n'é-
prouvai point le regret que je sentis en sortant du
petit coUéiie de Dol ; il en est peut-être des études
comme des amours : ce sont les premières qui sont
les plus belles. 11 est probable aussi que, sans m'en
apercevoir, je n'avais déjà plus cette fleur d'inno-
cence qui nous fait trouver un charme à tout ce qui
est innocent comme nous.
Mon frère m'embarqua dans la diligence de Ren-
nes ; on m'adressa à Brest à un de mes oncles ma-
ternels, le comte de Ravenel de Boisteilleul, chef
d'escadre, qui n'est mort que depuis quelques an-
nées. Il a laissé deux fds, dont l'un, officier d'artil-
lerie très-distingué, a épousé la fille unique de ma
sœur la comtesse de Farcy. — En arrivant à Brest, je
ne trouvai point mon brevet d'aspirant; je ne sais
quel accident l'avait retardé. Je restai donc ce qu'on
i\^l>d-dil soupirant et, comme tel, libre de toute élude
régulière. Mon oncle me mit en pension à une table
d'hôte d'aspirants et me présenta au commandant de
la marine, le comte Hector.
Maître de moi-même pour la première fois, je
m'abandonnai à mon instinct solitaire. Je ne voyais
que mes maîtres d'armes, de dessin et de matlif'-
110 MÉMOIRES DE MA VIE.
matiques. Les trois quarts du jour je m'enfermais
dans ma chambre, ou j'allais parcourir le port et
me promener au bord de la mer.
Je n'avais encore vu qu'au lieu de ma naissance
celte mer que je devais tant de fois traverser et ren-
contrer sur tant de rivages. En la retrouvant à Bresl,
je fus transport!' ; elle était plus vaste qu'à Saint-
Malo, elle se brisait à l'extrémité de la Bretagne;
après ce cap avancé, il n'y avait plus rien qu'un
océan sans bornes et des mondes inconnus : ma
jeune imagination se jouait dans ces espaces im-
menses. Souvent, passant à Recouvrance et m'as-
seyant sur quelque mût qui gisait le long du quai, je
regardais, la tète appuyée sur ma main, les occupa-
lions de la foule et les mouvements du |K)rt. Con-
structeurs, matelots, militaires, douaniers, forçats
passaient et repassaient devant moi. Je voyais des
voyageurs di'barquer ou s'embarquer, des pilotes
commander la manœuvre, des charpentiers équar-
rir des pièces de bois, des cordiers filer des cables,
des mousses allumer des feux sous des chaudières de
goudron. On portait et l'on rapportairde la marine
aux magasins et des magasins à la marine des balles
de marchandises, des sacs de vivres, des trains d'ar-
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. III
lillerie. Ici des charrettes s'avançaient dans l'eau
pour recevoir des chargements, là des palans enle-
vaient des fardeaux, tandis que des grues descen-
daient des pierres et que des machines creusaient
le port. Les forts répétaient des signaux, des cha-
loupes allaient, venaient, de grands vaisseaux appa-
reillaient ou rentiaient dans les hassins.
Mon esprit se remplissait alors d'idées vagues sur
la société, ses biens et ses maux. Je ne sais quelle
tristesse me gagnait; je quittais le màt sur lequel
j'étais assis, symbole d'une vie qui devait être,
«"omme ce mât, battue parla tempête, et qui, comme
Jui, ne devait reposer qu'un instant au rivage. Je
.remontais l'espèce de torrent qui (X)ule dims le port
lie Brest. J'arrivais à un d(''toui" où le port dispa-
raissait : là, ne voyant plus rien qu'une vallée soli-
Jaire, étroite et stérile, mais entendant encore le
murmure confus de la mer et la voix des hommes,
.je me couchais au bord de la petite rivière. Tantôt
regardant couler l'eau, tantôt suivant des yeux le
vol de la coineille marine, jouissant du silence au-
tour de moi, ou prêtant l'oreille aux coups de mar-
teau du calfat, je tombais dans la j)lu> profonde
rêverie; si le vent m'apportait le bruit du canon
\l'l MÉMOnu:S DE MA VIE.
lointain do quelque vaisseau qui mettait à la voile,
je tressaillais et des larmes tombaient de mes yeux.
Un jour j'avais dirigé ma promenade vers l'extré-
mité du port, du côté de la pleine mer. Il faisait
chaud : je m'assis sur la grève et je m'endormis.
Tout à coup je suis réveillé par des coups de canon;
j'ouvre les yeux et j'aperçois la rade couverte de
vaisseaux. C'était la grande escadre qui rentrait
après la signature de la paix, .le restai ébahi du ma-
gnifique spectacle. Les vaisseaux manœuvraient sous
voile, se couvraient de feux, faisaient des signaux,
arboraient des pavillons. Ils présentaient la poupe,
la proue, le flanc. Ceux-ci, jetant l'ancre, s'arrê-
taient au milieu de leur course, comme par enchan-
tement ; ceux-là continuaient à se jouer sur les flots
où ils hiissaient une trace brillante. Rien ne m'a
donné, dans ma vie, une plus haute idée du génie
de l'homme. Il semblait partager en ce moment une
partie de la puissance de Celui cpii a dit à la mer :
Tu n'iras pas plus loin : Non 'procèdes amplius. Tout
Brest accourut sur le rivapc; bientôt des chaloupes
se détachent de la flotte et aliordent au port. Les
officiers dont elles étaient remplies, le visage brûlé
ol noirci parle soleil, avaient Pair étranger qu'on
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 113
apporte des pays lointains, el quelque chose de gai,
de content, de fier, de hardi comme des homnles qui
venaient de rétahlir l'honneur du pavillon blanc
C'était ce corps de la marine si méritant, si distin-
gué, si illustre, qui, échappé aux coups de l'ennemi,
devait périr sous ceux des Français.
Je regardais passer la valeureuse tioupe, lors-
qu'un jeune officier perce la foule et se précipite
dans mes bras, je reconnus Gesril. Il était singuliè-
rement grandi, mais faible et languissant d'un coup
d'épée qu'il avait reçu dans la poitrine. Son projet
était de quitter Brest dès le soir même pour se ren-
dre dans sa famille. Je ne l'ai vu qu'une fois depuis ;
c'('tait peu de temps avant sa mort héroïque : j(;
dirai à quelle occasion. L'apparition de Gesril et
son départ me firent prendre une résolution qui a
changé le cours de ma vie, il ('tait ('crit que ce
jeune homme aurait un empire singulier sur m;i
destinée.
On voit déjà comme mon caractère se formait
et quel tour prenaient mes idées. Si, au lieu d'être
abandonné à moi-même, j'eusse été, comme les en-
fants du jour, conduit par un gouverneur, aurais-je
été ce que je suis? Jeté dans un moule commun,
lU MÉMOIRES DE MA VIE.
n'aurais-je pas pris les formes communes? Mon
liouverneur m'aiirait-il donné les leçons que je
recevais seul dans le poit de Brest? n'aurait-il pas
regardé comme des bizarreries faites pour être cor-
rigées les premières atteintes de mon génie, car j'en
puis parler comme d'un in;d, quel qu'ait été ce gé-
nie, rare ou vulgaire, méritant ou ne méritant pas
le nom que je lui donne, faute d'un autre nom pour
mieux rn'exprimer? mais aussi plus semblable au
reste des hommes, j'eusse été beaucoup plus heu-
reux. Celui qui, sans m'ôter l'esprit, fût parvenu à
tuer ce qu'on appelle mon talent, m'aurait rendu un
grand service.
Lorsque mon oncle me conduisait chez M. Hector,
j'en revenais tout bouleversé. Je ne pouvais entendre
sans agitation les jeunes et les vieux marins raconter
leurs campagnes, parler des pays qu'ils avaient par-
courus : l'un anivait de l'Inde, l'autre de l'Amé-
rique ; celui-là devait appareiller pour faire le tour
du monde ; celui-ci allait rejoindre la station de la
Méditerranée et visiter les côtes de la Grèce. Puis
venait le récit des combats anciens et nouveaux :
les noms des du Couëdic, des d'Estaing, des Suffren
n'étaient pas oubliés. J'écoutais tout sans mot dire^
SOUVKNIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 115
le visage rouge, le cœur palpitant. C'en était fait de
mon sommeil pour la nuit, je la passais à livrer en
imauination des combats, ou à découvrir des terres
inconnues. Quoi qu'il en soit, en voyant Gesril re-
tourner chez ses parents, je pensai que rien ne
m'empêcherait d'aller retrouver les miens. J'aurais
assez aimé le service de la marine, si mon esprit
d'indépendance ne m'eût éloigné de tous les genres
de services: j'ai toujours eu horreur d'obéir; les
voyages me tentaient, il est vrai, mais je sentais que
je ne les aimerais que seul, en suivant mes volontés
et mes caprices.
Enfin, donnant la première preuve de ma facilité
à me dégoûter de tout, sans en avertir mon oncle
Ravenel, sans écrire à mes parents, sans en deman-
der la permission à personne, sans attendre mon
brevet d'aspirant, je partis un beau matin pour
Combourg, où je tombai du ciel.
.(e m'étonne encore aujourd'hui qu'avec la frayeur
que m'inspirait mon père j'eusse osé prendre une
pareille résolution, et ce qu'il y a d'aussi étonnant,
c'est la manière dont je fus reçu. Je devais m'at-
tendre à sa colère : je fus accueilli doucement : mon
père se contenta de secouer la tète comme pour
UC) MÉMOIRES DE MA VIE
dire : Voilà une belle équipée ! Ma mère m'embrassa
de tout son cœur en grognant, et ma Lucile aver
un ravissement de joie. C'étaient désormais les seuls
habitants du château.
LiMii: m
Quatre années se sont écoulées depuis que le livre
précédent est écrit. Les dernières lignes de ce livre
furent tracées sous la tyrannie expirante de Bona-.
parte; je commence les premiers mots du livre ac-
tuel sous le règne du roi *, après la seconde res-
tauration ; ces quatre années du règne des Bourbons
m'ont ramené sur la scène du monde. J'ai vu de
près les rois, et mes chimères politiques se sont
évanouies, comme ces chimères plus douces dont
je vais continuer le récit. Je dois dire d'abord ce
qui me fait reprendre mes mémoires. Le cœur
humain est le jouet de tout, et l'on ne saurait pré-
voir quelle circonstance frivole va causer ses joies
1. Louis XVIII.
118 MÉMOIRES DE MA VIE.
OU ses douleurs. Je suis maintenant à Montboissior,
sur les confins de la Beauce el du Perche. Le château
de cette terre appartenant à madame la comtesse de
Colbert, a été vendu et démoli pendant la révolution.
Il ne reste plus que deux pavillons séparés qui com-
posaient autrefois le logement du concierge. Le
parc, qu'on a voulu ananger à l'anglaise, conserve
des traces de son ancienne régularité' liancaise. Des
allées droites, des taillis encadrés dans des char-
milles d'où s'élèvent quelques pins, lui donnent un
air sérieux : il plaît comme une ruine. Hier au soir,
je me promenais seul, le ciel ressemblait à un ciel
d'automne; un vent froid souillait par intervalles;
pa*»venu à la lisière d'un taillis, je m'arrêtai pour
regarder le soleil. Il s'empourprait dans des nuages
au-dessus de la tour dWUuye, d'où Gabriclle, habi-
tante de celle tour, avait vu comme moi le soleil se
caucher il y a deux cents ans. Que sont devenus
Henri et Gabrielle? Ce que je serai devenu moi-
même quand ces mémoires seront publiés.
Je fus tiré de mes réflexions par le gazouillement
d'une grive perchée sur la plus haute branche d'un
bouleau. A l'instant ce son magique fit reparaître à
rnes yeux les champs paternels; je revis ces champs
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 119
OÙ j'entendis si souvent siffler la grive. Quand je
l'écoutais alOrs, j'étais triste comme aujourd'hui,
mais quelle différence de tristesse ! Cette première
tristesse était celle qui naît d'un désir vague de
bonheur, lorsqu'on est sans expérience. La tristesse
que j'éprouve maintenant vient du désenchantement
du cœur, quand tout est connu et jugé.
Le chant de l'oiseau dans les bois de Combourg
ne m'entretenait que de l'avenir et me promettait
une félicité que je croyais bientôt atteindre. Le
même chant dans le parc de Montboissier ne me
rappelait que le passé et des jours perdus à la pour-
suite de cette félicité fugitive. Naître, désirer, mou-
rir, c'est donc tout? Désormais je n'ai plus rien à
apprendre, rien à découvrir dans le voyage! J'ai
mai'chi'' plus vite qu'un autre, et j'ai d('jà fait deux
ou trois fois le lourde la vie. Le temps fuit et m'en-
traîne, je n'ai pas même la certitude de pouvoir
achever ces mémoires. Dans combien de lieux ai-je
déjà commencé à les écrire, et dans quel lieu les
finirai-je? Combien de temps me promènerai-je au
bord des bois? Mettons à profit le peu de jours qui
me restent, hatons-nous de peindre ma jeunesse
tandis que j'y touche encore. Le navigateur qui
120 MÉMOIRES DE MA VIE.
quitte pour jamais un rivage eiiclianté écrit son
journal à la me de la terre qui s'éloigne et qui va
bientôt disparaître.
On a vu à la fin du livre précédent mon retour au
château de Combourg et comment je fus accueilli
par mon père, ma mère et ma sœur Lucile. On n'a
peut-être pas oublié que mes trois autres sœurs s'é-
taient mariées et qu'elles vivaient dans les terres de
leurs nouvelles familles aux environs de Fougères ;
quant à mon frère, dont l'ambition commençait à
se développer, il était plus souvent à Paris qu'à
Rennes. Il acheta bientôt une charge de maître des
requêtes, que M. de Malesherbes le força de vendre
pour entrer au service, comme la V('rilable carrière
d'un homme de son nom, lorsqu'il épousa mademoi-
selle de Rosambo. A cette époque il s'attacha au
corps diplomatique et suivit M. le comte de la Lu-
zerne à Londres. Il était sur le point d'obtenir l'am
bassade de Vienne quand la révolution éclata. Il
sollicita ensuite celle de Constantinople, mais il eut
pour concurrent Mirabeau, à qui cette ambassade fut
promise pour prix de sa réunion au parti de la cour.
Mon frère avait donc à peu près abandonné Com-
bourg au moment où je revenais l'habiter.
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 121
Cantonna dans sa seigneurie, mon père ne la
quillait presque plus, pas même pendant le temps
des états; ma mère allait tous les ans passer deux
mois à Saint-Malo pour faire ses pàques; elle atten-
dait ce moment comme celui de sa délivrance, car
elle détestait Comboiirc'; un mois avant le vovaoe
tant désirt'', on en parlait comme d'une entreprise
hasardeuse; on faisait ses préparatifs, on laissai!
reposer les chevaux. La veille du di'part on se cou-
chait à sept heures du soir pour se lever à deux
heures du matin. Enfin, ma mère, à sa grande sa-
t'sfactiûn, se mettait en route à trois heures, et em-
ployait toute la journée pour faire douze lieues.
Lucile, reçue chanoinesse au chapitre de l'Argen-
lière, devait passer dans cplui de Remiremont. En at-
tendant ce changement, dont s'occupait l'amliition de
mon frère, elle restait ensevelie à Combourg. Pour
moi, je déclarai, après mon équipée de Brest, ma
volonté ferme d'embrasser l'état ecclésiastique : ma
mère lut ravie. Le fait est que je ne cherchais qu'à
gagner du temps, car je ne savais pas ce que je vou-
lais. On me fit conduire au collège de Dinan pour
achever mes études latines. Je savais mieux le latin
que m os maîtres. Dinan n'était qu'à cinq lieues de
1-2-2 MÉMOIRES DE MA VIE.
Combourg, j'y revenais sans cesse sous quelque pré-
texte. Mon père, qui trouvait économie à me garder
auprès de lui, et ma mère, qui désirait vivement que
j'entrasse dans les ordres, mais qui se serait foit
un scrupule de me presser, n'insistèrent plus sur
mon si'jour à Dinan, et je me trouvai insensible-
ment lixé à Combourg.
J'aimerais encore à me rappeler les mœurs de
mes parents, ne fussent-elles qu'un souvenir tou-
cbant et agréable pour moi seul. Mais je me plairai
d'autant plus à en retracer le tableau, qu'il semblera
fait d'après ces vignettes que l'on trouve dans les
manuscrits du moyen âge. Du temps présent au
temps que je vais peindre, on peut croire qu'il y a
trois cents ans.
Cbaque membre de ma famille, en s'éloignant,
avait laissé dans le cbàteau un vide que rien ne
pouvait plus remplir. A mon retour de Brest,,
quatre maîtres, mon père, ma mère, ma sœur et
moi, habitaient seuls Timmense édifice ; une cuisi-
nière, une femme de chambre, un valet de cham-
bre, un valet de pied, un cocher, composaient tout
le doinestiqur'; un chien de chasse et deux vieilles
juments (HaliMit retranchés dans un coin des écuries
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 123
abandonnées. Ces douze êtres vivants disparaissaient
dans un manoir où l'on aurait à peine aperçu cin-
(juante chevaliers, leurs écuyers, leurs dames, leurs
valets, l'équipage de chasse et la meute du roi
Dagobert.
Dans tout le cours de l'année, aucun étranger ne
se présentait au château, si ce n'est un ou deux gen-
tilshommes, un marquis de Montcouët, un comte
de Goyon Beaufort, qui demandaient l'hospitalité en
allant plaider au parlement. Ils arrivaient ordi-
nairement l'hiver, à cheval, pistolets aux arçons,
couteaux, de chasse au côté, et suivis d'un laquais
(''gaiement à cheval, portant en croupe un porte-
manteau de livrée. Mon père , toujours très-céré-
monieux, les recevait tète nue sur le perron au
milieu de la pluie et du vent. Les campagnards in-
troduits racontaient leur guerre de Hanovre , les
affaires de leurs familles et l'histoire de leur procès.
Le soir on les conduisait dans la tour du nord, à
l'appartement de la reine Christine, chambre d'hon-
neur occupée par un lit de sept pieds carrés, à
doubles rideaux de gaze verte et de soie cramoisie,
soutenus par quatre amours dorés.
Le lendemain matin, lorsque Lucile et moi des-
121 MÉMOIRES DE MA VIE.
cendions dans la grande salle cL qu'à travers les fe-
nêtres nous regardions la campagne inondée ou
couverte de frimas, nous n'apercevions que deux
ou trois voyageurs sur la cliausst'e solitaire de
l'étang : c'était nos hôtes chevauchant vers Rennes.
Ces étrangers ne connaissaient pas heaucoup la
vie, et cependant c'i'lait par eux que noire vue
s'étendait à quelques lieues au delà de l'horizon de
nos bois. Aussitôt qu'ils étaient partis, nous étions
réduits toute la semaine au tète-à-tète de la famille
et le dimanche à la société des bourgeois du village
et des gentilshommes voisins. Ma sfeur et moi, nous
attendions ce joui' -là avec impatience. Quand il
faisait beau, nous nous rendions à la paroisse avec
ma mère, le long du pciit mail, par lui chemin
champêtre; lorsqu'il pleuvait, nous suivions l'ahomi
nable rue de Combourg. Mon père ne paraissait
qu'une fois l'an à la paroisse pour iàire ses pàques :
le reste de l'année il entendait la messe à la cha-
pelle du château. Placés dans le banc du sei-
gneur, nous recevions l'encens et les prières en face
d'un grand sépulcre de rnarljrc noir attenant à l'au-
tel : tous les honneurs de l'homme ne seront jamais
que quelques grains d'encens brûli'S devant un
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 1-25
cercuci'.. Ces diitraclions du dimanche expiraient
avec la journi'e ; elles n'étaient pas même régulières.
Souvent, pendant la mauvaise saison, des mois en-
tiers s'écoulaient sans qu'aucune créature humaine
frappât à la porte de notre retraite.
Si la tristesse était grande sur les bruyères de
Combourg, elle était encore plus grande dans le
château. On éprouvait en y entrant la même sensa-
tion c{u en entrant à la chartreuse de Grenoble :
lorsque je visitai celle-ci, je traversai un désert dont
la solitude allait toujours croissant; je crus qu'elle
finissait au monastère; mais on me montra dans
les murs du couvent les petits jardins des chartreux,
encore plus solitaires que les bois. Enfin, au centre
du monument religieux, je trouvai enveloppé dans
les replis de toutes ces solitudes, le cimetière des
muets cénobites, sanctuaire d'où le silence éternel,
comme la divinité du lieu, étendait sa puissance sur
les montagnes et sur les forets d'alentour.
Le calme morne du château était augmenté par
l'humeur taciturne et insociable de mon père. Au
lieu de resserrer sa famille et ses gens autour de
lui, il nous avait dispersés dans tous les coins de
l'édifice. Sa chambre à coucher était placée dans la
126 MÉMOIRKS DE MA VIE.
petite tour de Test, et son cabinet dans la petite
tour de l'ouest. Les meubles de ce cabinet consis-
taient en trois chaises de cuir noir et dans une table
couverte de titres et de parchemins. Un arbre gé-
néalogique de la famille des Chateaubriand tapissait
le manteau de la cheininée, et dans l'embrasure d'une
lenètrc on voyait toutes sortes d'armes, depuis le
pistolet jusqu'à Tespingole, de^tuis le couteau de
chasse jusqu'à r(''pée.
• L'appartement de ma rnère occupait la partie du
corps de logis qui se trouvait au-dessus de la grande
.salle entre les deux petites tours. 11 était orné de
glaces de Venise à facettes, et parqueté.
Ma sœur habitait un cabinet dépendant de l'ap-
partement de ma mère. La femme de chambre cou-
chait loin de là dans le corps de logis des grandes
tours. Moi, j'étais niché dans une espèce de cellule
isolée au bout de la tourelle du grand escalier qui
communiquait de la cour intérieure à toutes les
parties du château ; au bout de cet escalier le valet
de chambre de mon père et le domestique habi-
taient des caveaux voûtés, et la cuisinière logeait
dans la grosse tour de l'ouest, auprès de l'apparte-
ment dont on avait fait les cuisines.
SOL'VE>"IRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 127
3Ion père se levait à f(iiatie heures du matin
hiver comme été, et venait dans la cour intérieure
appeler son valet de chambre à l'entrée de l'esca-
lier de la tourelle. Le valet de chambie éveillé fai-
:jait une tasse de café. Mon père prenait ce café à
cinq heures et travaillait ensuite dans son cabinet
jusqu'à midi. Ma mère et ma sœur déjeunaient
«•hacune dans leur chambre à huit heures du matin.
Je n'avais aucune heure fixe ni pour me lever ni
pour déjeuner, j'étais censé étudier jusqu'à midi.
La plupart du temps je ne faisais rien.
A onze heures et demie on sonnait le dîner, que
l'on servait à midi. La grande salle servait à la fois
de salle à manger et de salon; on dînait et l'on
soupait à l'une de ses extrémités, du cùté de l'est, et
après les repas on revenait se placer à l'autre ex-
trémité du côté de l'ouest, devant une énorme che-
minée. La grande salle était boisée, peinte en gris
blanc et ornée de vieux portraits depuis le règne de
François I" jusqu'à Louis XIY. Parmi ces portraits
on distinguait ceux de Condé et de Turenne. Un
tableau, représentant Hector tu{' par Achille sous les
murs de Troie, était suspendu au-dessus de la che-
minée.
1-28
m^moiTlEs de ma vie.
Après le dîner on restait ensemble jusqu'à deux
heures; alors si, l'été, mon père prenait le divertis-
sement de la pèche, visitait ses potagers ou se pro-
menait dans l'étendue du vol du chapon ; si, l'automne
ou riiiver, il partait pour la chasse, ma mère se
retirait dans la chapelle, où elle passait quelques
heures en prières. Cette chapelle était un oratoire
sombre, embelli de bons tableaux des plus grands
maîtres, qu'on ne s'attendait guère à trouver dans
un château au fond de la Bretagne. J'ai aujourd'hui
en ma possession une petite sainte Famille de l'Al-
bane peinte sur cuivre, tirée de cette chapelle. C'est
tout ce qui me reste de Combourg.
Lorsque mon père était parti, et que ma mère
était en prières, Lucile s'enfermait dans sa chambre;
je regagnais ma cellule ou j'allais courir les champs.
A huit heures, la cloche annonçait le souper; après
le souper, dans les beaux jours, on s'asseyait sur le
perron; mon père prenait son fusil et tirait les
chouettes qui sortaient des créneaux à l'entrée de la
nuit. Ma mère, Lucile et moi nous regardions les
bois, le ciel, les derniers rayons du soleil, les pre-
mières étoiles. A dix heures on rentiait et l'on se
coucliait. Les soirées d'automne et d'iiiver étaient
SOUVENIRS D'EXFAXCE ET DE JEU>'ESSE. 129
(l'une autre nature. Après le souper, lorsqu'on était
revenu de la table à la cheminée, ma mère se jetait
en soupirant sur im vieux lit de jour de siamoise
llambée ; on mettait devant elle un guéridon avec-
une bougie. Je m'asseyais auprès du feu avecLucile,
les domestiques enlevaient le couvert et se retiraient.
.Mon père commençait alors une promenade qui ne
cessait qu'à l'heure de son coucher. Il était vêtu
d'une robe de chambre de ratine blanche, ou plutôt
d'une espèce de manteau que je n'ai vu qu'à lui. Sa
tète demi-chauve était couverte d'un grand bonnet
blanc qui se tenait tout debout. Lorsque en se pro-
menant il s'éloignait du foyer, la vaste salle était si
peu éclairée par une seule bougie, qu'on ne le
voyait plus; on l'entendait seulement encore mar-
cher dans les ténèbres. Puis il revenait lentement
vers la lumière et sortait peu à peu de l'obscurité
comme un spectre avec sa robe blanche, son bon-
net blanc, sa figure longue et pâle. Lucilc et moi
nous écliangions quelques mots à voix basse quand
il était à l'autre bout de la salle; nous nous taisions
quand il se rapprochait de nous. Il nous disait en
passant d'un ton sévère : « De quoi parliez-vous? »
Saisis de terreur, nous ne répondions rien ; il con-
130 MÉMOIRES DE MA VIE.
tinuait sa marche, le reste de la soirée l'oreille
n'était plus frappée que du bruit égal et mesuré de
.ses pas, des soupirs de ma mère et du murmure du
vent.
Un seul inrident variait ces soirées qui figure-
raient dans un roman du xf siècle : il arrivait
que mon père, interrompant sa promenade, venait
quelquefois s'asseoir au foyer pour nous faire l'his-
toire de la détresse de son enfance et des traverses
de sa vie. Il racontait des tempêtes et des périls,
un voyage en Italie, un naufrage sur la côte d'Es-
pagne.
Il avait vu Paris; il en parlait comme d'un lieu
d'abomination et comme d'un pays étranger. Les
Bretons trouvaient que la Chine était dans leur
voisinage, mais Paris leur paraissait au bout (hi
monde. J'écoutais avidement mon père. Lorsque
j'entendais cet homme si dur à lui-même re-
gretter de n'avoir pas fait assez pour sa famille,
i=!e plaindre en paroles courtes mais amères de sa
destinée, lorsque je le voyais à la tin de son l'écit
se lever brusquement, s'envelopper dans son man-
teau, recommencer sa promenade, presser d'abord
ses pas, puis les ralentir en les réglant sur les
SOUVENIRS D'EXFANCK ET DE JEUNESSE. 131
mouvements de son cœur, l'amour lilial remplis-
sait mes yeux de larmes ; je repassais dans mon
esprit les chagrins de mon père, et il me semblait
(jue les souffrances endurées par l'auteur de mes
jours n'auraient dû tomber que sur moi.
Dix heures sonnaient enfin à l'horloge du château ;
mon père s'arrêtait subitement : le même ressort
qui avait soulevé le marteau de l'horloge semblait
avoir suspendu ses pas; il tirait sa montre, la mon-
tait, prenait un grand flambeau d'argent surmonté
<rune grande bougie, entrait un moment, dans la
petite tour de l'ouest, puis revenait dans la i^alle, .son
flambeau à la main, pour se rendre dans sa chambre
à coucher, au fond de la petite tour de l'est. Lucile
et moi nous tenions sur son passage, tremblants de
respect et de frayeur, nous l'embrassions en lui sou-
liaitant une bonne nuit; il penchait vers nous sa
tète vénérable sans nous répondre, continuait sa
route, s'enfonçait dans les ombres de la salle, dis-
paraissait dans un corridor et se retii'ait dans la tour
dont nous entendions les portes se refermer sur
lui. ,
Dans ce moment le talisman était rompu. Ma
mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la
132 MÉMOIRES DE MA VIE.
présence de mon père, nous recouvrions les fonc-
tions de la vie. Le premier effet de notre désen-
chantement se manifestait par un débordement de
paroles. Si le silence nous avait opprimés, il nous
le payait cher, et nous lui reprenions dans un quart
d'heure tout ce qu'il nous avait dérobé dans un jour.
Ce torrent de paroles écoulé, j'appelais la femme de
chambre et je reconduisais ma mère et ma sœiu' à
leur appartement. Avant de me retirer, elles me
faisaient regarder sous les lits, dans les cheminées,
derrière les portes, visiter les escaliers, les passages
et les corridors voisins. Tous les contes qui faisaient
la tradition du château leur revenaient en mémoire.
Les gens étaient persuadés qu'im certain comte de
Combourg, mort il y avait deux cents ans, apparais-
sait à certaines époques, et qu'on l'avait rencontré
plusieurs fois dans le grand escalier de la tourelle.
Deux faits mieux prouvés venaient mêler pour ma
mère et pour Lucile la crainte des voleurs à celle
des revenants et de la nuit. II y avait quelques
années que mes quatre sœurs, alors fort jeunes,
se trouvaient seules à Combourg avec mon père.
Luc nuit elles étaient occupées à lire ensemble la
mort de Clarisse; déjà tout effrayées des détails de
80UVEMRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 133
celle mort, elles entendent dislinctement des pas
d'homme dans l'escalier de la tour qui conduisait à
leur appartement. Il était une heure du matin.
Epouvantées, elles éleignentla lumière cl se précipi-
tent dans leurs lits. On approche, on arrive à la
porte de leur chambre, on s'arrête un moment
comme pour écouter, ensuite on s'engage dans un
'scalier d'robé qui communiquait à la chambre de
mon père; quelque temps après on revient, on
traverse de nouveau l'antichambre, et le bruit des
pas s'éloigne, s'évanouit dans la profondeur du
château.
Mes sœurs n'osaient parler de l'aventure le len-
demain, car elles craignaient que le revenant ou le
voleur ne fût mon père lui-même qui avait voulu les
surprendre. Il les mit à Taise en leur demandant si
elles n'avaient rien entendu. Il raconta qu'on était
venu à la porte de l'escalier secret de sa chambre
et qu'on l'eût ouverte sans un collrc qui se trouvait
par hasard devant cette porte. Eveillé en sursaut, il
avait saisi ses pistolets ; mais le bruit cessant, il
avait cru s'être trompé et il s'était rendormi. II est
probable qu'on avait voulu l'assassiner. Les soupçons
tombèrent sur un de ses domestiques. Il est certain
8
134. MÉMOIRES DE MA VIE.
qu'un homme à qui le château eût été iucoiuui
n'aurait pas pu trouver l'escaher dérobé par où l'on
descendait dans la chambre de mon père. Une autre
lois, dans une soir(''e du mois de décembre, mon
père écrivait auprès du f(Mi dans la grande salle. ()n
ouvre une porte derrière lui ; il tourne la tète et
aperçoit un homme qui le regardait avec des yeux
hagards et étincelants. Mon père tire du feu de
grosses pincettes dont on se servait pour remuer
les quartiers d'arbres ctans le foyer; armé de
ces tenailles rougies, il se lève : l'homme s'ef-
fraye, sort de la salle, traverse la cour intérieure,
se précipite sur le perron et s'échappe à travers
la nuit.
Ces récits occupaient tout le temps du coucher de
ma mère et de ma sonu"; elles se mettaient au lit
mourantes de peur. Je me retirais alors dans mon
donjon au haut de la tourelle du grand escalier. La
cuisinière rentrait dans la grosse tour de l'ouest,
les domestiques descendaient dans leur souterrain, et
huit personnes ainsi dispersées dans les diverses par-
ties d'une forteresse, sans communication entre elles,
sans sonnettes, sans aucun moyen de se faire en-
tendre, s'endormaient comme elles pouvaient aux
I
SOUVENIRS D'ENFAN'CE ET DE JETNESSE. 13.".
cris des chouettes et au biiiit du vent. La Icnrtre
(le mon donjon s'ouvi-ail sur la cour intérieure. Le
jour j'avais en perspective les créneaux de la cour-
tine opposée d'où pendaient des scolopendres et où
croissait un prunier sauvage ; quelques martinets,
qui durant l'été s'enfonçaient en criant dans les
trous des murs, étaient mes seuls compagnons. La
nuit je n'apercevais qu'un petit morceau du ciel
et quelques étoiles. Quand la lune brillait et qu'elle
s'abaissait à l'ouest, j'en étais averti par ses rayons
qui éclairaient mon lit à travers les vitraux de la
fenêtre; des chouettes voletant d'une tour à l'autre,
passant et repassant entre la lune et moi, dessinaient
sur mes rideaux l'ombre mobile de leurs ailes.
Relégué dans l'endroit le plus désert, à l'ouverture
des galeries des tours, je ne perdais pas un des
murmures du vent, et ces murmures étaient étranges.
Quelquefois le vent semblait courir à pas légers,
quelquefois il laissait échapper des plaintes. Tout à
coup ma porte était ébranlée avec violence, les
souterrains poussaient des mugissements, puis tous
ces bruits expiraient pour recommencer encore. A
quatre heures du matin la voix du maître du château
appelant le valet de chambre, à l'entrée des voûtes
136 MÉMOIRES DE MA VIE.
séculaires, se faisait entendre comme la voix du
dernier fantôme de la nuit.
Dans mon enfance, ces bruits m'avaient pénétré de
terreur : je me cachais sous ma couverture où je
suais à grosses gouttes, et je ne m'endormais qu'au
jour. J'avais été bercé de toutes les histoires d'appa-
ritions que les nourrices bretonnes se racontent de-
puis le temps d'Olivier de Clisson et de Bertrand
du Guesclin. Cet entêtement de mon père à faire
coucher un enfant seul en haut d'une tour pouvait
avoir quelque inconv('nient ; mais il eut certaine-
ment pour moi un avantage : j'appris peu à peu à
vaincre mes terreurs. Cette manière violente de m*;
traiter me donna le courage d'un homme sans me
faire perdre cette sensibilité d'imagination dont on
voudrait aujourd'hui priver la jeunesse. Au lieu d"'
chercher à me convaincre qu'il n'y avait pas de reve-
nants, on me força de les braver. Lorsque mon père
me disait avec un sourire ironique : « M. le cheva-
lier a peur? » il m'aurait fait coucher avec un mort.
Lorsque mon excellente mère me disait : « Mon en-
fant, tout n'arrive que par la permission de Dieu,
vous n'avez rien à craindre des mauvais esprits tant
que vous serez bon chrétien, » j'étais plus rassuré
SOUVENIRS D'ENTANCE ET DE JEUNESSE. 137
que par tous les arguments de la philosophie. Mon
succès fut si complet qu'à l'âge de seize ans, où
j'étais parvenu lorsque je tombai de Brest à Com-
bourg, les vents de la nuit, bien loin de m'épou-
vanter, ne servaient plus que de jouets à mes ca-
prices, et pour ainsi dire d'ailes à mes songes.
Mon imagination allumée par le feu naissant des
passions se jetait sur tous les objets, ne trouvait
nulle part assez de nourriture, et aurait dévoré la
terre et le ciel. C'est cet état moral qu'il faut mainte-
nant décrire; tout extraordinaire que pai'aisse cette
histoire, elle ne contient pourtant que la pure ve-
nté.
Replongé dans ma jeunesse, je vais essayer de me
saisir moi-même dans le passé, de me montrer tel
que j'étais, tel peut-être que je regrette de n'être
plus, malgré les tourments que j'ai endurés.
Je fus à peine revenu de Brest à Combourg qu'il
se fit dans mon existence une révolution complète :
l'enfant disparut et l'homme se montra avec ses joies
qui passent et ses cliagrins qui restent.
D'abord tout devint passion chez moi en attendant
les passions véritables. Lorsque, après un dîner silen-
cieux où je n'avais pas osé ouvrir la bouche devant
8.
138 jyrÉiMOinEs de ma vie.
mon père, je parvenais à m'échappei', mes trans-
ports ('taient incroyables, je ne pouvais descendre le
perron d'un seul trait, je me serais précipité, j'étais
obligé de m'asseoir sur une marche pour laisser se
calmer mon agitation. Mais aussitôt que j'avais
atteint la cour verte et les bois, que je me sentais
en liberté, je me mettais à sauter, à courir, à m'é-
jouir dans les vents, jusqu'à ce que je tombasse
épuisé de forces, haletant et comme enivré. Mon
père me menait quelquefois à la chasse : le goût de
la chasse me saisit et je le portai à la fureur. Je
vois encore le champ de genêts et la place où j'ai
tué' mon premier lièvre. Il m'est souvent arrivé en
automne de demeurer quatre et cmq heures dans
l'eau jusqu'à la ceintiu^e pour attendre au bord d'un,
■ étang des canards sauvages. Même aujourd'hui je ne
suis pas de sang-froid quand un chien tombe en
arrêt; et quoique je tire bien, le trouble que me
cause une compagnie de perdrix ([ui s'enlève autour
de moi nuit à la justesse de mon coup. Je manque
rarement le but à la remise lorsque la pièce de gi-
bier part isolément. Toutefois, dans ma première
ardeur pour la chasse, il entrait un fond d'amour
pour l'indépendance : franchir les fossés, parcourir
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 139
l(.'.s champs, les bois, les marais et les bruyères, me
liouver avec un l'usil dans un lieu désert, ayant
puissance et solitude, c'était pour moi une grande
jouissance. Quelquefois je m'emportais si loin dans
mes courses, que ne pouvant plus marcher par
excès de lassitude, les gardes étaient obligés de me
rapporter sur leurs bras.
Cependant le plaisir de la chasse ne me suffisait
[dus : à mesure que j'avaneais dans la vie il se for-
mait en moi un désir de bonheui- qui- je ne pouvais
ni régler ni comprendre : mon esprit et mon cœui"
s'achevaient de former comme deux temples vides
sans autels et sans sacrifices, où l'on ne savait en-
core quel Dieu serait adoré. Je croissais auprès de
ma sœur, et notre amitié était toute notre vie.
Lucile comptait déjà dix -sept ans; elle était
grande et d'une beauté remarquable, mais sérieuse,
son visage pâle était accompagné de longs cheveux
noirs; elle attachait souvent au ciel, ou promenait
autour d'elle, des regards pleins de tristesse et de
feu. Sa démarche, sa voix, sa physionomie avaient
quelque chose de rêveur et di.' soufl'rant .
Hormis pour nous aimer, nous étions inutiles
l'un à l'autre, Lucile et moi; elle ne me pouvait dire
140 MÉMOIRES DE MA VIE.
ce que j'éprouvais, jonc lui aurai? pu dire la raison
de son ennui, nous ignorions tout également. Ouand
nous parlions du monde, c'était de celui que nous
portions au dedans de nous, et qui ressemblait bien
peu au véritable; elle voyait en moi son protecteur;
je voyais en elle une amie; il lui prenait des accès
de vapeurs noires que j'avais peine à dissiper. A
diK-scpt ans elle déplorait la perte de ses jeunes
années, elle se voulait jeter dans un couvent; tout
lui é-tait souci, cbagrin, blessure, une expression
qu'elle clierchait, une chimère qu'elle s'était faite la
tourmentaient des mois entiers. Je l'ai souvent vue,
un bras jeté sur sa tète comme une statue antique,
rêver immobile et inanimée; retirée vers son cœur,
sa vie ne paraissait plus au dfdiors et son sein même
ne se soulevait plus. Par son attitude, sa mélancolie,
sa boaul''-, elle ressemblait à un gi'nif funèbre. J'es-
sayais alors de la consoler, et l'instant d'après je
tombais moi-même dans des désespoirs inexplica-
bles; on raconte l'bistoire de deux jumeaux qui
étaient malades ensemble, bien portants ensemble, et
c|ui, lorsqu'ils étaient Sfqiarés, voyaient intimement
ce qui leur arrivait l'un à l'autre ; c'est mon histoire
et celle de Lucile, avec cette différence que les deux
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 111
jumeaux moururent le même jour, et que j'ai sur-
vécu à ma sœur.
La vie que l'on menait à Combourg était bien
propre à augmenter l'exaltation de notre âge et de
notre caractère. Notre principal plaisir consistait à
nous promener ensemble dans les grands bois, pen-
dant l'automne; nous marchions l'un auprès de
l'autre, prêtant l'oreille au murmure du vent dans
les arbres dépouillés, ou au bruit des feuilles séchées
que nous traînions sous nos pas. Ce fut dans une
de ces promenades que Lucile, m'entendant un jour
lui parler avec ravissement de la solitude, me dit :
(( Tu devrais peindre tout cela. » Ce mot fut une ré-
vélation. Je me sentis naître à une existence nou-
velle, il me sembla qu'un vide immense se comblait
dans mon sein; je ne sais quel souffle divin passa
sur' moi, et je me mis à b(''gayer des vers, comme si
c'eût été ma langue naturelle; jour et nuit je chan-
tais mes plaisirs, c'est-à-dire mes bois et mes val-
lons. Je composai alors la petite pièce sur la forêt :
Forêt silencieuse, que l'on trouve dans mes ouvrages.
J'ai écrit longtemps en vers avant d'écrire en prose;
bien qu'à l'époque où je les composais, l'affectation
et le mauvais goût de Dorât eussent envahi le Par-
W.-2 MÉMOIRES DE MA VIE.
nasse, M. de Fonlanes, bon jui^cen celle matière, di-
sail qne j'avais reçu les deux instruments^ el (jue
j'aurais pu aller aussi loin dans la poésie (pie dans
la prose, si je m'étais altaché uniquement à la ])ie-
mière; on en peut juger par Moïse.
Dans les encliantemenls de l'inspiration, j'invitais
Lucile à m'imiter; elle me crut el elle se mit de son
côté à écrire, Nous passions les jours à nous consul-
ter mutuellement, à nous communiquer ce que nous
avions fait et ce que nous comptions laii'e ; nous en-
treprenions des ouvrages en commun, et guidés par
notre instinct nous traduisions les plus beaux et les
plus tristes passages de Job et de Lucrèce sur la vie.
Lucile était née avec du génie. Des pensées qui'
n'étaient (pie des sentiments sortaient avec difficulté
de son àme ; mais quand elle parvenait à les expri-
mer, il n'y avait rien au-dessus. L'élévation el la
douleur faisaient le caractère dominant de ses écrits.
Il est impossible de lire ce qu'elle a laissé et surtout
ses lettres, sans être bouleversé jusqu'au fond du
cœur. Lucile vint à Paris avec moi et ma sœur
de Farcy en 1789. Elle fut admirée par tout ce qui.
la connut, depuis M. de Malesherbes jusqu'à Cham-
Ibrl. Après mon émigration, elle se retira en lire-
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. U3
tagnc, fut jetée dans les cachots, épousa en 170."3,
pour se soustraire aux persécutions révolutionnai-
res, le comte de Caud, vieillard qui la laissa veuve
après un an de mariage; elle vit aussi mourir ma
mère et ma sœur Julie qu'elle adorait. A ma rentr(''('
en France en 1800, elle me rejoignit à Paris. Je ne
trouvai rien de changé en elle, si ce n'est que sa
mélancolie avait augmenté et qu'elle croyait, comme
Rousseau, qu'on s'était ligué pour la persécuter.
Toujours attendant et d(''sirant la mort, elle l'ut
enlevée subitement par cette mort qu'elle avait tant
appelée. Voici quelques-unes de ses dernières let-
tres ; je ne les relis jamais sans me demander pour-
(juoi je traîne encore dans ce monde ma misérable
vie
Paris (billet sans date).
« Mon ami, je ferme pour jamais le livre de ma
destinée et je le scelle du sceau de ma raison. Je
n'en consulterai plus les pages ; je me jetterai à corps
perdu dans tous les événements de mon passage
dans ce monde ! Quelle pitié que l'attention que je'
me porte ! Je ne fais plus qu'un souhait, c'est que le
m
MÉMOIllES DE MA VIE.
ciel te rende aussi heureux que tu le mérites, et que
tu continues à juger des hommes d'après ton exur
et non d'après les lumières de ton esprit. Sans doute
qu'une pénétration trop attentive est le plus cruel
de tous les dons de la nature. Je ne puis te dire
combien je suis touchée de ta parfaite et si aimable
bonté envers moi, et combien je t'aime. Dieu ne
peut plus m'affliger qu'en toi; je le remercie du
précieux, bon et clic présent qu'il m'a fait en ta
personne, et d'avoir conservé ma vie sans tache :
voilà tous mes trésors ; je pourrais prendre pour
emblème de ma vie la lune dans un nuage avec cette
devise : Souvent obscurcie, jamais ternie. Adieu, mon
ami ; lu seras peut-être étonné de mon changement
de langage, depuis hier malin que j'étais. si agitée :
depuis t'avoir vu, mon cœur s'est élevé vers Dieu et
je l'ai placé tout entier au pied de la croix, sa seule
et véritable place. »
Paris (autre billet sans date).
(( Mon ami, je suis contente de mon courage; je ne
lais nulle attention à mon chagrin et à l'espèce de
défaillance intf'iieure que j'i-prouvo : je me suis dé-
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEINESSE. Ii5
laissée. Continue à être toujours aimable envers
moi : ce sera humanité ces jours-ci. »
Paris (deniiùie IcUrc sans date).
« Mon fi'ère, ne le fatigue ni de mes lettres ni de
ma présence, pense que tu seras bientôt délivré pour
toujours de mes importunités ; car ma vie jette sa
dernière clarté, comme une lampe qui s'est consu-
mée dans les ténèbres d'une longue nuit et qui voit
naître l'aurore où elle va mourir. Souviens-toi, mon
frère, des premiers moments de notre existence;
rappelle-toi que souvent nous avons été assis sur
les mêmes genoux et pressés sur le même sein ; que
déjà tu donnais des larmes aux miennes, que tu m'as
défendue et protégée dès les premiers jours de ta
vie; que nos jeux nous réunissaient, que j'ai par-
tagé tes premières études. Je ne te parlerai pas de
notre jeunesse, delà tendresse de nos sentiments,
de l'innocence de nos pensées et de nos joies, et du
besoin mutuel que nous avions de nous voir sans
cesse; si je te retrace le passé, je l'avoue ingV'-
nument, mon l'rèie, que c'est pour me faiie revivre
dans ton cœur. Lorsque- tu parti: de la France pour
9
146 MÉMUir. ES DE MA VIE.
la seconde fois, j'enliui dans les lieiiK destines aux
seules victimes dévouées à la mort; dans les prisons
je n'ai eu d'in(|uiétude que sur ton sort : sans cesse
j'interrogeais sur toi les pressentiments de mon
cœur; lorsque j'eus recouvn' la liberté, au milieu
des maux qui vinrent m' accabler, la seule pensée de
notre riMuiiini m'a soutenue. Aujoiu'd'hui que je
perds sans retour l'espoir de couler mes jours au-
près de toi, souffre mes chagrins. Je me résignerai
à ma destinée, et ce n'est que parce que je dispute
encore avec elle, que j'éprouve de si cruels déchire-
ments. Mais quand je me serai soumise à mon sort.,,
et quel sort ! Où sont mes amis? mes protecteurs?
mes richesses? à qui importe maintenant mon exis-
tence ? cette existence délaissée de tous et qui pèse
tout entière sur elle-même. Mon Dieu , n'est-ce
pas assez pour ma faiblesse que mes maux présents,
sans y joindre encore l'effroi de l'avenir?
» Pardon , trop cher ami, je me résignerai, je m'en-
dormirai d'un sommeil de mort ; mais pendant le
peu de jours que j'ai encore à passer à Paris, laisse-
moi penser que ma présence t'est douce. Crois que
parmi tous les cœurs qui t'aiment, rien n'approche
de la sincérité et de la tendresse de mon impuis-
SOUVENins U'ENFANCE ET DE JEUNESSE. li?
santé amitié pour toi ; rem})lis ina mémoire do sou-
venirs agréables qui prolongent loin de toi mon
existence; hier au soir tu me semblais inquiet et
sérieux, tandis que tes paroles étaient affectueuses :
quoi! mon frère, serais-je pour toi un objet d'éloi-
gnement et d'ennui? Montre-toi avec franchise,
je n'ai point de courage contre tes politesses. Je
t'ai écrit, certaine que je n'aurais pas le courage
de te dire un seul mol de ce que contient celte
lettre. »
Elle n'est plus! Je n'ai pas passé un seul jour
sans la pleurer; ma douleur, timide et pudique
comme Lucile, a rarement éclaté au dehors, car je ne
trouve pri-soniic digm- d'ciilcndif parler de l'amie
de ma jt^unesse. Lucile aimait à se cacher; je lui ai
fait une solitude dans mon cœur d'où elle ne sortira
que quand je cesserai de vivre, et alors nous serons
l'un et l'autre oubliés. Mais tel est mon destin!
J'étais abseiil de Paris lorsque ma sœur rnourul;
elle éiail inconnue el inallieun'iise : personne ne
suivit ses run('railles; (»n la jela dans un cimetière
où il fut impossible de retrouver sa sépulture. Je la
148 MÉMOIRES DE MA VIE.
cherchai longtemps avec le fossoyeur; il me mon-
trait des tombes fraîchement remuées sans pouvoir
se déterminer pour aucune. Déjà on ne savait plus
où reposaient les restes d'un des êtres les plus par-
faits que jamais le ciel eût exilé sur cette terre. Je
regardais avec un mélange d'horreur et d'envie cet
homme du cimetière dont la main était hi dernière
main qui eût touché la sainte dépouille de Lucile.
La recherche du raccoleur des morts fut inutile : il
fallut tout perdre, jusqu'à l'espoir d'être enseveli
auprès de ma sœur.
Je me demande aujouid'hui a\ec élonnement
comment toutes les facultés de mon âme n'étaient
pas remplies à Combourg par cette créature céleste
qui, vingt ans après nos promenades et nos études,
m'en rappelait si tendrement le souvenir. Auprès
de cette femme supérieure, comment désirais-je en-
core quelque chose?... C'est que j'étais fait pour
connaître toutes les misères. C'est que, formé du
même sang que Lucile, j'étais né comme elle pour
me tourmenter et me détruire; c'est que jeune
homme, et jeune homme passionm'', la nature me
forçait à chercher hors de moi le complément de
mon existence, et que ci ma sœur m'offrait l'^'s pluS]
SOUVEXrP.S D'FNFANT.K F.T [) R .IF.UNESSE, 110
beaux traits d'une femme, je ne la voyais que comme
un anse !
Le goût que Lucile m'avait inspiri'' pour la poésie,
ou plutôt rinstinct qu'elle m'avait révélé, ne fut
que de Diuile jetée sur le feu. Tous mes senti-
ments prirent un nouveau degré de force; il me
passa par l'esprit des vanités de renommée; je crus
un moment à mon talent; mais bientôt revenu à une
juste méfiance de moi-même, jeme mis à douter de ce
talent, ainsi que j'en ai toujours douté depuis. Je
regardai mon travail comme une mauvaise tenta-
tion; j'en voulus à Lucile d'avoir lait naître en moi
ce penchant malheureux; je cessai d'écrire et je me
mis à pleurer ma gloire à venir, comme on pleure-
rait sa gloire passée.
Rentré dans ma première oisiveté, je sentis davan-
tage ce qui manquait à ma jeunesse. J'étais pour
moi-même un vrai mystère : je ne pouvais voir une
femme sdns être troublé, je rougissais si elle m'a-
dressait* la parole; ma timidité déjà excessive avec
tout le monde était si grande avec une femme, que
j'aurais préféré je ne sais quel tourment à celui de
demeurer seul avec elle. Elle n'était pas plus tôt
partie que je tombai dans des adorations.
150 MÉMOIRES DE MA VIE.
Ce sentiment avait la délicatesse et l'exaltation de
la chevalciie. Los peintures de Virgile et de Massil-
lon se présentaient bien à ma mémoire, mais l'image
de Lucile, sans cesse au fond de mon cœur, couvrait
de sa pureté l'image des autres lemmes et épaissis-
sait autour de moi les voiles que la nature cherchait
à soulever. Je ne voyais les liMiimes que comme des
êtres faibles et chanuants (|ui commandaient à la
fois mon respect et ma pi'otection. La tendresse
fraternelle me trompai! sur une tendresse moins
désintéressée. (}uand on m'aurait livré les plus
belles esclaves du sérail, je n'aiu\ais su que leur de-
mander. Le hasard m'éclaira.
Un gentilhomme voisin de la terre de Combourg
(''tait venu passer (pi('l([ues jours au château avec sa
femme, fort jolie. Je ne sais ce qui advint dans le
village, on comut à Time des fenêtres de la grande
.salle pour regarder ; j'arrivai le premier, l'étrangère
se pré'cipita après moi, je voulus lui céder la place
et je me tournai vers elle; elle me barra le chemin
et je me sentis pressé entre elle et la fenêtre. Je ne
sus plus ce qui se passait autour de moi, mais mon
air extraordinaire frappa sans doute cette jeune
femme, car elle appuya deux ou trois fois son sein
.HOUVEMRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE, l.'l
contre ma poitrine en me demandant d'un air ef-
frayé ce que j'avais.
Dès ce moment, j'entrevis que d'aimer et d'être
aimé, d'une manière qui m'était inconnue, devait
être la félicité suprême. Si j'avais fait ce que font les
autres hommes, si je m'étais attaché à une femme,
j'aurais bientôt appris les peines et les plaisirs de
la passion don! j"e portais le germe; mais tout pre-
nait en moi un caractère extraordinaire. L'ardeur
de mon imagination, ma timidité, la solitude, l'ab-
sence de femmes firent qu'au lieu de me jeter au
dehors, je me repliai sur moi-même. Faute d'objet
réel, je me créai par la puissance de mes vagues
désirs un fantôme qui ne me quitta plus. Je ne sais
si l'histoire du cœur humain oftre un autre exemple
de cette nature.
Je me composai donc une femme des traits divers
de toutes les femmes que j'avais vues. Elle avait le
génie et l'innocence de ma sœur, la tendresse de ma
mère; la taille, les cheveux et le sourire de la char-
mante étrangère qui m'avait pressi' sur son sein ; je
lui donnais les yeux de telle jeune fille du village, la
fraîcheur de telle autre. Les portraits des grandes
dames du temps de François 1", d'Henri lY et de
ir.-2 MfiMOIRF.S DK MA V I K.
Louis XIV, qui ornaient le salon, m'avaient fourni
d'autres traits et j'avais dérobé des grâces jusqu'aux
tableaux des Vierges suspendus dans les églises.
Cette jeime fdle enchantée me suivait partout in-
visible, je m'entretenais avec elle comme avec un
être réel; elle variait au gré de ma folie. Tantôt
c'était une nymphe coquette, tantôt une Vénus pas-
sionnée. Elle était sévère comme Diane ou at-
trayante comme Hébé. Souvent elle devenait une
ft'-e qui me soumettait la nature. Je retouchais sans
cesse mon tableau; j'enlevais un attrait à ma beauté
])our le remplacer par un autre; puis, quand j'avais
fuit un chef-d'œuvre, j'éparpillais de nouveau toutes
ces grâces; ma femme unique se transformait en
une multitude de femmes dans lesquelles j'adorais
séparément les charmes que j'avais adorés réunis.
Pygmalion fut moins amoureux de sa statue. Mon
embarras était de plaire à mon idole; je ne me
Irouvais rien de ce qu'il ine fallait pour être aimé,
alors je me donnais à moi-même tout ce qui me
manquait; je montais à cheval comme Castor et
Pollux; je jouais de la lyre comme Apollon; Mars
maniait les armes avec moins de force et de grâce.
J'étais la Ilire, Xaintrailles, Bavard. Mais quand je
SOUVENIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 153
venais à me relrouver un pauvre petit gentilhomme
obscur, sans grâce, sans beauté, sans talent, qui
n'attirerait jamais les regards de personne, qui pas
serait ignoré, qu'aucune femme n'aimerait jamais,
je tombais dans une sorte de désespoir et je n'osais
plus lever les yeux sur l'image séduisante attachée
à mes pas. Ce délire dura deux années entières,
pendant lesquelles toutes les facuhés de mon àme
arrivèrent au plus haut point d'exaltation; je par-
lais peu, je ne parlai plus; j'étudiais encore, je
jetai là mes livres. Mon goût pour la solitude re-
doubla; j'avais tous les symptômes d'une passion
violente : je maigrissais, je ne dormais plus, j'étais
distrait, trisie, ardent, farouche; je fuyais jusqu'à
ma sœur, à laquelle je ne révélais pas ma folie, car
j'avais honte de moi-même et j'étais sérieusement
jaloux de l'être que j'avais créé. Dans la crainte
de le perdre, je voulais qu'il ne fùl connu que de
moi. Mes jours s'écoulaient (Vune manière sauvage,
bizarre, insensée, et pourtant pleine de déHces.
11 y avait au nord du château une lande semée de
grosses pierres, j'allais m'asseoii" sur une de ces
pierres au soleil couchant. Tout ce qui servait à em-
bellir cette pompe, la cime dorée (\o^ bois, les nuages
151 MK.MOIUKS DE MA VIK.
couleur de rose, l'étoile du soir, me ramenaient à
mes songes, j'aurais voulu jouir de ce spectacle avec
l'idéal objet de mes désirs. Je suivais en pensée
Taslre du jour dans les régions où il portait la lu-
mière, je lui donnais ma Ijeauté à conduire pour la
présenter avec lui aux hommages de l'univers. Le
vent du soir, qui brisait les réseaux tendus par l'in-
secte sur la pointe des herbes; une alouette de
bruyère, qui venait si^ percher sur une pierre à mes
côtés, suffisaient pour m'arracher à ma rêverie ; je
me trouvais seul alors et je reprenais le chemin du
village, le cœur serré et le visace abattu. Les jours
d'orage en été, je montais en haut de la grosse tour
de l'ouest, je voyais les nuages venir lentement des
hauteurs de Bécherel, envahir les coteaux, la prairie,
l'étang. Le roulement du tonnerre sous les combles
du château, les torrents de pluie qui tombaient en
grondant sur le toit pyramidal des tours, l'éclair
qui sillonnait ht luie et faisait paraître des flammes
sur les girouettes d'airain, oxcitaient mon enthou-
siasme. Comme Ismen sur les remparts de Jérusa-
lem, j'appelais l'orage, j'espérais qu'il m'apporterait
Armide.
Le ciel était-il serein? je traversais le grand bois
SOfVKMUS IVKN'KANCK KT I)K (KrNESSK. lôô
au l)Oiit (liiqiifl on trouvait de? prairie? arrosées
par un ruisseau et divisées par des haies plantées
de saules; j'avais établi un siépfe, comme un nid,
dans un de ces saules. Là, complètement isolé, entre
la terre et le ciel, je passais des heures délicieuses
avec les fauvettes. .Ma nymphe était à mes côtés;
j'associais également son image à la beauté de ces
nuits de printemps, toutes remplies de la clarté des
étoiles, du chant du rossignol, du rnurrnure des
brises et du parfum des fleurs.
D'autres fois je m'enfonçais dans les bois, je sui-
vais un chemin abandonné, un ruisseau sans nom
un petit oiseau qui voletait avec sa compagne de
buisson en buisson. Le rouge-gorge qui chantait le
?oir sur un toit de chaume m'attendrissait; la lu-
mière lointaine qui brillait dans une ferme écartée
me faisait faire mille projets de retraite et de bon-
heur; je supposais que ce que je cherchais habitait
vers les distantes collines, dans le hameau dont
j'apercevais le clocher champêtre, j'écoutais tous le?
bruits qui sortent des lieux infréquentés, et prêtais
l'oreille à chaque arbre ; je voulais chanter ces plai-
sirs, mais les paroles expiraient sur mes lèvres.
Plus la saison était triste, plus j'étais heureux.: j'ai
156 MEMOIRES DE MA VI K.
toujours aimé l'automne. La pluie, les vents, les
frimas, en rendant les communications moins faciles,
isolent les habitants des campagnes. On se sent à
l'abri des hommes. Je voyais avec un plaisir tou-
jours nouveau s'approcher la saison des tempêtes,
les corneilles se rassembler dans la prairie de l'étang
en innombrables bataillons, et venir se percher à
l'entrée de la nuit sur les plus hauts chênes des
grands bois.
Lorsque le soir élevait une vapeur bleuâtre au
carrefour d'une forêt et que j'entendais tomber les
feuilles, j'étais alors dans la disposition la plus na-
turelle à mon cœur. Si, en regagnant le château, je
rencontrais quelque laboureur à l'orée d'un champ,
je m'arrêtais pour contempler cet homme né parmi
les gerbes où il devait être moissonné, et qui, pour
ainsi dire, retournant la terre de son tombeau avec
le soc de sa charrue, mêlait ses sueurs brûlantes aux
pluies glacées de l'automne. Le sillon qu'il venait
de creuser était le monument destiné à lui survivre;
j'ai vu les pyramides du désert et ces sillons aban-
donnés sous mes bruyères ; les uns comme les autres
n'attestent que les travaux et la rapidité des jours de
l'homme.
SOUVKNIRS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 157
Mais une de mes grandes joies en automne était
de m'embarquer sur l'étang et d'aller seul dans le
bateau me placer au milieu des joncs où se rassem-
blaient les hirondelles prèles à partir. Je les voyais
se jouer dans l'eau au coucher du soleil, poursuivre
les insectes en poussant de petits cris, s'élancer
toutes ensemble dans les airs comme pour éprouver
leur force, puis se rabattre à la surface du lac et
venir enfin se percher sur les roseaux que leurs
})ieds légers courbaient à peine et qu'elles remplis-
saient de leur ramage confus. Pendant ce temps,
des poules d'eau, des plongeons, des sarcelles na-
geaient autour de mon bateau; on eût dit que ces
roseaux étaient le rendez-vous d'une caravane em-
plumée qui faisait les pnîparatifs de son df'part.
J'écoutais le gazouillement de l'hirondelle comme
Tavernier enfant aurait prêté l'oreille au n^cit d'un
vieux voyageur. J'enviais le sort de ces oiseaux, qui
ni ne sèment ni ne labourent et qui, l)ien ditTérents
des hommes sur la teri-e, ti'aversent les plaines
du ciel sans y laisser de tristes marques de leur pas-
sage.
La nuit descendait, les roseaux s'agitaient, le lac
battait ses bords, les grandes voix de l'automne
158 MfiMOIRF.S I) F. MA V I F..
sortaient des marais et des l)ois. .l'écliouais mon
bateau au rivage, je retournais au château; dix
heures sonnaient, trop tard pour mon impatience ;
à peine retiré dans ma chambre, ouvrant ma fenêtre
et fixant mes regards sur les, nuages qui volaient
au-dessus de la petite cour, les facultés de mon
àme s'exaltaient jusqu'au df'lire : je montais avec
ma magicienne sur les nuages ; l'oulé dans ses che-
veux, dans ses voiles, j'allais au gré des tempêtes
agiter la cime des forêts, ébranler le sommet des
montagnes ou tourbillonner sur les mers, nageant,
plongeant dans les espaces, descendant du trône
aux portes de l'abîme. Les mondes étaient livrés à
la puissance de mes amours ; au milieu du désordre
des éléments, je mariais avec ivresse la penst'e du
danger à celle (lu plaisir; les souffles de l'aquilon
ne m'apportaient que les soupirs de la volupté. Le
murmure de la pluie m'invitait au sommeil sur le
sein d'une femme. Les paroles que j'adressais à
cette femme auraient rendu des sens à la vieillesse
et réchauffé le marbre des tombeaux. Ignorant tout,
sachant tout, à la fois vierge et amante, Eve inno-
cente, Eve tombée, l'enchanteresse par qui me ve-
nait ma folie était un mélanae ineffable de mvstère
s 0 U V t M r, s D' K N V A N C K i: T f) F. J H U N F. S S K . 1 ".'.(
et de passion. Je la plaçais sur un aulrl, et je Tado-
lais; l'orgueil d'être aimé d'elle augmentait encore
mon amour. Marchait-elle? je me prosternais pour
être foulé sous ses pas ou })our en baiser la trace;
je me troublais à son sourire, je tremblais au doux
son de sa voix; je frissonnais de désir si je touchais
ce qu'elle avait touché; l'air exhalé de sa bouche hu-
mide pénétrait dans la moelle de mes os, coulait
dans mes veines au lieu de sang; un seul de ses re-
gards m'eût l'ait voler au bout de la terre. Quel désert
ne m'eût suffi avec elle? A ses côtés l'antre des lions
se fût changé en palais, et des milliers de siècles
eussent été trop courts pour épuiser les feux dont
je me sentais embrasé. A cette fureur de l'amour
se joignait une idolâtrie morale; car, par un autre
jeu de mon imagination, cette Phryné aux lèvres
de laquelle j'aurais voulu rester suspendu une
éternité tout entière, cette bayadère si'duisante qui
m'attirait mollement sur ses genoux et m'enlaçait
dans ses bras, était aussi j)our moi la gloire et sur-
tout l'honneur. La vertu loiqu'elle accomplit les
plus nobles sacrifices, le génie lorsqu'il enfante la
pensée la plus rare, donnent à peine une idée de
cette autre sorte de bonheur : je retrouvais à la fois
160 MÉMOIRKS DE MA VIE.
dans ma créaliou jiiervcilleu.se lous les enchante
inents des sens, toutes les jouissances de Tàme.
Accablé et comme submergé par ces doubles délices,
je ne savais plus quelle était ma véritable existence ;
j'étais homme et n'étais plus homme : je devenais
le nuage, le vent, le bruit! J'étais un pur esprit,
un être aérien chantant la souveraine félicité, je me
dépouillais de ma nature pour me confondre avec
la nUe de mes désirs, pour me transformer en elle,
pour toucher plus intimement la beauté, pour être
à la fois la passion reçue et donnée, l'amour et l'ob
jet de l'amour.
Tout à coup, frappé de ma folie, des cris involon-
taires s'échappaient de mon sein. Je me précipitais
sur ma couche, je l'arrosais de larmes cuisantes
que personne ne voyait et qui coulaient en secret
pour un néant. Bientôt je ne pouvais plus rester
dans ma tour, je descendais à travers les ténèbres,
j'ouvrais furtivement la porte du perron comme un
meurtrier, et j'allais chercher dans les grands bois
le repos qui me fuyait. Après avoir marché à l'aven-
ture, agitant mes mains, embrassant les vents qui
m'échappaient ainsi que l'ombre, objet de mes
folles poursuites, je m'appuyais contre le tronc d'un
sorvKNins d'enfaxce et de .ietnesse. 1o1
chêne ; je regardais la lune à travers la cime dé-
pouillée des bois, ou les corbeaux que je faisais
s'envoler d'un arbre pour se poser sur un autre.
Je ne sentais ni le froid, ni l'humidité de la nuit.
L'haleine glaciale de l'aube ne m'aurait pas même
tiré du fond de mes pensées, si, à cette heure, les
cloches du village ne s'étaient fait entendre.
Dans la plupart des hameaux de la Bretagne, c'est
ordinairement à la pointe du jour que l'on sonne
pour les trépassés. Cette sonnerie, composée de
trois notes ré'pétées sans fm, forme un petit air
monotone, mélancolique et champêtre ; rien ne con-
venait mieux à mon âme malade et blessée que
d'être rendue aux misères de la vie par la cloche qui
annonçait la mort. Je me représentais le pâtre ex-
piré dans sa cabane inconnue et déposé pour jamais
dans un cimetière non moins ignoré. Qu'était-il
venu faire sur la terre?... moi-même, que ferais-je
dans ce monde, puisque enfin je devais passer à
l'éternité? Ne valait-il pas mieux partir au matin et
arriver de bonne heure, que d'achever le voyage
sous le poids et pendant la chaleur du jour? Cette
pensée me faisait monter le rouge au visage; un
profond désir de la tombe me saisissait. Dans les
162 MÉMOIRES DE MA VIE.
passions qui ont agile ma jeunesse, j'ai souvent
souliai[(' (le ne pas survivre à l'instant du bonheur.
Si j'étais aimé, je craignais qu'on ne m'abandonnât,
l'idée de l'inconstance humaine venait empoisonner
ma joie : plus je sentais mon cœur inépuisable, plus
je me persuadais que le cœur qui s'était donné à
moi serait bient(jt tari. Comment ne pas se fatiguer
de la redite de mes tendresses, de la perpétuité de
mon cullc'.' il m'eût donc sembb' heureux de m'en
aller en pleine illusion; il y a dans le succès de
l'amour un degiN' de rélicitt- (jui me faisait désirer
la mort.
Me voici parvenu à un moment de ma vie où il
faut de la force poui- conresser ma faiblesse, .le
dirai tout. L'ivresse dont je n'ai tracé qu'une failtle
peinture altéra enfin ma raison; l'envie de mouiir
devint chez moi le sentiment dominant. De plus
en plus attaclK' à mon fantôme, ne pouvant jouir
de ce qui n'existait pas, j'étais comme les hommes
mutilés qui rêvent avec désespoir un bonheur insai-
sissable et qui se créent des passions dont les délices
ressemblent aux tortures de l'enfer. J'avais de plus
le pressentiment des tribulations de mes futures
destinées. Ingénieux à me tourmenter, je m'étais
SOUVENIRS D'FNFANCE ET DE JEUNESSE. 1G3
placé entre deux désespoirs; quelquefois je ne me
croyais qu'un (Mre nul, incapable de s'élever au-
dessus de la classe commune; quelquefois il me
semblait sentir en moi des qualités supérieures qui
ne seraient jamais appréciées. Un secret instinct
m'avertissait qu'en avançant dans le monde je ne
trouverais rien de ce que je cherchais : tout nour-
rissait l'amertume de mes dégoûts. Lucile était
malheureuse, manière ne me consolait pas; je man-
quais de tout, môme de vêtements. Mon père me
faisait trembler; son himieur et sa mélancolie aug-
mentaient avec l'âge, la vieillesse roidissait son ame
comme son corps; il m'épiait sans cesse pour me
gronder. Lorsque je revenais de mes courses sau-
vages et que je l'apercevais sur le perron, on m'au-
rait plutôt tui' que de me faire rentrer au château;
ce n'était pourtant que différer mon supplice, car
j'étais obligé de paraître au souper; je m'asseyais
tout trend)lant sur le coin de ma chaise à table, avec
mes habits déchirés, mon visage battu par la pluie
et les vents, ma chevelure en désordre. Sous les re-
gards farouches de mon père, je n'osais manger, la
sueur couvrait mon front, et ce que je sentais appro-
chait du désespoir. Enfin j'oubliai ma leligion et j'es-
164 MÉMOIRES HK MA VIK.
sayai une chose affreuse. Je possédais pour tout bien
un petit fusil dont la détente usée parlait souvent
au repos. Je chargeai le fusil de trois balles et je me
rendis dans un coin du bois. J'armai le fusil, j'in-
troduisis le bout du canon dans ma bouche et je me
dis : Si le coup part, c'est que le destin veut que je
meure; si le coup ne part pas, c'est que l'instant
de ma mort n'est pas encore arrivé. Je frappai trois
fois avec violence la crosse contre terre, je réité-
rai deux fois cette épreuve en tenant toujours le
bout du lusil dans ma bouche, et le coup ne partit
pas.
Que ceux qui seraient troublés par ces peintures
et tentés d'admirer ces folies, que ceux qui s'at-
tacheraient à moi par mes songes, que ceux-là
se souviennent qu'ils n'entendent que la voix d'un
mort, et qu'au moment où ils lisent ceci j'ai cessé
d'être.
De cette énergie qui animait ma jeunesse, de ces
pensées qui s'emparaient de mon esprit, de ces sen-
timents qui sortaient de mon cœur, rien n'est de-
meuré. La trace de mes pas s'est effacée de la terre
et il ne reste de moi que ce que je suis entre les
mains du Dieu vivant, qui m'a jugé.
SOUVEMRS DEMANCE ET DE JEUNESSE. 165
Une maladie extraordinaire, fruit de cette vie dé-
sordonnée, mit fin aux tourments par lesquels s'an-
nonçaient les premières inspirations de la muse et
les premières atteintes des passions; ces passions
vagues et encore sans objets ressemblaient à ces
sortes de tempêtes de mer qui viennent de tous les
points de l'horizon . Malheureux pilote, je ne savais
de quel côté présenter la voile à des vents indéter-
minés. Ma poitrine se gonfla, une fièvre violente et
irrégulière me saisit, on envoya chercher à Bazou-
ches, village éloigné de Combourg de cinq à six
lieues, un très-bon médecin nommé Cheftel, dont le
lils a joué un rôle dans Tafilure du marquis de la
Rouerie. 11 m'examina attentivement, ordonna des
remèdes et déclara à mes parents qu'il était surtout
nécessaire de me faire soitii' de Combourg aussitôt
que je serais guéri.
Je fus six semaines entre la vie et la mort; Lucile
me garda et les soins de cette sœur, chérie me sauvè-
rent. Ma mère vint un jour s'asseoir au bord de mon
lit, elle me dit qu'il était temps de songer à prendre
un parti; que mon frère pouvait m' obtenir un béné-
Oce, mais qu'avant d'entrer au séminaire ilfiallaitbien
me consulter, car, ajouta-t-elle, si je détire que vous
166 MEMOIRF.S HE MA VIE.
embrassiez Télat ecclésiastique, j'aime encore mieux
vous voir homme du monde, que prêtre scandaleux
et sacrilège. Après ce qu'on vient de lire, on juge si
la proposition de ma pieuse mère tombait h propos.
Dans les inènements de ma vie, j'ai toujours été
prompt à me déterminer : un mouvement de con-
science el (l'iKiiiiK'ur me pousse, je sais ce que je
dois foire quand il s'agit d'une résoliUioii d'honnête
homme. Tandis ({ue ma mère m'avait parlé, j'étais
descendu dans mon cœur, je ne me dissimulais pas
que ma religion s'était affaiblie; si je me considérais
comme abbé, je me paraissais ridicule; comment
phure à une femme avec un petit collet? Quel moyen
d'ac({uérir de la -gloire pour se faire aimer, autre-
ment qu'en uniforme, ou en étant libre et célèbre?
Si je me regardais comme évèque, j'étais frappé de
la grandeur de mes devoirs; la majesté du sacerdoce
m'imposait el je reculais avec un saint respect de-
vant Taulel. Ferais-je comme évèque des efforts
pour acqui'-rir des vertus, ou me contenterais-je de
cacher mes vices? Je me sentais trop faible pour le
premier parti, trop franc pour le second. Ceux qui
m'ont traité d'hypocrite et d'ambitieux m'ont bien
peu connu. 11 ne m'a manqué pour réussir dans
SOUVKNins DENFANC.E ET DE JEUNESSE. 167
le monde qu'une passion et un vice, l'ambition et
rhypocrisie. La première n'a jamais été chez moi que
de Tamour-propre piqué; j'aurais voulu quelque-
fois être ministre ou roi pour désoler mes ennemis,
mais viniit-qualre heures après j'aurais jeté monpor-
leleuillc ou ma couronne par la fenêtre. Je renonçai
donc à l'élal eccb'siaslique.
C'i'taitdéjà la seconde fois que je variais dans mes
projets : je n'avais point voulu me faire marin, je
ne voulais pas être prêtre; restait la carrière mili-
taire. Je l'aimais, mais comment supporter la perle
de mon indépendance et la contrainte de la disci-
pline européenne? Je m'avisai d'une chose (ouïe
nouvelle, je déclarai que j'irais au Canada défri-
cher des forêts, ou aux Indes chercher du service.
Par nn de ces contrastes qu'on remarque chez tous
les honnnes, mon père, si raisonnable d'ailleurs,
n'était jamais trop choqué d'un projet aventureux.
11 gronda ma mère de mon changement de résolu-
tion, mais il se d<''cida à me faire passer aux Indes.
On m'envoya à Saint-Malo, où l'on pi'éparail en ce
moment un vaisseau. Six mois s'écoulèrent, le vais-
seau ne mit point à la voile. Je me retrouvai seul
dans ma ville natale : il n'y restait plus personne de
168 MÉMOIRES DE MA VIE.
ma famille; les amis de mon cnlaiice n'y étaient
plus; la maison où j'étais né était devenue une au-
berge; je n'avais que dix-sept ans, et déjà tout un
monde était passé pour moi, déjà j'étais étranger
dans les lieux où j'avais reçu le jour; en me voyant
on se demandait qui j'étais; telle est la vie! Désor-
mais sans compagnons, je cheminais solitaire sur
les grèves où j'avais bâti mes châteaux de sable. Je
marchais des heures entières le long des vagues, re-
gardant fuir quelque vaisseau. Que l'honnue change
vile de chimères! Je contemplais encore la mer
pendant les tempêtes là où je m'exposais avec
Gesril à la fureur des flots, mais c'était à présent
pour me livrer à des pensées funestes que j'avais
rapportées des bois de Combourg; mes jeux étaient
des passions, terribles jeux! Un cap qui s'avance
dans la mer et qu'on nomme Lavarde était le terme
de mes courses. Assis sur la pointe de ce cap, je m'y
abandonnais aux pensées les plus amères. Je me
souvenais que dans mon enfance les mêmes rochers
servaient à me caclier les jours de tète : j'y venais
pleurer tandis que mes petits camarades nageaient
dans la joie. Parvenu à l'àgc d'homme, je ne me
sentai: ni plu:, heureux ni plu:- aimé; dan:- quel-l
SULVEMIIS D'KNFA.NCE ET DE JELWES.SE. 169
ques jours j'allais quitter ma patrie pour languir
sous un ciel étranger; ces réflexions me navraient
à mort. Accablé d'une existence si courte et pour-
tant si pesante, j'étais tenté de me laisser tomber
dans les flots.
Tout à coup je reçois une lettre de ma mère qui
me rappelle à Combourg; j'obéis, j arrive, je soupe
avec ma famille; mon père ne me dit pas un mot,
ma mère soupire, Lucile parait consternée. A dix
lieures on se retire. J'interroge ma sœur; elle ne
savait pas ce qu'on voulait faire de moi, mais elle
m'apprit que je devais partir le lendemain. En elTet,
le lendemain à huit heures du matin, on m'envoie
chercher : mon père m'attendait dans son cabinet :
c( Monsieur le chevalier, me dit-il, j'ai décide de
» votre sort : il faut renoncer à vos folies. Votre
» frère a obtenu pour vous un brevet de lieutenant
» au régiment de Navarre infanterie. Vous allez
» partir à l'instant pour Rennes et de là pour Gam-
i> brai, où votre régiment est maintenant en gar-
» nison; voilà cent louis, ménagez-les; je suis vieux
D et malade, je n'ai pas longtemps à vivie. Condui-
» sez-vous en homme de bien, ne déshonorez ni
ï votre nom ni ma mémoire. >>
10
170 MÉMOIRES DE MA ME.
Mon père m'embrassa; je sentis ce visage ridé et
sévère se presser avec émotion contre le mien;
c'était pour moi le dernier embrassemenl paternel.
Le comte de Chateaubriand, si redoutable à mes
yeux, ne me parut dans ce moment que le père le
plus digne de ma tendresse. Je me jetai sur sa main
maigre et décharnée, que j'arrosai de mes larmes.
Il commençait à être attaqué d'une paralysie qui,
quatre mois après, le conduisit au tombeau. Son
bras gauche avait un mouvement convulsif tel qu'il
était obligé de le contenir avec sa main droite ; ce fut
en retenant ainsi son bras, et après m'avoir donné
sa vieille épée, que, sans me laisser le temps de me
reconnaître, il me conduisit au cabiiolel ([ui m'at-
tendait dans la cour verte ; il m'y fit monter devant
lui; le postillon parfit, tandis que je .saluais encore
de la main ma mère et ma sœur qui pleuraient sur
le perron. Lucile était la plus à plaindre ; elle de-
meurait seule; elle perdait le premier et le dernier
compagnon de sa vie.
Je passai sur la chaussée de l'étang, je vis les
roseaux de mes hirondelles, le ruisseau (hi moulin,
la prairie; je mis la tète à la portière, je jetai un
dernier regard sur le château; alors comme Adam,
SOlVEMliS D'ENFANCE ET DE JEUNESSE. 171
après son péché, je m'avanrai sur la terre inconnue,
et le monde cl-sert s'ouvi'it devant moi.
Depuis ci'ttc ('poque je n'ai revu Combourg que
trois fois, l'ne l'ois, après la mort de mon père, nous
nous y trouvâmes tous en deuil, pour nous dire
adieu et partager notre héritage. Une autre ibis
j'accompagnai ma mère à Combourg; elle voulait
meubler le château parce qu'elle y attendait mon
l'rère, qui devait y mener sa femme : mon frère ne
vint point en Bretagne, et bientôt après il monta sur
l'échafaud avec sa jeune femme, pour laquelle ma
mère avait vainement préparé le lit nuptial. Enfin,
j(^ passai une troisième fois ta Combourg en allant
m'embarquer pour l'Amérique : le château était
abandonné, je fus obligé de descendre chez le réais-
seur. Lorsque, errant dans le grand bois, j'aperçus
du fond d'une allée obscure le perron désert, la
porte et les fenêtres fermées, je me trouvai mal : je
regagnai avec peine le village et je partis au milieu
de la nuit.
Après quinze ans d'absence, avant de quitter de
nouveau la France pour passer en terre sainte,
j'allai embrasser le reste de ma famille à Fougères.
Je n'eus pas le courage d'entreprendre le pèlerinage
17-2 MÉMOIRKS DF, MA VIE.
de ces champs paternels où la meilleure et la plus
grande partie de mon existence semble attachée.
C'est au bois de Combourg que je suis devenu ce
que je suis, que j'ai commencé à sentir la première
atteinte du mal que j'ai porté le reste de ma vie, de
cette vague tristesse qui a fait a la fois mon tourment
et ma félicité ; c'est là que j'ai cherché un cœur qui
pût entendre le mien ; c'est là que j'ai vu se réunir,
puis se disperser, ma famille. Mon père y rêva son
nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée,
autre chimère que le temps et la révolution ont
dissipée.
Des six enfants que nous étions, nous ne restons
plus que trois. Mon frère, Julie et Lucile ne sont
plus; ma mère est morte de douleur, les cendres
de mon père ont été arrachées de son tombeau et
jetées aux vents.
Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser
un nom après moi, peut-être un jour un voyageur,
guidé par ces mémoires, voudra-t-il visiter les
lieux que j'ai peints; mais il cherchera vaine-
ment le grand bois : le berceau de mes songes a
disparu comme ces songes. Demeuré seul debout
sur son rocher, l'antique donjon semble pleurer les
SOUVENIRS DENFANCE ET DE .lETNESSE. 173
chênes, vieux compagnons qui l'environnaient et l^
protégeaient contre les tempêtes. Isolé comme lui,
j'ai vu, comme lui, tomber la famille qui embellis-
sait mes jours et me prêtait un abri. HeureusemenI
ma vie n'est pas bâtie sur la terre aussi solidement
que les tours où j'ai passé ma jeunesse, et l'homme
résiste moins aux orages que les monuments élevés
pai' ses mains.
10.
M. DE CHATEAUBRIAND
ET
SES MÉMOIRES
f> A n
CHARLES LENORMANT
1850.
M. DE CHATEAUBRIAND
ET SES MÉMOIRES
L' E C R I V A I N
11 se passe en ce moment, dans le monde litté-
raire, un véritable phénomène : la publication de
l'œuvre favorite du premier écrivain de notre époque
ne semble avoir fait qu'une médiocre sensation;
c'est à peine si quelques recueils se permettent des
annonces écourtées ou de froides analyses. On n'a
trouvé jusqu'ici d'ardeur et de décision que pour
une espèce d'exécution en règle des Mémoires
d'outre- tombe. Cette exécution, concertée sans
doute dans des salons où l'on avait lieu de se trouver
178 M. DE CllATF..Ur,RIAN[J
blessé do quelques-unes des appréciations de
M. (le Chateaubriand, s'est opérée avec un air d'as-
surance qui prouve qu'on ne doutait pas du succès;
on a dit son mot, fait sa morsure, lancé son arrêt,
et puis l'on a feint de penser à autre chose, comme
si l'on avait soufflé sur une poussière.
Après cette justice sommaire, l'attitude du public
ou plutôt celle de la critique a paru justifier l'assu-
rance de ceux qui l'avaient faite. Pas un champion
ne s'est élevé en faveur du combattant sublime, si
longtemps maître de l'arène. En vain le ton voltai-
rien de plusieurs attaques montrait-il aux hommes
religieux que c'était leur chef et leur maître qu'en
grande partie on se flattait d'avoir àjainais renversé ;
des scrupules, d'ailleurs trop justiliés, un froisse-
ment involontaire ont retenu ceux que leurs convic-
tions et leurs talents appelaient naturellement sur la
brèche. 11 en a été de même des hommes principa-
lement politiques ; personne n'ayant trouvé tout à fait
son compte dans les jugements si divers, quelque-
fois si excessifs, de l'auteur de la Monarchie selon
la charte, chacun n'a songé qu'à sa propre blessure.
Les orléanistes restaient sous le coup d'une véritable
malédiction ; les royalistes s'offensaient des prédic-
KT SES MEMOIRES. 179
tions républicaines et des avances faites au parti du
yational;\es républicains, à leur tour, se souciaient
fort peu d'un livre qui frappe d'un stigmate indélé-
bile l'infamie des crimes révolutionnaires, qui fait
ressortir, de la manière la i)lus touchante, les vertus
des princes de la maison de Bourbon, et qui réfute,
avec une évidence irrésistible, quelques-imes des
calomnies sous lesquelles a succombé le gouverne-
ment de la restauration; enfin, malgré quelques
pages qui sont peut-être pour le génie de Napoléon
la plus belle couronne qu'il ait pu ambitionner,
qu'est-ce que les résurrectionnistes de l'empire au-
raient pu revendiquer d'un livre où, en lace de
l'homme qui, aux derniei's jours de sa vie, se vantait
encore, pour ainsi dire, d'avoir fait mi.'Ure à mort
le duc d'Enghien, se place iièrement Tauteur du
pamphlet de Bonaparte et tes Bourbons, soutenant
qu'il n'avait pas eu tort, dans la crise de 1814, de
frahier aux gémonies l'auteur du Code civil et le
vainqueur d'Austerlitz ?
Contre cette conjuration du silence, il aurait fallu
la voix qui finit toujours par devenir la plus puis-
sante, celle du grand inconnu qui s'appelle à la fois
personne ei tout le monde. Ce juge ne manquera pas.
180 M. DE CHATEAUIîlUAND
nous en sommes convaincu, aux Mémoires d'outre-
tombe; nous avions déjà étudié l'effet de l'ouvrage
sur quelques-uns de ceux qui se laissent toucher de
ce qu'ils lisent sans se croire obligés de le raconter
en toute hâte au i)ublic,et à cette première intumes-
cence des tlots, pour i)arler comme notre barde im-
mortel, nous avons compris que l'admiration publi-
que ne tarderait pas à se soulever de manière à cou-
vrir tous les petits calculs de la colère ou de l'envie.
Toutefois, nous comi)renons que cet effet se fasse
encore attendre, et nous allons expliquer d'où vient
ce retard. Tout lionune qui sait écrire est artiste, et
qui a mieux mérité ce nom que celui qui depuis
Platon a le plus complètement possédé le secret de
communiquer à la simple prose l'énergie des formes
de la statuaire et la vivacité des couleurs de la pein-
ture? Or, tout artiste calcule le lieu où il placera
son ouvrage, le jour sous lequel il devra le faire voir.
M. de Chateaubriand, qui avait sous ce rapport un
instinct de premier ordre, et qui d'ailleurs avait su
se soumettre de bonne heure à des avis d'autant
plus sûrs qu'ils provenaient de personnes d'une or-
ganisation différente de la sienne, M. de Chateau-
briand, en composant ses Mémoires, s'était juste-
ET SES MÉMOIRES. 181
ment préoccupé de la manière dont il les montrerait
au public. « Ces Mémoires, dit-il dans son avant-
» propos, ont été composés à différentes dates et
» dans différents pays... Les formes changeantes
» de ma vie sont ainsi entrées les unes dans les
') autres... Ma jeunesse pénétrant dans ma vieil-
>) lesse, la gravité de mes années d'expérience attris-
^> tant mes années légères ; les rayons de mon soleil,
)) depuis son aurore jusqu'à son couchant, se croi-
» sant et se confondant, ont produit dans mes récits
» une sorte de confusion, ou, si Ton veut, une sorte
» d'unité indéfinissable... J'ignore si ce mélange,
» auquel je ne puis apporter remède, plaira ou dé-
.)) plaira; il est le fruit des inconstances de mon
» sort... » (T. I, p. 3.) Un ouvrage à ondes chan-
geantes, qui réunit tous les tons, comme un drame
de Shakespeare, sans les fondre autrement que par
une harmonie supérieure, est comme ces marbres
chargés de veines capricieuses, dont la beauté con-
siste principalement dans la disparité des éléments
qui en forment l'agrégation ; arrachez-les à leur gîte,
séparez-les de la gangue qui les unit, au lieu d'une
pierre précieuse vous n'aurez souvent dans la main
qu'un caillou sans intérêt et sans valeur.
18-2 M. DE CHATEALBRIÂ.NU
L'idée du morcellement est essentiellement anti-
pathique à un tel ouvrage. Nous sommes convaincu
que M. de Chateaubriand n'aurait pas même accepté
l'idée d'une division par livraisons de plusieurs vo-
lumes : il tenait et il devait tenir à se montrer à la
fois tout entier au pubhc. Quand la société qui s'était
formée, dans un instant de généreuse ardeur, pour
acheter le manuscrit des Mémoires cV outre-tombe,
commençant à trouver peut-être que son illustre
pensionnaire durait bien longtemps, se fut laissé
prendre à l'appât d\m bénéfice de 100,000 fr., et
qu'il fut question de déchiqueter dans les feuilletons
de la Presse cette œuvre de longue haleine, M. de
Chateaubriand, quoique déjà fort affaibli par l'âge,
laissa éclater une répugnance, et je dirais presque
une indignation qu'il a consignée dans deux co-
dicilles. Il laut le dire : c'était, de la part des divers
contractants de ce marché, un déplorable calcul.
D'un côté, les acheteurs oubliaient l'expérience
qu'ils ont du acquérir dans le genre de spéculations
littéraires le plus déplorable ; ils connaissaient tous
les artifices employés par les faiseurs de feuilletons
pour soutenir el exciter l'attention du public. Com-
m<='nt ont-ils pu s'imaginer un seul instant que les
ET SES -MEMOIRES. 183
qualités vraies du slyle, inùmo de celui que colore
rimaginalion la plus brillante, suppléeraient à ces
effets d'optique et à ces changements à vue? Est-ce
que le plus éclatant des Rubens pourrait, au jour
de la rampe, soutenir la comparaison avec les mons-
truosités calculées de la brosse d'un peintre de dé-
cors? D'un autre côté, les propriétaires des Mémoires
eussent-ils considéré ce livre uniquement sous le
point de vue de la spéculation, n'auraient pas dû
ignorer qu'en l'abandonnant à celle exhibition défa-
vorable, à ce faux jour qui devait en dérober les
beautés et en faire ressortir les défauts, ils déflore-
raient eux-mêmes leur marchandise et s'expose-
raient, par impatience, à réduire énormément les
avantages qu'il leur faut pour rentrer dans leurs
longues avances.
A ces considérations purement matérielles s'en
joignaient d'autres d'un ordre plus élevé. Des aclioh-
naires comme ceux dont on lit les noms en tète du
premier volume n'étaient pas sans savoir, je pense,
que M. de Chateaubriand s'était exprimé avec une
rude liberté sur le compte de ses amis comme de
ses rivaux politiques. Cette franchise, activée par la
passion qui possède chacun de: acteur? de la grande
18i M. DE CHATEAUBRIAND
scène publique, passion qui, de notoriété commune,
n'était pas médiocre chez M. de Chateaubriand, est
le plus grand obstacle à la publication immédiate
des mémoires personnels. L'illustre auteur le sentait
bien lui-même, et ce n'était pas sans une répugnance
sincère qu'il laissait exposés à tous les inconvé-
nients de la publicité des hommes que le silence
de la tombe n'a pas mis encore à l'abri de ces bles-
sures, l'oiir ceux ((ui ont eu l'honneur d'approcher
de M. de Clialeaubriand, il n'y a rien qui rende
mieux ses vrais sentiments que ces phrases amères
de YaviDit-propos : >< La triste nécessité, qui m'a
» toujours tenu le pied sur la gorge, m'a forcé à
■i> vendre mes Mémoires. Personne ne peut savoir ce
» que j'ai souiïert d'avoir élé obligé d'iiypothéquer
)) ma tombe; mais je devais ce dernier sacrifice à
« mes serments et à l'unité de ma conduite... Enfin,
» si j'étais encore maître de ces Ménwires, ou je les
y> garderais en manuscrit, ou j'en retarderais l'ap-
« parition de cinquante années. » (T. l, p. Î2.)
Puisque M. de Chateaubriand (j'énonce ici une vérité
dure mais nécessaire) était d'un parti où l'on n'a
pu relever la misère d'un grand homme sans joindre
une sp.'culation aux honneurs rendus à sa vieillesse.
ET SES MÉMOIRES. 18.-.
au moins aurait-il tallu avoir assez conscience de la
responsabilité qu'on assumait par une publication
immédiate, pour donner à l'expression de cette pen-
sée, si souvent irritée, la gravité qui appartient à un
livre de longue baleine, et qui se dissipe inévita-
blement dans un feuilleton. Des pages qui s'ex-
pliquent et se protègent, en quelque sorte, les unes
par les autres, n'auraient point dû être semées au
hasard sous les colonnes d'un journal dont la propre
témérité déteint sur les hardiesses qu'on lui a don-
nées pour cortège. C'est une sensation trè.s-pénible
que celle qu'on éprouve quand on trouve son nom
ou celui de ses proches qualifié dans un ouvrage en
douze volumes; mais l'impression n'est-elle pas cent
fois plus cruelle quand on pense que cette mention
désobligeante va traîner sur toutes les tables des
lieux publics?
Au reste, il a fallu toute l'infatuation créée par la
littérature des feuilletons, avant la catastrophe di^
184.8, pour causer une illusion aussi générale sur
le déplorable effet que ne pouvait manquer de pro-
duire la dissémination des Mémoires d'outre- tombe
dans les^numéros d'un journal. « Croyez-moi, disait
» une personne haut placée dans la considération
18C M. I)K (.HATE.vrr.r.IAND
>> publique à un ami de M. de Chateaubriand qui
» s'inquiétait d'avance du fâcheux effet que produi-
» rait ce mode de pubHcation, croyez-moi, on ne lit
>> plus que les feuilletons. » D'où il faudrait conclure
que, depuis qu'une mesure fiscale a fait taire cette
muse éhontée, la nation française en serait réduite
à ne rien lire du tout, pas même les souvenirs de
l'écrivain qui l'a charmée pendant cinquante ans.
Mais laissons \k ces misères; nous en avons vu bien
d'autres : il est seulement fâcheux qu'un tel génie
et un tel ouvrage aient été les victimes d'une pa-
reille méprise.
En tous cas, l'épreuve a été complète, et jamais
peut-être la légèreté française n'a mieux servi la
malignité de l'envie. On ne nous croirait plus déjà
si nous citions les noms des personnes qui, au milieu
des distractions causées par nos tempêtes, pour
avoir jeté un regard sur quelque feuilleton de la
Presse pendant qu'elle déroulait ce long manuscrit,
ont prononcé des jugements sans appel contre M. de
Chateaubriand. Dans ces sentences, qui rappelaient
un peu celles du tribunal révolutionnaire, une bou-
tade de mauvaise humeur était réputée un signe de
noirceur, une fantaisie d'artiste devenait un crime
ET SES MÉMOIRES. 187
contre la religion, un irait acéré contre quelqu'une
de nos misères morales passait sans rémission pour
un enrôlement sous la bannière du socialisme ; on
se débarrassait enfin d'une admiration si lourde à
porter. Je gagerais, tant la satisfaction d'avoir ren-
versé un autel de la gloire humaine était grande,
qu'aucun de ses accusateurs n'a eu la pensée de
s'éclairer davantage en recourant à l'ouvrage lui-
même, enfin réuni en volumes, afin de se convaincre
s'il était vrai qu'un homme dont la dignité morale
s'était si hautement soutenue pendant une longue
carrière et au milieu des écueils où tant d'autres se
sont brisés, eût fini par souiller sa vieillesse en ab-
jurant après sa mort l'estime à laquelle, durant sa
vie, il avait toujours si énergiquement prétendu,
Pour revenir ainsi sur le tort de ces accusations in-
justes et frivoles, il a fallu des âmes honnêtes et sans
prétention qui prissent sur elles de lire de suite et
dans leur vrai jour ces tableaux, ces jugements, ce
monde à la fois tumultueux et serein de pensées
hautes, hardies, vraies, humaines, dont se composent
les Mémoires d' ovtre-tomhe ; et alors nous savons
ce qui est arrivé à ces courageux contempteurs des
préjugés de circonstance, semblables à ce contempo-
188 M. DK r.HATKALT.r.IANI»
raiii de la vieillesse du grand roi, qui avait icru pour
pénitence, dans des jeux innocents, de lire la tragédie
d'Athalie, tombée tout à plat à Saint-Cyr, Inquiets
de son absence, ses compagnons vinrent enfin savoir
ce qu'il devenait : «. Ah! laissez-moi, dit-il : tous les
» plaisirs du monde ne valent pas celui de découvrir
» un chef-d'œuvre. » Il en arrivera autant, nous ne
craignons pas de le dire, à ceux qui ne croiront pas,
sur la foi de critiques intéressées, que l'auteur de
René ait fini par un Pertharite, et que, dans la dé-
cadence de son propre goût, il ait considéré comme
l'objet de sa prédilection un ouvrage capable non-
seulement d'obscurcir, mais d'effacer ses autres titres
de gloire. Afin de nous rendre digne de la confiance
de nos lecteurs, nous venons de lire tout d'une
haleine ces douze volumes que nous avions suivis
pendant longtemps phrase à phrase ; nous n'avons
plus le visage en quelque sorte collé sur les
pierres de l'édifice; notre regard en suit les con-
tours, en embrasse les proportions : après cette
épreuve, notre admiration augmente, et l'ouvrage
nous semble digne d'une immortelle renommée.
Pour nous exprimer avec tant d'assurance, il nous
suffit d'interroger les phases précédentes de la car-
KT SK> MKMOli; Kr^. 189
rière de M. de Chateaubriand, et de lappeler à
rétonnement de nos lecteurs que les Martyrs, lors
de leur apparition, n'avaient pas reçu un meilleur
accueil que les Mémoires (rovtvc-tomhe n'en ren-
contrent aujourd'hui. Le témoignage de l'illusti'i'
écrivain sur ce sujet est curieux à recueillir. Après
avoir rappelé le soin particulier avec lequel il avait
travaillé cet ouvrage, « celui de tous ses écrits où la
» langue est la plus correcte », il ajoute : « Je
>) croyais donc ne pas nourrir des espérances par
» trop folles, mais j'oubliais la réussite de mon pre-
>> mier ouvrage (le Génie du christianisme); dans
)) ce pays, ne comptez jamais sur deux succès rap-
)) proches ; l'un détruit l'autre. . . Les amours-propres
» alarmés, les envies surprises par le début heureux
» d'un autre, se coalisent et guettent la seconde pu-
» blication du poète, pour prendre une éclatante
» revanche... L'exécuteur de la justice des vaniti's
)) fut M. Hoffmann, à qui Dieu fesse paix!... Il était
» trop excellent catholique pour ne pas s'indigner
» du rapprochement profane des vérités du christia-
i> nisme et des fables de la mythologie. Yelléda ne
» me sauvait pas.^ et ne voilà-t-il pas que les chré-
» tiens de France s'avisèrent de se scandaliser sur
11.
190 M. DF. r.HATK \ri;i; I VMJ
la parole évangélique de M. Hoffinann ! . . . Je crus
de bonne foi l'ouvrage tombé; la violence de l'at-
taque avait ébranlé ma conviction d'auteur. Quel-
ques, amis me consolaient, ils soutenaient que
la proscription n'était pas justifiée, que le public
tôt ou tard porterait un autre arrêt ; M. de Fon-
tanes surtout était ferme... il ne cessait de me
dire : << Ils y reviendront. >> Sa persuasion à cet
égard était si profonde, qu'elle lui inspira les
stances charmantes :
Le Tasse errant de ville en ville, etc., etc.
>> sans crainte de compromettre son goût et l'auto-
}) rite de son jugement. En effet, les Martyrs se
» sont relevés... » (T. V, p. 106.)
Chose singulière! malgré cette intrépidité de
bonne opinion qu'on se plaît à reprocher à M. de
Chateaubiiand. il lui est resté jusqu'au bout quel-
que impression de«ces premières attaques; sa con-
fiance n'est pas entière dans l'ordonnance de son
ouvrage ou dans le mérite de ses fictions ; il a l'air
de demander grâce pour quelques parties d'un livre
qui possède le mérite suprême (^ne languir jamais,
et qui montre un art de composition, une harmonie
KT SES M KM 01 III', S. |y|
de toutes les parties d'autant plus remarquable que,
des qualités qui constituent l'écrivain de premier
ordre, c'est l'enchaînement et la continuité du tissu
qui manquent le plus habituellement à l'auteur. On
dirait qu'il ignore que pour le don de la création
idéale des personnages qui, dans le domaine de l'art,
est le plus rare peut-être, en dehors des écrivains
dramatiques, il n'a eu pour devancier, entre les
anciens qu'Homère, et parmi les modernes que le
Tasse ; cju'on se sent vivre aussi naturellement avec
Velléda, Eudore et Cymodocée cp'avec Clorinde,
Armide ou Tancrède ; que par la variété des tons et
la fermeté du contour il a résolu mieux que per-
sonne le problème, insoluble en théorie, de la prose
poétique; qu'à lui appartient le privilège de s'em-
parer des jeunes imaginations, de les élever sans
trouble jusqu'aux régions les plus sublimes; qu'a-
près avoir été l'enchanteur de la jeunesse, il reste
le compagnon de l'âge mùr, et qu'enfin par tous
ces avantages il a foit pAlir le Télénuique lui-
même, cette perle sans prix de notre littérature
classique.
Puisqu'une telle erreur a été commise à l'occasion
des Martyrs, ne nous inquiétons pas outre mesure
1112 M DK CHATKAUlîll lAM)
de ces juges austères qui trouvent maussade ou
immorale la production favorite de la vieillesse de
M. de Chateaubriand. Il n'y aurait rien d'étonnant
sans doute à ce qu'épuisé i)ar tant de travaux, après
avoir dépensé dans les régions ingrates de la politi-
que les succès de sa maturité, l'illustre auteur se
fût affaissé sous ses efforts suprêmes, et alors sa
prédilection pour l'enfant de ses derniers jours ne
prouverait qu'une de ces faiblesses séniles qui ont
produit dans Corneille la décrépitude littéraire et
qui ont atteint jusqu'à la superbe raison de Voltaire.
S'il en était ainsi, il aurait beau, comme Titien
nonagénaire, écrire d'une main tremblante et cour-
roucée sur son dernier tableau : Titianus pinxit,
pinxit, pinxit, le public ferait bien de détourner la
tète, et, pour garder son admiration intacte, d'en
revenir à l'âge du Saint Pierre niartijr et de Y As-
somption. Mais, Dieu merci! nous n'en sommes pas
réduits à ces vaines déplorations. Les Mémoires
(ï outre-tombe n'ont que bien peu de traits communs,
soit avec la traduction de Milton, bizarre entreprise
où M. de Chateaubriand, qui pendant plusieurs
années avait parlé l'anglais comme sa propre langue,
s'est imaginé que pour rendre son modèle il lui
KT SES MÉM01I5KS. fci
fallait mettre sous le mot anglais d'origine française
l'expression correspondante, dont l'acception est
presque toujours chez nous absolument différente ;
ni avec la Vie de Rancé, ouvrage commencé beau-
coup trop tard, dont les matériaux amassés à la hâle
n'ont point subi l'épreuve de la critique, et à l;i
mise en œuvre desquels il manque presque par-
tout ce ciment qui fait le lien de la construction,
et dont M. de Chateaubriand, dans ses meilleurs
jours, n'a jamais possédé qu'une dose assez res-
treinte : de façon qu'on dirait d'un de ces amas de
rochers cyclopéens, avec de petites pierres brusque-
ment fourrées dans les interstices, comme on en
voit à Tirynthe; sorte de construction qui ne saurait
soutenir la comparaison avec les assises régulières
de la belle époque, mais qui ne laissent pas d--
parler à l'imagination par une impression de puis-
sance. Les personnes que la lecture de la Vie de
Rancé a le plus désappointées peuvent faire l'épreuve
de ma dernière observation : elles n'ont qu'à isoler
des phrases de ce livre si imparfait dans son en-
semble; elles s'apercevront que l'effet en est aussi
puissant que celui d'aucune des citations de cet
écrivain , si précieuses à enchâsser dans le dis-
19i V. !)K CHATKAlllUlAM)
(Oiir^, quand on veiU le rendre plus savoureux et plu<
ferme.
Cette remarque, qui doit empêcher qu'on ne re-
jette trop dédaigneusement la Vie deRancé, s'appli-
querait tout au plus à quelques parties des Mémoires
cV outre-tomhe écrites à la dernière époque; mais
comme la composition de cet ouvrage remonte jus-
qu'au temps oii M. de Chateaubriand, loin d'avoir
perdu ses plus précieuses qualités, en faisait l'ap-
plication à ceux de ses écrits qui, sous le rapport
du style, ont désarmé les critiques les plus sévères,
je veux parler de sa polémique dans les journaux.
il serait difficile de croire qu'il eût précisément ré-
servé alors les signes de sa décadence pour le tra-
vail auquel sa pensée se complaisait davantage :
supposition absurde, si l'on songe qu'en retraçant
les souvenirs d'une vie errante et agitée, il ne faisait
que continuer ce qu'il avait déjà accompli dans
Vltinéraire, aux applaudissements de toute la
France. Ce dernier livre, où pour la première fois
l'auteur a parlé lui-même à découvert, montrait à
quel point son instrument était susceptible de cette
harmonie changeante qui est le mode adopté poui
les Mémoires.
F.T SES MÉMO Ht F. S. I^o
En rappelant V Itinéraire, nous n'oublions pas que
cet excellent voyage est resté quelque chose de sus-
pect pour ceux qui s'imaginent que, quand les cou-
leurs ont une telle beauté, elles ne sauraient être
naturelles, et j'avoue que je crains qu'il en soit de
même pour beaucoup de traits des Mémoires. Parce
qu'ils sont peints avec un talent qui les idéalise,
beaucoup ne voudront y voir qu'une fiction de poëte ;
mais ceux à qui l'épreuve de Vltinéraire faite sur
les lieux a pu donner confiance dans ses observa-
tions, ceux qui savent par leur expérience person-
nelle que ce voyage est non-seulement le plus poé-
tique, mais le plus vrai, ceux-là surtout entreronl
plus facilement dans la réalité des Mémoires cV outre-
tombe. On apprendra alors à reconnaître avec nous
que M. de Chateaubriand n'avait besoin de rien
arranger, parce que les choses elles-mêmes lui ap-
paraissaient sous leur aspectle plus saisissant, et Ton
s'apercevra en même temps que de toutes h^s (piali-
tés qui lui ont assuré dans notre littérature une place
si originale et si prééminent^, il u'en est aucune
qu'il ail eonservi'e plus intacte jusqu'au dernier jour
de sa vie; témoins ses voyages d'Allemagne et
d'Italie, qu'on trouve dans les derniers volumes des
1% M. 1>K r.llA IKAl l'.KlAM)
Mémoires^ et dont la touche a autant de liberté, le
parfum autant de fraîcheur que dans les pages exu-
bérantes des Xatchez, où la nature du nouveau
monde revit tout entière.
Après ces remarques, il nous sera inutile de K'-
venir sur les imperfections d'un livre dont les dé-
fauts les plus considérables se trouvent déjà dans les
ouvrages de la jeunesse de M. de Chateaubriand, ce
qui ne les a pas empêchés de conquérir une assez
belle place dans l'estime publique. Nous convien-
drons sans difficulté que l'expression n'en est pas
toujours naturelle, et qu'avec une palette déjà si riche
l'auteur a trop souvent recours à un néologisme
inutile; nous y reconnaîtrons tant qu'on voudra un
entassement de citations incohérentes et un abus
d'allusions presque toujours fondées sur une énidi-
tion d'emprunt; nous déplorerons autant que per-
sonne cette absence de transitions, ce procédé dé-
sultoire cpii trop souvent produit une obscurité
presque impénétrable. Faut-il hésiter à avouer que
ces défauts sont plus choquants dans un genre d'ou-
vrage qui, d'après les habitudes communes, réclame
plus d'abandon et de naturel? Qui pourrait nier que,
malgré tant de feu et de vie conservés encore sous
KT SES MÉMOIRES. 197
les glaces de l'âge, on aperçoit à bien des reprises
la main lourde et tremblante de la vieillesse ?
M. de Chateaubriand a souvent répété qu'il dou-
tait de son talent : malgré ce que cette formule a
d'affecté, il s'en faut qu'elle ne soit pas sincère. Si
M. de Chateaubriand avait eu plus de coniiance dans
ce qu'il faisait, on ne l'aurait pas vu remettre per-
pétuellement ses phrases sous l'enclume, comme
s'il lui eût été impossible de réaliser le type qu'il
s'était fait dans son esprit : cette inquiétude devenait
dangereuse à mesure que l'âge pesait sur lui, que
la mémoire le quittait, et que la roideur succédait
à l'ancienne souplesse de sa diction. Il est telle partie
de ses Mémoires, comme le récit de sa jeunesse,
qu'on aurait bien lait, je pense, de lui soustraire il
y aune vingtaine d'années.
Mais toutes ces remarques et celles que j'omets,
parce que le lecteur expérimenté pourra les faire
lui-même, ne diminuent que d'une manière peu
sensible la valeur de création de l'ouvrage; ces
défauts, du genre de ceux qu'on retrouve dans
toutes les œuvres humaines (il y en a sans doute
dans Homère que nous n'apercevons pas à cause de
la distance et du respect), n'empêchent pas ce don
108 M, DE CHATEAUBRIAND
de la vie, qui est ie premier de tous et qui lait les
écrivains du premier ordre. Cette vie précieuse,
incomparable, elle surabonde dans les Mémoires;
elle donne à tous les personnages, à tous les faits, à
tous les tableaux une animation, une précision qui
les fixe dans la mémoire d'une manière indélébile,
et qui poursuit ceux même dont la mauvaise humeur
voudrait en rejeter l'empire.
Je n'ignore pas que ce sont là des beautés perdues
pour beaucoup de lecteurs. En fait de goût, noire
pays a subi une transformation fâcheuse pour un
génie de cette trempe ; à force de donner au style
français de la raison et de la logique, de l'approprier,
pai' la clart(' de ses délhiitions et la simplicité de
son allure, à l'expression des sciences exactes, on l'a
dépouillé de la sève abondante qu'il possédait encore
à la lin du wii' sin-lc. De cette épuration exagérée
est née la théorie négative qui a prétendu s'établir
tyranniquement à l'époque des Daunou et des Gin-
guené, ces implacables ennemis de Chateaubriand,
aussi bien sur le terrain de la littérature que sur celui
de la religion. Tout en croyant porter à la perfec-
tion une qualité toute française, nous nous sommes
ainsi rapprochés des Anglais, qui, à force de retran-
ET SES MEMÛir.ES 199
cher le siipeillu du discours, ont fini par n'avoir
généralement pour toute prose qu'une espèce d'al-
gèbre qui n'a ni qualités ni défauts. Le prosaïsme
croissant des habitudes a favorisé la domination de
ce système : tandis que les derniers sectateurs de
rimasination s'éearaient dans des inventions bizarres
ou immondes, Tautre camp, celui des sages et des
purs, se réduisait chaque jour davantage au strict
nécessaire : comme Diogène, ils auraient jeté leur
écuelle en voyant un pauvre boire dans sa main.
On conçoit ce qu'aurait été la fortune littéraire d'un
Cliateaubriand s'il n'avait pas eu d'autres juges;
mais ceux dont il avait humilié les théories par ses
triomphes, en acceptant les faits accomplis, se sont
toujours réservé de faire un nouvel usage de leurs
forces dans l'inévitable incertitude du public à l'ap-
parition d'un autre ouvrage. On les a vus chaque
fois crier au scandale en citant des phrases, des
mots isolés ; et comme le nombre de ceux qui sen-
tent par eux-mêmes est très-restreint, surtout dans
les rangs où l'on vit d'une existence factice, où la
nature ne pénètre qu'à travers toutes les conventions
sociales, où les affaires, étant la principale occupa-
lion, dessèchent l'imagination en flétrissant le co-'ui-.
200 \r m: C.IIATF.AUIiR ia.nd
va a loujuui'> eu beai! jeu à prôseiiler comme des
monstruosités, à ces coteries pédantes, les fantaisies
dans lesquelles se joue en toute liberté un génie
dont le propre est de refléter les aspects poétiques
de toutes choses.
Ce qu'il y a de curieux, toutefois, c'est que parmi
les hommes qui, sans plus de cérémonie, traitent de
rapsodie informe les Mémoires d' outre-tombe, et qui,
joignant aux scrupules du goût les susceptibilités
de la morale et de l'équité, s'imaginent que pour
quelques sévérités de jugement poussées jusqu'à
l'excès la France va répudier une gloire qui l'honore
et laisser tomber dans l'oubli un livre sur lequel
l'auteur a fondé l'une de ses plus fermes espérances
d'avenir, il s'en trouve qui depuis vingt ans n'oni
pas cessé d'être prosternés devant l'éternel rabâchage
d'un gentillioinme rnik-ontenl, qui, trop dominé pai-
l'humeur et les préjugés pour garder le respect de la
vérité, a tracé à course de plume le roman satirique
du siècle de Louis XIV. En général, les personnes
dont je parle ne gardent aucune mesure dans leur
admiration pour le duc de Saint-Simon : ce n'est
pas seulement pour eux, comme pour M. de Chateau-
briand, un homme qui écrit à la diable des pages
ET SES MÉMUIRES. 201
immortelles : c'est le phénix de la littérature fran-
çaise, de même que le t\})e de l'honnêteté histori-
que : ils ne jurent que par lui, ils acceptent ses ca-
lomnies les plus hrutales, ils brûleraient volontiers
en son honneur les modèles de la prose française.
Il est vrai, tout se tait dans la tombe, et les
victimes de Saint-Simon ne sont plus là pour réclamer
contre leur bourreau. Ce qu'on admire dans Saint-
Simon pourtant, ne le passera-t-on pas à M. de
Chateaubriand? ne lui permettra-t-on pas de s'aban-
donner à la vivacité de ses impressions et de pousser
ses récriminations jusqu'à la cruauté, si l'on réfléchit
que du moins il a raisonné juste, si l'on avoue enfin
qu'il a poursuivi le bien avec une passion inflexible,
si l'on reconnaît qu'au lieu de ces préjugés surannés
qui troublent le jugement de Saint-Simon, il a porté
dans l'appréciation des choses de son temps une
liberté d'esprit qui l'élevait constamment au-dessus
(le ses impressions de naissance et de ses engage-
ments de parti? Ne s'apercevra-t-on pas que contre
des opinions qui descendent de si haut (à la diflé-
rence de Saint-Simon qui n'a d'autre piédestal que
son implacable vanité), il y a quelque ridicule à
relever la tête d'un ton si vertueusement fâché, et
'20-2 M. J)L CHATEALBRIA.ND
qu'on pourrait à cette occasion se souvenir de ceux
à qui le poète Lebrun reprochait de :
Burlesquemcnt roidir leurs petits bras
Pour ctoutïer si haute renommée?
Je n'admettrais d'exception que pour ceux qui,
se sentant directement blessés, ou, ce qui est plus
sensible encore, blessés dans leurs proches, obéi-
raient à la violence naturelle qui ressort d'une situa-
tion aussi digne d'intérêt : mais alors je ferais
remarquer à ces légitimes colères à quel point il
leur est facile de heurter leurs griefs particuliers
contre l'opinion toujours plus calme du public. Nul
n'est juge dans sa propre cause; c'est un principe
de la jurisprudence dont personne ne met la sagesse
en doute. Et s'il est permis, que dis-je? s'il est du
devoir des personnes atteintes dans leur propre
considération ou dans celle de leur famille, de pré-
senter leur apologie et d'opposer, s'ils le peuvent,
des faits exacts à l'impétueuse prévention de leur
adversaire, on s'apercevra sans peine que ces récla-
mations, toujours bien accueillies du public, n'ex-
citent jamais plus d'intérêt que lorsqu'elles se bor-
nent à leur objet, en s'abstenant avec soin de toute
récrimination inutile, tandis que si, à propos d'un
ET SES MÉMOIRES. 203
procès particulier, on voit les gens engager une
alfaire générale, et s'égarer au point de nier la
trempe des armes du guerrier, parce que ces armes
les ont blessés en passant, on se prend à déplorer,
surtout pour ceux qui les ont commis, ces excès
d'un sentiment respectable dans son principe.
Les gens du monde, n'ayant pas le sentiment
littéraire, mesurent mal les forces de l'adversaire
qu'ils croient pouvoir renverser d'un seul coup; il
y aurait moyen, toutefois, pour eux de s'éclairer
sur ce point, si les littérateurs qu'ils consultent
parlaient avec franchise : mais les écrivains sincères
^onl rarement cà la portée des gens du monde, et
ceux qui se glissent dans un coin de leurs salons se
gardent bien de révéler les secrets du métier. Outre
qu'en dépit du progrès des mœurs démocratiques il
leur faut toujours user de quelque complaisance
envers leurs protecteurs, ils n'aiment pas à faije
des renommées, et sont charmés, quand ils le peu-
vent, de démolir celles qui sont faites. Un grand
homme vivant, quand il lui suffit de sa force person-
nelle pour opposer une digue à l'envie, et quand
son commerce peut aider à se pousser dans le
monde, est toujours sur de trouver dans \^i hommes
•204 M. DE CHATEAUBRIAND
dont je parle les .plus fervents et les plus humbles
adorateurs : ils lui serviront de Tadmiration et des
louanges plus qu'il n'en voudra lui-même, quelque
goût ({u'y ;iit sa faiblesse; mais un homme mort,
c'est autre chose : il n'y a que les dévots qui respec-
tent les morts. Dès ce moment, pour peu qu'on
rencontre des esprits aigris et blessés contre une
mémoire respectable, on se fera une étude d'attiser
ces mécontentements, on se mettra à leur service,
expiant ainsi })ar une aulre courtisanerie celle
qu'on avait alhchée quand elle rapportait quelque
chose.
Pour peu qu'on ail l'crit soi-même et qu'on
possède quelque expérience de la critique littéraire,
on n'a pas de peine à trouver dans les grands talents
comme dans les caractères d'une certaine énergie
le défaut de la cuirasse. On se rappelle cette anec-
doie attribuée très-faussement sans doute au cardinal
du Perron, qui venait de faire devant Henri IV une
magnifique démonstration de la vérité du christia-
nisme : (' Maintenant, sire, aurait ajouté le docte
p prélat, si cela vous fait plaisir, je suis prêt à vous
«prouver le contraire. >•) Eh bien! ce qui n'est
qu'un pauvre coucou philosophique s'applique très-
ET SES MÉMOIRES. 205
naturellement à ceux qui, selon leur intérêt ou leur
passion du moment, se mettent ainsi à tourner leurs
armes contre ceux dont ils ont été longtemps les
clients prosternés. Ils se garderaient bien d'avouer
que leur ancienne admiration était juste et qu'ils
n"y ont pas renoncé; à portes closes, ils reliront en
enrageant ces pages où se révèlent à qui s'y en-
tend tous les secrets de l'art d'écrire : mais devant
le inonde, on les verra composer leur visage, faire
les dégoûtés, mettre perfidement en saillie tout ce
qui peut donner le change sur la véritable valeur
(les choses. Quand on a accompli de main de maître
une de ces bonnes perfidies, on se frotte les mains,
on se croit de la puissance, et l'on ne réfléchit pas
que le succès en ce genre n'est jamais que passager,
et que l'esprit le plus délié ne saurait parvenir à
dissimuler la passion qui l'anime : au bout de quel-
({ue temps, il ne reste de ces odieuses campagnes à
ceux qui les ont entreprises qu'un renom d'ingrati-
tude et un certificat d'impuissance.
Au reste, je ne me propose pas dans cet article de
traiter plus au long ce qui concerne le mérite litté-
raire des Mémoires d' oulre-tomhe . M. de Chateau-
briand est bien comme le philosophe à qui l'on niait
12
206 M. DE CHATEAUBRIAND
le mouveiiiciit : il inarclie. Un pcul déluuriier quel-
ques badauds de lire ses Mémoires : tous les so-
phismes du monde n'empêcheront pas celui qui
aura pris le livre de le dévorer jusqu'à la dernière
syllabe. Pour quiconque a conmiencé à se soumettre
à lui, M. de Chateaubriand est un maître impérieux :
il ne souffre pas qu'on lui échappe. Ainsi, depuis
son début jusqu'à la fin de sa carrière, et même
après sa mort, il lui aura fallu enlever ses succès à
la pointe de l'épée. 11 le sentait bien, lorsqu'à pro-
pos des génies créateurs de chaque littérature, entre
lesquels il se savait une place assurée, il écrivit à
l'adresse des Zoïles cette page qui n'est pas- la moin;
frappante de ses prophéties : v On renie souvent ces
» maîtres suprêmes; on se révolte contre eux; on
:•> compte leurs défauts, on les accuse d'ennui, de
» longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les
" volant et en se parant de leurs dépouilles; mais
•■ on se débat en vain sous leur joug. Tout se
.'1 teint de leurs couleurs; partout s'impriment
'■> leurs traces; ils inventent des mots et des noms
c qui vont grossir le vocabulaire général des peuples;
» leurs expressions deviennent proverbes, leurs
T> personnages fictifs se changent en personnages
r.T SES MKMolRRS. 207
-> réels, lesquels onl hoirs et lignée. Us ouvrent
i> des horizons d'où jaillissent des faisceaux de lu-
)) mière; ils sèment des idées germes de mille
>> autres; ils (ournisscnt des imaginations, des su-
» jets, des styles à tous les arts : leurs œuvres sont
>) les mines ou les entrailles de l'esprit humain. »
(T. Ill, p. iOrl)
Ce que j'ai omis d'ailleurs d'essentiel, quant à
l'appréciation littéraire, se retrouvera çà et là dans
les autres parties de ce travail. Maintenant je laisse
de côté l'écrivain, et puisque c'est surtout l'homme
politif[ue et l'homme privé qui, depuis l'apparition
des Mémoires d'oittre-tombe, ont été l'objet d'ac-
cusations violentes, j'envisagerai d'abord dans M. de
Chateaubriand l'homme politique, puis l'homme
privé; ensuite j'étudierai l'ouvrage sous le rapport
religieux, et je m'efforcerai d'expliquer à ceux pour
lesquels j'écris principalement quelques-uns des
doutes et des scrupules que la lecture des Mémoires
a dû éveiller dans leur esprit.
II
L'HOMME POLITIQUE
Je n'ai pas besoin de dire pourquoi je commence
par l'examen des opinions politiques de M. de Cha-
teaubriand : c'est sur le terrain des affaires que l'il-
lustre écrivain a rencontré les adversaires les plus
sérieux : c'est à propos de ses luttes de parti qu'il
a récriminé avec le plus d'amertume. S'ileûtété plus
indulgent et plus réservé à l'égard de ceux dont il
ne suivait pas le drapeau, s'il eût plus ménagé ses
propres amis, on ne se serait pas avisé d'entre-
prendre l'autopsie de son caractère, et contre des
insinuations qui vont jusqu'à l'outrage il eût trouvé
des défenseurs plus fermes parmi les hommes de sa
couleur. Sachons donc au vrai ce que M. de Cha-
teaubriand a été en politique, et d'abord écartons
une fois pour toutes ce jugement général qu'à pro-
pos de lui on a voulu porter contre l'intervention
M. HE (.lIATKArP.HI AND KT SES MK.\|Ol[;KS. -2(.',^
des poètes dans les affaires. L'auteur de la Monar-
chie selon la charte pourrait d'abord répondre :
Je ne suis point un poëfe et je n'ai jamais prétendu
l'être. Il se laissait dire par ses arnis qu'il avait les
deux instruments, et ses amis avaient raison : M. de
Chateaubriand a écrit des vers plus sincèrement
beaux qu'aucun de ses contemporains; mais Bossuet
aussi a écrit de beaux vers, et il ne mérite pas pour
cela la qualification de poète, suitunt quand on en
fait un reproche. Le poëte, à proprement parler,
est celui qui s'exprime plus naturellement en vers
qu'en prose ; ce privilège implique des conséquences
restrictives pour celui qui le possède : il est néces-
sairement l'esclave d'une certaine émotion superfi-
cielle qui ne laisse pas à l'esprit le calme et la ré-
flexion. Lorsque Cuvier répondait au discours de ré-
ception de M. de Lamartine à l'Académie française, il
s'efforçait de définir l'inspiration poétique, et l'on s'a-
percevait à quel })oint il lui était difficile de se placei'
dans cette hypothèse ; le poëte, à son tour, ne se serait
pas logé plus aisément dans l'hypothèse du génie
scientifique de Cuvier. M. de Lamartine n'a pas réussi
à transporter la poésie dans la politique, parce qu'il
y a toujours entre les objets et lui un prisme cha-
1-2.
210 M. DE CHATEAUISP, lAM)
toyant qui les dissimule et les déforme; cela est
encore plus vrai de M. Victor Hugo, qui ne voit et
ne peut voir dans la politique qu'une réclame pour
sa poésie, et une paire d'échasses pour son orgueil.
Vous êtes séduit un moment par l'éloquence de
M. de Lamartine; il a un beau îieste, une belle fi-
gure, un bel organe : les phrases tombent admira-
blement moulées de sa bouche ; mais si vous cher-
chez un enchaînement d'idées, vous y perdez votre
peine. C'est pour lui surtout que Molière a fait, deux
siècles à l'avance, le vers devenu proverbe :
On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé.
M. de Lamartine ne le sait pas lui-même; il s'enivre
de ses phrases. Il n'est devenu une puissance poli-
tique qu'à mesure qu'on cessait de s'entendre. Après
nous avoir poussés dans l'abîme, il lui restera le
renom d'avoir été le barde de la nouvelle Babel.
Qu'on jette, au contraire, un regard rétrospectif
sur la participation de M. de Chateaubriand aux ^
affaires de la France, il ne sera pas difficile de re
connaître un jour, une époque donnée où il a ex
primé dans la prose la plus claire, la plus logique, la
ET SES MÉMOIRES. 211
plus substantielle, l'opinion soit d'un grand parti,
soit de plusieurs partis coalisés, et cela dans un
temps où le but que l'on poursuivait était évident,
où tous les liommes d'une certaine valeur travail-
laient à naturaliser en France le gouvernement re-
présentatif. Il ne s'est pas contenté de prendre la
plume : il a été ambassadeur, ministre ; il a précédé
de vingt-cinq" ans M. de Lamartine dans le minis-
tère des relations extérieures. Pour justifier les hési-
tations de sa politique active, M. de Lamartine peut
alléguer la violence des circonstances au milieu des-
quelles il a dû l'exercer. M. de Chateaubriand, au
contraire, a administré pendant une trêve de sécu-
rité et de calme, et si l'on trouve qu'il vante un peu
trop les résultats de sa politique, on ne peut nier que
ces résultats n'aient donné à la restauration ses
meilleures et ses plus honorables années. Il a donc
(ait de toutes les façons de la politique en prose, et
c'est cette prose non poétique que nous avons à ap-
précier.
M. de Chateaubriand tenait par toutes ses racines
au parti royaliste : issu d'une famille illustre, mais
d'une branche tombée dans l'oubli ; né d'un père
qui, possédé de la passion de réhabiliter sa maison,
21-J M. 1)K r. II AT L AU H m AN n
trouvait un moyen de se rehausser en se rapprochant
de la cour, contrairement à l'esprit de sa province;
plus Breton de race qu'il ne l'était lui-même (il af-
fectait de se croire une origine normande) et moins
Breton de sentiment qu'il ne le prétendait dans l'oc-
casion, accouru, sous l'influence de ces idées an-
ciennes et nouvelles, des forêts d'Amérique à l'armée
de Condé, gentilhomme dans l'Ame, émigré pendant
huit ans, M. de Chateaubriand avait reçu de celte
origine et de cette éducation des idées dont il n'au-
rait pu se dépouiller sans une versatilité qui fut
toujours étrangère à sa nature. Mais, d'un autre
côté, il était né songeur et mécontent; sa sauvage-
rie naturelle et acquise le jetait directement dans la
vieille opposition bretonne. Il avait paru dans /(^9
airrosses du roi comme un louveteau mal a})pri-
voisé ; il tirait l'épée avec les gentilshommes tapa-
geurs de sa province contre les gens des. communes
qui repoussaient l'impôt du louage. 1789 ne le trouva
que mieux disposé à s'associer, par dépit contre la
cour, aux préludes de la nuit du 4 août. D'ailleurs, le
tourbillon du siècle l'avait entraîné, il avait perdu
ses croyances. Quelques années plus tard, écrivant
VEssai sur les révolutions, il philosophait dans le
ET SKS MKMOIK KS. 213
sens du (Ji'-soidie géiiéi'ul ; eiilin, suii séjour pro-
longé en Angleterre avait produit en lui l'effet de
ces opérations qui modifient la nature des plantes.
Une organisation aussi intelligente et des convictions
aussi incertaines n'avaient pu rester indifîérentes au
spectacle de la vie publique que la Grande-Bretagne
déployait alors. Le témoignage qu'il rend lui-même
de l'impression que l'Angleterre lui avait faite est
précieux à recueillir; voici sous quels traits il se
peint à l'époque de l'émigration : « Je nourrissais
» toujours au fond du cœur les regrets et les souve-
0 nirs de l'Angleterre; j'avais vécu si longtemps
» dans ce pays que j'en avais pris les habitudes (il
» ne les a jamais complètement perdues)... j'étais
» Anglais de manières, de goût, et jusqu'à un cer-
» tain point de pensées ; car si, comme on le prétend,
» lord Byron s'est inspiré quelquefois de René dans
» son Childe-Harold, il est vrai de dire aussi que
» huit années derésidence dans la Grande-Bretagne,
» précédées d'un voyage en Amérique , qu'une
>) longue habitude de parler, d'écrire et même de
>) penser en anglais, avaient nécessairement influé
» sur le tour et l'expression de mes idées. » (T. III,
p. 371.)
^li M. DE CHATEAlBRlANn
Sans doute si, même après avoir reru celte forte
couche anglaise, il s'était associé d'une manière
durable à la fortune du grand homme qui relevait
la France, il aurait probablement modifié les idées
politiques qu'il avait rapportées de l'exil. Le meurtre
(lu duc d'Enghien, en détruisant les liens passagers
qui l'avaient rapproché de Napoléon et en lui don-
nant une attitude décidément royaliste, le réengagea
aussi de bonne heure sous les drapeaux de la liberté
constitutionnelle; et c'est ainsi que, parti d'un autre
point de l'horizon, il se trouva, au retoiu' des Bour-
bons, dans le même système politique que les plus
illustres ou les mieux doués dans le camp protestant
et philosophique : madame de Staël, Benjamin
Constant, M. Guizot. Sous ce rapport, il n'était pas
sans analogie avec M. Royer-Collard, qui n'avait pas
émigré, qui n'était devenu Anglais que de loin,
mais qui avait servi en France la cause des princes
exilés, et qui se trouvait conduit à proclamer la
forme constitutionnelle comme la condition essen-
lielle du gouvernement de la monarchie.
3Iais )!. de Chateaubriand n'avait rien dans le
caractère d'assez communicatif, nous allions dire
d'assez commode, pour (fu'on s'entendît aisément
ET SES MÉ.MOIKES. ^2lb
avec lui sur une marche politique à suivre. La vérité
est qu'il resta pendant les onze premiei's mois de la
monarchie restaurée à bouder contre les ingrats
qui n'avaient pas l'air de conn)rendre que la bro-
chure aujourd'hui si violemment attaquée eût rendu
la France aux Bourbons. Après son séjour à Gand
et son ministère de l'exil, qui faisaient de plus en
plus de lui un héraut d'armes à dalmatique fleur-
delisée, le conflit s'engagea entre ses afliés sans le
savoir et lui. Ce conflit n'eut qu'une trêve, cefle de
l'époque où, par mécontentement personnel, réa-
gissant contre son principe, M. de Chateaubriand
commit, de son propre aveu, une faute politique
qui est devenue fatale à la France. A l'exception de
ce rapprochement, qui manquait de franchise
comme toutes les coalitions, M. de Chateaubriand
et les hommes du système anglais, les doctrinaires,
puisqu'il faut les appeler par leur nom, ont été
pendant trente ans des adversaires acharnés, et se
sont fait une guerre qui, sous beaucoup de rap-
ports, rappelait celle des frères ennemis.
Si je n'étais habitué, par une expérience déjà
longue, à ne voir apporter dans les jugements poli-
liques qu'une passion superficielle, je ne pourrais
216 M. DE CHATEAUBRIAND
m'étonner assez de trouver généralement placés
dans l'opinion à deux extrémités opposées les deux
liommes qui ont travaillé avec le plus de talent, de
conviction et de persévérance, à naturaliser en
France le système constitutionnel des Anglais : je
veux dire M. de Chateaubriand et M. Guizot. A les
bien étudier, cependant, il semble qu'ils n'aient fait,
pendant toutes les années communes de leur car-
rière politique, qu'une course à fond de train pour
arriver Fun avant l'autre au but qu'ils s'étaient pro-
posé. M. Guizot, quoique le plus jeune, entre le
premier aux affaires; il n'y a pas, au fond, d'ana-
chronisme dans l'aversion qui le signale à vingt-cinq
ans comme l'homme important du ministère de
l'abbé de Montesquiou et qui lui reproche son
voyage de Gand : les deux rivaux s'y rencontrèrent
et y échangèrent, sous l'influence conciliante de la
mauvaise fortune (quelques rapports assez froids.
Au retour de l'émigration des cent-jours, ils s'iso-
lèrent de nouveau pour comprendre, chacun à sa
manière, l'acclimatation de leur idée favorite. Mais
en face du gentilhomme et du catholique se trouvait
le plébéien et le protestant : l'un voulait greffer sur
la révolution et l'empire, l'autre sur la restaura-
ET SES MEMOIRES. 217
tion. Le premier, louche comme il devait l'être des
malheurs de ses coreligionnaires dans le Midi, ne
voyait dans le parti royaliste qu'une rancune suran-
née et sans intelligence : il aurait voulu émanciper
les Bourbons de la tutelle de leurs amis; le second
aurait trouvé monstrueux que la restauration ne
s'accomplit pas au profit des victimes de Témigra-
tion et de la Vendée : il ne voyait avec raison de
sécurité pour les Bourbons qu'au sein de leur
propre parti; mais il aurait voulu, comme ces jar-
diniers hardis qui transportent des arbres tout
venus, planter d'un coup de baguette les idées nou-
velles au milieu des vertus royalistes : il considérait
ses propres études en Angleterre comme un capital
amassé au profit de tous les émigrés, et il le par-
tageait généreusement entre eux, à la condition
qu'ils crussent à sa parole.
La différence ne consistait pas seulement dans le
choix du terrain : elle portait aussi sur les moyens
à employer. M. Guizot et ses amis, en adoptant la
révolution, étaient conduits d'une manière irrésis-
tible à épouser les traditions administratives de
l'empire ; d'ailleurs ils avaient la responsabilité du
pouvoir, et dans cette position, comme on est plus
13
518 M. DE CHATEAUBUIAM)
embarrasse, on est aussi plus timide. De ce côté, ce
n'était donc qu'avec une lenteur infinie qu'on pré-
tendait infuser Télixir constitutionnel dans les veines
de la nation. Sous cette inlluence prudenmient
administrée, la France devait peu à peu déi)ouiiler
ses préjugés de despotisme, et surgir enfin à la
plénitude de la lilterié; mais ce système de sevrage,
avec un succès tiès-inccrtain et des intentions sus-
pectes dans un grand nombre, avait encore Tin-
convénient de fermer aux royalistes la porte des
affaires, et M. de Chateaubriand, repousse tout le
premier, ne l'entendait pas ainsi. C'est alors que
s'emparant avec la force d'un géant et le prestige
d'un magicien de l'arme anglaise que M. Guizot
gardait pour une meilleure occasion, et que les
alliés des doctrinaires ne touchaient que du bout du
doigt, il la tourna contre ses adversaires politiques-
et enrôla Uuil bien que mal tous les royalistes,
jusque-là désorientés, sous une bannière cpi'ils
commencèrent à trouver bien belle et bien naturelle,
puisqu'il plaisait ainsi au médecin des cas désespérés
de la monarchie .
Dans ces brusques revirements, il n'était pas éton-
nant qu'on s'inquiétât peu des mœurs politiques de
KT SES MÉ.MOir.KS. ■21'J
la nation, puisque de part et d'autre il était convenu
((u'clle n'en avait pas, ft qu'il s'agissait de lui en
faii'e. M. de Chateaubriand, de son côté, li'ouvant la
transformation peut-être encore plus difficile, n'en
mettait ({ue plus d'ardeur à presser l'inoculation de
ses idées; et comme on aurait eu quelque droit de
lui dire qu'après tout les principes exposés par lui
avec tant d'autorité et de séduction appartenaient plus
naturellement à ceux qu'il combattait, et qu'entre eux
et lui il n'y avait qu'une question d'opportunité, tan-
dis([u'il n'avait pas, pour ainsi dire, un soldat derrière
lui ({ui ne fût prêt à tirer sur son général; alors,
pour couvrir l'embarras de sa position, il entrait
en plein dans l'inique fiction des nionirs aniilaises.
Sous prétexte d'opposition systématique, il traitai!
ses antagonistes avec toute la haïUeur de mauvaise loi
d'un Junius. Il s'est expliqué à cet égard en termes
trop clairs pour que nous hésitions à les rappoilcr
ici : *' L'idée que j'avais du gouvernement replv'-
» sentatif me conduisit à entrer dans rop})Osition •
» l'opposition systématique me semble la seule propre
« à ce gouvernement : l'opposition surnommée de
^) conscience est impuissante. La conscience peut
^' arbitrer un fait moral; olle ne juge point d'un lait
220 M. DE CHATEAUBRIAND
intellectuel. Force est de se ranger sous un chef
appréciateur des bonnes et des mauvaises lois.
A''en est-il pas ainsi alors que tel député prend sa
bêtise pour sa conscience et la met dans l'urne?
L'opposition dite de consdence consiste à flotter
entre les partis, à ronger son fi'eiii,à voter même,
selon l'occurrence, pour le ministère, à se faire
magnanime en enrageant : opposition d'imbécililés
mutines chez les soldats, de capitulations ambi-
tieuses parmi les chefs. Tant que l'Angleterre a
été saine, elle n'a jamais eu qu'une opposition
systématique... » (T. YII, p. -40:2.) Tels étaient
les sophismes dont on se berçait en 1810 et plus
tard, })Our faire du pouvoir à tout prix et ti'aiter ses
adversaires à outrance.
Iliacos inlra niuros peccatur, et extra.
Quoi qu'il en soit, M. de Chateaubriand avait
réussi au delà di3 l'espérance commune et par la
seule force de son talent. Le parti royaliste, promp-
tement formé à son école, était entré à pleines voi-
les dans la carrière constitutionnelle : il n'avait pas
tardé à produire ce cpi'on attendait le moins de lui,
des hommes d'affaires. A leur tète se montrait
ET SES MÉMOIRES. 2'21
M. de Yillrle, tout à fait supérieur en matières de
finances. On sY'tonnait de voii' ainsi ce bataillon de
recrues monter à Tassant du pouvoir, et revendi-
quer par des services incontestables le droit pour la
vieille France de conduire la nouvelle. Une catas-
tropbe qui révélait les haines implacables de la
Jaclion révolutionnaire, l'assassinat de M. le duc
de Berry, renversa le dernier obstacle. On a repro-
ché à M. de Chateaubriand d'avoir profité de cet
événement; ce reproche est une véritable folie.
Après une telle lumière jetée sur l'état des bas-fonds
de la société, le succès des royalistes était inévitable;
M. de Chateaubriand n'y mit qu'une phrase de
trop : c'est souvent un malheur que de savoir faire
de belles phrases.
Depuis cette crise, qui ne fit pourtant pas entrer
immédiatement au ministère le rédacteur en cliefdu
Conservateur, jusqu'à Finsulte L;ratuil<' par laquelle
M. de Yillèle hii signifia son expulsion, la {)art tou-
jours croissante que M. de Chateaubriand prit à \\
direction des affaires améliora de jour en jour la
position de la royauté et de la France. Quoi qu'on
dise, il avait une grande et juste idée du rôle de
notre pays. Par l'expédition d'Espagne, dont il a
m M. DE CHATEAUBRIAND
raison d'cMro fier, il donna à la restauration ce qu'elle
n'avait pas, une armée, et nous fit, pour la première
fois depuis huit ans, respecter au dehors. Cependant
il ne pouvait se faire illusion sur les périls de sa
position : on excitait habilement contre lui les pré-
ventions et la jalousie d'un homme qui, malgré son
mérite, n'avait pas le droit de devenir son rival.
Di'jà d'autres ont livré à la presse le secret de ces
tristes intrigues : l'Europe, inquiète de la renais-
,sance française si rapidement opérée par M. de Cha-
teaul)riand, poussait au Renversement de cet homme
d'Etat. 11 semble reprocher, en deux endroits de ses
Mémoires, à Louis XYIII d'avoir traité l'empereur
Alexandre avec une hauteur toute bourbonienne ;
Louis XYllI allait le chasser de son conseil, en grande
partie poiu* calmer des mécontentements qu'avaient
soulevés {\o^ proci'dés du même genre. Le ministre
y piéiait d'ailleurs })ar >es allures, dont on ne pou-
vait expliquer rélrangeté. Il avait des besoins do
solitude f{u'on se hâtait d'interpréter comme des
conspirations contre ses collègues : il n'avait pu
prendre sur lui d'être naturel avec les princes, et
ceux-ci lui en voulaient de l'embarras qu'il leiu'
causait par son silence gourmé. Toutes c«^s misères
ET SES MÉMOIRES. -223
étaient activement exploitées par l'envie, puissante
dans tons les rangs de la nation liançaise.
Les procédés de Louis XYIII et de M. de Villèle
firent du ministre }\n Oiriolan : il voua à la ven-
geance les imprudeut> (pii ravaientLlessé, et il trouva
dans la li])ert(' ik la pn-ssi' et dans son talent une
ai'nie d'une [Miissance Irnihlc. M. de Villélc, malgré
ra])pui (pie lui prêtaient les hommes d'affaires de
presque loules les opinions, devait tomber sons ses
coups, et il n'y résista j>as. On comprend que M. de
(Chateaubriand n'ait pus piojité de sa dépouille, et
on doit lui rendre an moins la justice qu'il ne cher-
cha pas à le l'aire. Iji se tronvant dans ses attaques
sur le même terrain qne l'opposition libérale, il ne
lui avait aucunement sacrifié ses convictions monar-
rliiques : après avoir vu reconstituer un ministère
lie sa propre couleui", il s'éloigna pour ne pas en-
traver sa marche, et à Home, où l'on a conservé le
})lus honoral)le souvenir de son ambassade, il ne
s'attaclia qu'à l'aire aimer la France et à propager
au dehors le prestige rajeuni de la monarchie des
Bourbons.
(Cependant, l'arrangement conçu sous ses auspices
n'avait eu qu'un succès éphémère; les qualités
•■m M. DE CHATEAURRIAND
aimables et loyales de M. de Maitignac ne suffisaient
pas à la difficulté de la tâche; d'un côté, les roya-
listes, troublés par l'opposition furieuse de leur an-
cien chef, avaient renoncé à leur goût d'emprunt
pour le système anglais; de l'autre, le parti hostile
aux Bourbons, qui avait pris des forces sous l'élan
donné par un talent aussi vigoureux, ne dissimulait
pas ses espérances. Le nouveau roi Charles X don-
nait les mains au mécontentement royaliste qui ca-
ressait ses idées; les libéraux cherchaient de misé-
rables chicanes à M. de Martignac : le moment
approchait où devait sonner Tlieure fatale de la mo-
narchie.
Ce moment fut signalé par une double et terrible
faute : puisque, en présence de la mauvaise foi des
adversaires, on voulait donner un nouvel élan àropi-
nion royaliste, ce qui peut aujourd'hui très-légiti-
mement se soutenir, il n'y avait (|u'un parti salu-
taire à prendre, c'était de tenter une réconciliation
entre M. de Chateaubriand et .M. de Yillèle, et de
les replacer à la tète des affaires. M. de Chateaubriand
se serait-il prêté à cette combinaison? 11 a l'air de
le croire; mais le fait e.'^t qu'on n'y pensa même
pas. De son côté il eut le tort fort grave à nos yeux
ET SES MEMOIRES. -2-2ry
de laisser l'opposition de gauclie ineltre ce qiron
appelle vulgairement un grappin sur lui, et de donner
sa démission d'une ambassade dont la politique se
mouvait en dehors des tracasseries de. Tintérieur.
Il trouvait lui-même très-mauvais que des gens qui
n'avaient jamais été ses amis disposassent cavalière-
ment de sa personne et lui dictassent sa conduite :
il convient d'ailleurs qu'il y avait au moins de la
précipitation à jeter, comme il le lit, sa démission
à la face du roi, sur la seule présomption des projets
anticonstitutionnels d'un ministre, son ancien ami,
et qu'il avait fait appeler lui-même à l'ambassade de
Londres. Il n'avait lait aucun pacte avec l'opposi-
tion ennemie des Bourbons ; pourquoi se laissa-t-il
aller à agir comme s'il lui eût vendu son œuvre?
Les conséquences de cette résolution, dans la-
quelle l'amour-propre tint malheureusement une
grande place, étaient pourtant faciles à pressentir;
parla il semblait se résoudre à faire cause commune
avec l'opposition qui poussait la monarchie l'épée
dans les reins, et il ne fallait pas une grande per-
spicacité pour s'apercevoir qu'il serait trop tard pour
qu'il distinguât ses convictions-royalistes du mouve-
ment insurrectionnel, si le jour arrivait où l'exis-
13.
2-2fi M. f)F. f.HATKAUP.RIANn
tt'ikc (le la iiiuiiaiiliit' sciait en jeu. En gardant
tMitro les lieux aveugiemenls une neutralité dictée
par son dévouement à la cause royaliste, il eût ap-
poi'lé aux tendances du prince de Polignac une heu-
reuse entrave, et il eût offert un point de ralliement
honorable et sûr aux hommes qui voulaient résister
à la marche de plus en plus révolutionnaire de Top-
position.
Mais M. de Chateaubriand était destiné à ne fairo
ces réflexions ({iic quand il n'ainait plus qu'à se
frapper la poitrine; quant à .M. Guizot, sa position
bien plus nette ne lui laissait aucune hésitation : il
lui suftisait de se maintenir avec loyauté sur le ter-
lain de la résistance légale; aucun lien particulier
ne le lattachait à la monarchie : si celle-ci était
décidée à se perdre, il calculait d'avance quel serait
le jfoini (Tappui que l'on trouverait pour s'opposer
à rentraînement révolutionnaire. On conspirait ou-
vertement pour M. le due d'Orléans, et le chef des
doctrinaires, tout en s'abstenant avec soin de toute
participation à ces entreprises illégales, trouvait
dans sa religion, dans ses études et jusque dans ses
succès littéraires, des raisons pour ne pas trop s'ef-
frayer d'un second 1088- .Vprès tout, c'était peut-
ET SES MÉMO m ES. 5-27
être à ses yeux un pas nécessaire vers la perfection
du système constitutionnel, système dans la pure
conception duquel n'entre pas une charte octroyée,
mais une charte imposée.
Le réveil de juillet ISoO fui terrible pour M. de
(^liateaubriand; dans son discours d'adieu à la
chambre des pairs, il exhala son trouble tout en
cachant ses remords. Rentré dans la vie privée, il
ne pouvait se dissimuler qu'il avait contribué pour
phis de moitié au succès de la conspiration orléa-
niste; comme il était importun à ceux même dont
il avait involontairement secondé le triomphe, on
laissa passer le moment décisif sans même lui de-
mander la permission de se séparer de lui, et cet
inexplicable dédain lui creusa dans l'àme une bles-
sure qui ne se referma plus. Pour résister à l'amer-
tume de sa position, il lui aui-ait fallu la patience
(Tun saint; du moment qu'il ne put remporter sur
lui cette victoire, son habitude invétérée d'isolement
devait le })Ousser et le poussa en effet aux derniers
excès d»; l'invective . (Ju'on ne lui reproche pas
d'avoir mis dans cette querelle plus ou moins
d'amour-pro})re : en fait d'ainour-piopre, j'attends
que, la main sur la conscience, on lui jette la pre-
228 M. DE ClIATEAllir. lAM)
niièie pienv. Il fut injuste, il outra les expressions,
il accueillit sans examen les plus mauvaises inven-
tions de la presse; il reprocha à M. Thiers l'orgie
de Giand-Yaux ; il tonna contre les massacres de
Lyon et d<' la rue Transnonain ; il jugea, comme le
faiiboui'g Saint-Gerrnain, cpie M. Louis Blanc avait
très-irnpartialement raconte la révolution de juillet;
il gémit sur la presse muselée, sur Tétat de siège
et sur l'abaissement de la France. Mais n'avait-on
pas vu, dans la discussion des lois de septembre,
M. Royer-GoUard, qui pourtant avait prêté serment
à la nouvelle monarchie, tonner avec presque -autant
d'exagération contre ces mesures, trop justifiées
aujourd'hui par ce qu'on a été obligé de faire de-
puis que nous vivons en républicpie? C'est qu'au
fond do l'àme M. Pioycr-Collard ne se pardonnait ]
pas plus que M. de Chateaubriand d'avoir travailli',
par la roideur de son opposition, à la chute de la
monarchie : le vieil agent royaliste se trouvait sous
le législateur de la doctiine.
Que M. de Chateaubriand, dans ce déluge cf in-
vectives, ait laissé voir un certain degré de faiblesse
sénile ; qu'avec une puéi'iliti' qui n'est pas rare chez
les homme? h imagination vive, après avoir cédé à
i:t ses MÉMOIRF.S. 229
l'attrait du pouvoir, il ait rnal supporté le vide qui
se l'ait autour des liouuui'S dont la puissance s'est
évanouie; qu'il ait jugé avec d'autant plus de ri-
gueur tout ce qui se faisait sans lui; qu'après avoir
vu à l'ieuvre dans sa jeunesse les grands diseurs
d'injures de l'école anglaise, il se soit encore une
l'ois trompé sur le génie français, en ornant sa po-
lémique de cette malheureuse importation, je no
connais personne qui puisse contester de tels re-
proches. Mais quelque regret poignant que j'en
éprouve, comme attaché par un devoir d'admiration
et de reconnaissance à la mémoire de M. de Clia-
teaubriand, si je laisse de C(jté les blessures des
vivants, hélas! bientôt fermées par la mort, ce qui
absout à mes yeux l'homme d'État, c'est la hauteur
de ses vues, c'est l'incroyable sûreté de son jugement.
Je n'hésite pas à l'avouer aujourd'hui : quand je
lisais ses brochures politiques publir-es après 1830,
quand dans les parties que je connaissais de ses
Mémoires je trouvais l'expression encore plus mar-
quée de ses anathèmes, je m'inquiétais pour lui du
contraste fâcheux qui ne pourrait manquer de
s'établir entre les événements et ses prédictions.
Mais aujourd'hui, retrouvant toute notre histoire
2.10 M DR CHATEAirp.RlAM)
récente retracée en traits de feu, plus de quinze
ans avant qu'elle ne s'accomplît, je me demande
comment il peut prendre lanlaisie à des hommes
raisonnables de conlestci- désormais la supériorilé
de son sens politique. Sans doulc il s'est trompé
sur la possibilité d'acclimater en France le système
d"' la constitution anglaise; mais cette erreur, ne
l'a-t-il pas partagée avec ceux qui s'efforcent de le
ravaler aujourd'hui? Je dirai plus : il était seul
capable de réussir dans cette entreprise; car il y
mettait seul les deux conditions obligatoires, le ros-
])ect de l'hérédité légitime, et pour la presse, dont
il a toujours défendu la liberté avec passion, une
loi répressive d'une rigueur proportionnée aux
dangers qu'elle fait courir.
Du reste, quand il irticinpait la vieille lidélit('
royaliste dans le flot des idées nouvelles, n'avait-il
pas raison? Quand il tiav;iillait à effacer par la
grandeur de la France h' certilicat d'origine qu'on
ne cessait de rf|)io(li('r aux Bourbons, n'avait-il pas
raison? Quand il a di-claré (pie l'établissement de
Juillet périrait par son piopre principe, a-t-il eu
tort ? Quand il a mesuré l'etfrayant progrès des idées
démocratiques, s'fst-il trompé?
ET SES MÉMOIRES. 231
Oui cioirail, si nous tous témoins oculaires
n'étions pas là pour l'attester; si, en 1845, je n'avais
pas moi-même donné en pleine Sorbonne, à einq
cents auditeurs ravis d'enthousiasme, la lecture di-
la conclusion des Mémoires d'outrc-fombc, qui cioi-
rail, dis-je, que cette conclusion ait été écrite
il y a plus de dix ans, et qu'elle n'ait pas été plutôt
dictée par les événements accomplis depuis 1848?
11 n'y a ])as jusqu'à l'incertitude de son jugement
suc un avenir jilus éloigné, jusqu'à l'espèce de teii-
son qu'il établit entre les chances de la monarchie
et celles de la république, qui ne réponde merveil-
leusement à l'incertitude fondamentale des esprits.
On dira peut-être que ces grandes vues tiennent
plus de la poésie que de la réalité (beaucoup de gens
traitent de poésie toutes les vérités d'un ordre élev('' ) ;
il a pu, dira-t-on, saisir l'ensemble, mais les d('taiis
devaient lui échapper : ou il les dédaignait, ou il
était impossible qu'il en eût le sens. J'en demande
pardon à ceux que celte richesse de facultés impor-
tune ; mais M. de Chateaubriand avait aussi le sens
des détails ; le travail ne lui répugnait pas : ses ob-
servations étaient justes et multipliées, ses voyages
l'attestent; cpiand il a voulu traiter sérieusement des
m M. DE r.HATEArBRIANI»
questions d'érudition, il y a pleinement réussi ; ses
dépêches aux affaires étrangères sont à la fois belles,
justes et soignées. D'ailleurs il était de ces hommes
à qui les subordonnés devaient sauver les détails, et
tous ceux qui ont travaillé sous ses ordres atteste-
raient au besoin que le travail avec lui était rendu
facile par la promptitude de sa perception et la bien-
veillance de ses procédés. Mais à part quelques col-
laborateurs lidèles et qui ont mérité de conserver le
titre d'amis de M. de Chateaubriand, on aimait mieux
le jalouser et le miner en dessous que de le servir;
et de là cette chute outrageante d'où tous les mal-
heurs de la France sont venus.
Je ne conteste pas les admirables qualités de notre
nation, mais il y a un vice qui les gâte toutes, c'est
l'envie. L'envie, qui inspire les coupables espérances
qu'on nourrit dans les classes pauvres, avait d'abord
exercé ses ravages parmi ceux que l'éducation et la
richesse auraient dû mettre à l'abri de cette triste
passion. Si du moins l'expérience pouvait nous ser-
vir ! mais l'expérience ne profite guère qu'à des
individus isolés, incapables d'agir sur les hommes
réunis.
Ceux qui ont obtenu de grands succès littéraires
ET SES MÉMOIRES. 230
sont exposés ù des dangers d'un genre particulier
et dont ils se sauvent rarement : la tète l'iir tourne
inévitablement à la hauteur où on les place; mais
ce n'est point une raison pour les jeter à la porte de
la république après les avoir couronnés de fleurs,
quand, malgré leur supériorité comme écrivains, ils
peuvent rendre dans les affaires des services à leur
pays. Si Ton avait la conscience de la vraie supé
riorit(', si, aprèsavoir senti ce que valent les hommes,
on se résignait à leur rendre publiquement justice,
pourquoi n'userait-on pas, envers ceux que la
louange a dû gâter, de ménagements appropriés à
leur disposition d'esprit? On convient que Louis XIY
avait l'art de discerner les hommes ; il avait encore
celui de les soutenir et de les employer, non-seu-
lement suivant leur génie, mais encore suivant leur
faiblesse; et c'est ainsi seulement que les hommes
supérieurs ne deviennent pas, par une juste puni-
tion, le fléau de leur pays. Si le ressentiment de
M. de Chateaubriand a perdu la monarchie légitime,
c'est que la monarchie légitime avait oublié les
leçons de Louis XIV.
N'appelons donc ni intraitable, ni insociable celui
avec lequel on n'a su ni traiter ni vivre. Si, en dépit
'234 M. DE CHATKArBRI.VM» ET SES MEMOIRES.
(.ruii aliord peu commode et d'une gloire im.portune
pour les grandes vanités des petits hommes, on avait
discerné les ressources pratiques qu'offrait le génie
de M. de Chateaubi'iand, et secondé le mouvement
qui Tcntraînait vers les aiïaires après avoir épuis(!'
les succès de rimaginatiou, on aurait eu uii gran<l
ministre de })lus et deux révolutions de moins.
Dans la conduite de toutes les opinions à l'égard
de M. de Gliateaulji-iand, (ui peut leinarqucr une
double ingralilude et um' double maladresse : les
uns, après avoii' acce}ité' ses services, lui en ont mai'-
chandé la ri'compcnse, quand ils ne la remplaçaient
pas par un outrage; les autres, après l'avoir accepté
comme auxiliaire, l'ont abandonné indignement, le
but atteint, sui' la route. lia ressenti profondément
cette imprudente et coupable conduite ; il a fait éclater
surtout sa colère contre ceux qui lui devaient d'autant
phi> ([ue son association avec eux était moins natu-
relle. Je déplore pour M. de Chateaubriand l'effet
de ces colères : je l'aimerais mieux plus noblement
résigné ; mais il y a dans sa vengeance un fonds de
justice qui me frappe et qui frappera bien davantage
quand l'impartialité de l'iiistoire ne s'étendra plus
que sur des morts.
III
L'HOMME PRIVE
J)es mémoires ne ^on\ pas des confessions; thm
la penscê de tout le monde, cette dernière dénomi-
nation ne s'applique qu'à deux ouvrages placés aux
deux pôles opposés : les Confessions de saint Au-
gustin et celles de J.-J. Rousseau. Le livre de l'évé-
que d'IIippone était resté pendant ({ualorze siècles un
modèle et un guide, quand le philosophe de Genève
écrivit le sien. Avant et depuis saint Augustin, per-
sonne n'avait entrepris de se révéler ainsi au monde
jusque dans les plus secrets replis du cœur, et Jean-
Jacques pn-lendit en l'aire autant ; mais ni les
moyens ni le but ne se ressemblèrent. Saint Augus-
tin, en portant le scalpel dans l'analyse de ses pro-
pres sentiments, ne raconte avec précision qu'un
petit nombre de circonstances; il gémit sur l'abime
dans leauel il était tombé ; il montre ce qu'il a fallu
23C .M. DK CHATEAl nUI.\>D
que la grâce lui fit faire de chemin pour arriver à
uno vie pleinement chrétienne : mais tout en se
li\ laut lui-même au lecteur, sa discrétion et sa pu-
deur sont telles qu'on ne devine pas toujours quels
sont les désordres qu'il se reproche, et qu'on craint,
avec une pensée moins pure que la sienne, de soup-
çonner plus de mal qu'il n'y en eut, en effet, dans
les erreurs de sa jeunesse. Ces réticences qui di'-
routent les lecteurs auxquels il prend fantaisie de
faire des Confessions du saint évéque une étude de.
mœurs ou pis encore, ont leur principe dans deux
sentiments également respectables. Saint Augustin
savait qu'une conclusion morale n'efface pas le dan-
ger des peintures du désordre ; il savait aussi qu'en
s'accusant lui-même d'une manière plus expresse
il eût chargé d'ignominie d'autres mémoires que la
sienne; et, sous ce rapport, quand rnème la n'véla-
lion d'une faute pourrait produire quelque bien, il
faudrait s'en abstenir encore par respect pour des
existences qui ne nous appartiennent pas.
Saint Augustin voulait, par son exemple, tirer
l'homme de Tabîme : J.-.ï. Rousseau, par son
exemple aussi, travaille à l'y laisser; chez l'un,
l'humilité du chrétien sauvé éclate en transports de
El SES MÉMOIRES. 237
reconnaissance : cliez l'autre, un orgueil satc'iniquc
se complaît dans la chute, et, par Fostentation de
I)laics hideuses, s'attache à rassurer contre l'utilité
du repentir et ceux qui font pis et ceux qui ne font
pas si mal. Un tel calcul conduit inévitablement à
attirer dans le récit tous les vices et toutes les fai-
blesses qui se sont trouvés en complicité avec le
philosophe : car, si la prétention à un respect sou-
tenu des lois (le la morale n'est qu'une hypocrisie,
comme Jean-Jacques tient à le prouver-, le prochain
n'a rien h cacher, et vous avez autant de di'oit de
voir clair dans ses actions que vous lui en donnez à
la connaissance des vôtres.
M. de Chateaubriand n'a voulu faire de Confes-
sions ni dans le sens de saint Augustin ni dans celui
de Rousseau. 11 écrivait de Rome à M. Joubert, peu
de temps a})rès la mort d'une personne qu'il ne con-
nut pas longtemps et qui n'en tint pas moins une
grande place dans sa vie : « Mon seul lionheur est
» d'attraper quelques heures, pendant les(piellcs je
» m'occupe d'un ouvrage qui seul peut apporli'r de
» l'adoucissement à mes peines : ce sont les Mé-
» moires de ma vie... Soyez tranquille : ce ne se-
» ront point des confessions pénibles pour mes
238 M. I»j; CIIATKACP.r.lAM»
» amis; si je suis ({ih'1((iio chose dans l'avenir, mes
>) amis y auront un nom aussi beau que respectable.
'> Je n'entretiendrai })as n_on plus la postérité du
y détail de mes faiblesses : je ne dirai de moi rpic
» ce qui est convenable à ma dignité d'homme et,
» j'ose le dire, à l'élévation de mon cœur. Il ne
» faut })résenter au monde que ce ({ui est beau : ce
» ne>[ pas mentir à Dieu que de ne découvrir de
» sa vie que ce qui peut porter nos pareils à des
» sentiments nobles et iiénéreux. Ce n'est pas ([u'au
» fond j'aie rien à cacher : je n'ai ni l'ail chasser
» une servante pour un ruban voli', ni abandonné
.') mon ami mourant dans une rue, ni déslionoré la
) femme qui m'a recueilli, n.i mis mes bâtards aux
>^ Knfants trouvés; mais j'ai eu mes faiblesses,
"s jiii'S abattements de cojur; un gémissement sur
') moi suffira i)our l'aire comprendre au monde ces
^ misères communes faites pour être laissées der-
)^ l'ière le voile. (Jue L:a;.;iierait la société à la repi'o-
» ductiori de ces plaies que l'on retrouve partout '.'
» On ne manque pas d'exemples, quand on veut
» trioinpher de la pauvre nature humaine, » (T. IV,
p. 211.) Dans l'exécution de son plan, M. de Cha-
teaubriand est-il toujours resté fidèle à ce pro-
ET SES MÉMUIUES. -2:W
grainnic? Ce (jiii est cei'hiin, c esl ([u'il n'en a dévié
en rien d'essentiel, et que la déliealessc dont il tai-
sait pi'olession en 18(3o n'a eessi' d'être la iè;-;le di^
sa conduite el de ses écrits. Il n'a pas, d'ailleurs,
ronipos(' ses }[cmoircs dans un hui de nioi'ale el de
})hilosoplii(,' ; il a obéi au besoin (pie cbacun éprouve
de perpétuer son existence; il s'<'st complu dans
ses souvenirs, et il a es})('r('' (pie d'auti'es y lr(Mive-
raient à leur b_)ur un plaisir correspondant au sien.
11 a tenu, d'ailleurs, à s"e\pli(|U('r lui-uiénie et à
jeter un jour sur l'oripue de ses inspii-ations. Tous
ces sentiments sont de l'ordre le plus naturel, et il
n'esl pas besoin, i)0ur explique)- la pensée des Me-
ntolres, d'y lairc intervenir ou plus d'orgueil ou
plus de calcul qu'on n^en trouve dans le commun
des hommes.
De tels récits, contenus dans les bornes de la
bienséance, ne font pas le compte de ceux qui con-
tinuent sur les autres ra})plication de la thèse de
Uousseau. Ces l)onnee' âmes, que M. de Cbateau-
hriand a i^u (pi(?lqucfois le tort d'aITriand<M' par des
demi-aveux ou des phrases obscurément poétiques,
lui en veulent de ce qu'il n'a pas tout dit, et pour
que le public ne perde rien a cette réserve, ils s'cl-
240 M. DE CnATEAUBr.IAND
forcent de faire le supplément scandaleux des Mémoi-
res. 11 s'en faut de peu que, grâce à leurs investiga-
tions, nous n'ayons déjà l'équivalent de la longue liste
deLeporello dans Don Juan, et l'on gourmande l'au-
teur de n'avoir pas mieux, secondé ces intentions
indiscrètes. 11 suffit déjà de cette curiosité grossière,
à laquelle on convie cirronti'ment le public en jetant
au hasard quelques noms dont on ne connaît ni le
rôle ni la valeur véritables, pour faire ressortir à
quel point le caractère de M. de Chateaubriand s'é-
levait au-dessus du monde corrompu au niveau du-
quel on voudrait le ravaler. « Je n'attends, disait-il
i> dans un accès d'humeur, des générations nou-
» velles que le dédain, et je le leur rends; elles
)•) n'ont pas de quoi rnc comprendre; elles ignorent
); la foi à la cIiosl' jurée, l'amour des institutions
» généreuses, le respect de ses propres opinions,
» le mépris du succès et de l'or, la félicité des sa-
» ci'ifices, le culte de la faiblesse et du malheur, »
(T. X, p. 181.) Cette séparation entré lui-même et
ceux, qui l'ont suivi dans la vie, M. de Chateaubriand
ne l'appliquait qu"à la politique; mais pour nous
qui comparons ce qu'il était réellement avec l'inter-
prétation subalterne que l'on fait de son caractère.
ET SES MÉMOIRES. 241
nous sommes frappi''S de la justesse de l'anathème
qu'il a lancé, sans le savoir, sur des hommes qui
semblent ne l'avoir approché assidûment pendant
sa vie que pour pouvoir le disséquer après sa mort.
Si l'on vivait' toujours avec des gens d'un com-
merce sur, et si Ton ne parlait qu'à des chrétiens,
il y aurait moins d'inconvénient pour l'auteur des
Mémoires, tantôt à s'accuser vaguement de ses fai-
blesses ci de ses abattements de cœur, tantôt à traiter
soi-même ses défauts comme il traite ceux des
autres, c'est-à-dire avec une évidente exagération.
D'une part ce sont les gémissements inévitables de
la nature humaine accablée sous le poids de sa fra-
gilité; de l'autre il faut })asser quekpie chose à la
fantaisie poétique, qui augmente involontaii'ement
la mesure des sentiments et des objets. Mais quand
ces aveux, qui manquent à la fois de précision et de
mesure, tombent en de mauvaises mains, on ne
sait plus ce qu'il ne faudra pas défendre contre les
interprétations d'une honteuse malignité. Le danger
devient plus grand encore quand il s'opère une
transformation sociale et quand les mœurs qui ré-
gnaient à une époque passent à l'état de souvenirs.
La sociabilité poussée en France jusqu'à l'excès, avait
u
Îi2 M. l)K CHATEAUBRIAND
produit des l'olations toutes particulières et qui ten-
dant à s'eftacer : nous ne disons pas que M. de Cha-
teaubriand n'ait eu que de ces rapports où la préfé-
riMirc arrive jusqu'à la passion, Tamitié jus(]u"à la
participation de tous les secrets, sans que l'oubli des
devoirs conduise au repentir : mais ce que nous
osons affirmer, même pour les époques que nous
ne connaissons que par les récits de M. de Chateau-
jjriand, c'est qu'il n'est jamais descendu jusqu'à
la pensée de revêtir d'un voile de convention des
souvenirs qu'il n'aurait pu rappeler sans remuer la
poussière de ses complices ou de ses victimes,
cl que la mention qu'il a faite de certaines per-
sonnes a été de sa part comme un certificat de
respect.
Après le désordre de mœurs, il n'y a rien qui, de
notre temps, ait plus compromis les hommes d'une
certaine célébrité que le désordre de la fortune. On
a fait, sous ce rapport, à M. de Chateaubriand une
réputation qu'il n'a jamais méritée, bien qu'il ait
semblé quelquefois en tirer une espèce de vanité.
Tel est ce passage du voyage de Prague où il se fait
dire par le roi Charles X : (^ Combien, Chateau-
)) hriand, vous faudrait-il poiu' être riche? — Sire,
ET SES .MÉMOIRES, -243
X) vous y perdriez votre temps : vous me donneriez
» quatre millions ce matin, que je n'aurais pas un
» patard ce soir, f (T. X, p. 420.) La plaisanterie
est charmante ; mais quiconque la prendrait au mot
commettrait une erreur capitale. L'auteur d'Atala
parle de quatre millions : mais il n'a eu à sa dispo-
sition dans sa vie que des sommes peu considérables
en comparaison de cette hyperbole. N'ayant recueilli
de riiérilage paternel qu'une part de cadet, dissipée
presque immédiatement par la révolution, et ayant
vu s'évanouir en fumée, par la même cause, la for-
lune qu'on avait voulu lui faire trouver dans son ma-
I ia,uv, après avoir, pendant l'émigration, éprouvé
toutes les angoisses d'un extrême déniiment, à son
reloui' en France il commença à vivre de sa plume,
et l'aisance qu'il on lira aboutit à lui pernu'ttrc iV-
\)Mh- et iriiabiter pendant huit ans lun' maison di-
campagne originale et charmante en son genre,
\mir(' qu'il l'avait créée, mais, en réalité, d'une mo-
destie qui humilierait la plupart de nos coryphées
littéraires. Quand il se fut aventuré sur la scène po-
litique, il suflit de la suppression de son traitement de
ministre d'Ktat, après la publication de lu Monarchie
selon la lharfc, poui' le forcer de mettre en ventr
iu M. dp: c h AT i: au BRI and
sa maison do la Valk'c-aux-Loups ; ses traitements
d'ambassadeur et de ministre, qu'il dépensait con-
sciencieusement et au delà, le mirent néanmoins en
mesure de fonder à crédit l'infirmerie de Marie-Thé-
rèse, auprès de laquelle on Fa vu assez longtemps
occuper une modeste maison. Ayant, après la chute
de M. de Yillèle, accepté l'ambassade de Rome, il
crut pouvoir se promettre d'y rester longtemps, et
comme il voyait ce poste sous un aspect grandiose,
après une hospitalité splendide prodiguée pour ainsi
dire à toute l'Europe, il se mettait en mesure de se
montrer plus magnifique encore, lorsque Favéne-
ment du ministère Polignac et la résolution qu'il prit
de donner sa démission le plongèrent dans les plus
grands embarras. C'est alors qu'il vendit ses œuvres
pour une somme qui, en réalité, se trouva bien au-
dessous de Fannonce nominale, mais qui néanmoins
lui permit di^ rembourser des obligations pour les-
quelles il pavîdt depuis longtemps des intérêts rui-
neux. Après avoir ainsi mis ordre à ses afiaires, il
serait retombé dans la pauvreté sans la rente via-
gère que lui assura la société des Mémoires d' ont re-
tombe, et cette ressource même serait restée insuf-
lisante si M. le comte d3 Ghambord ne Feùt en
ET SES M ÉMOI n ES. 215
quelque sorte contraint de subir son ancienne p.en-
sion de ministre d'Etat.
Excepté dans les occasions ofiicielles et lorsqu'il
s'agissait de représenter la France, jamais existence
n'a été plus étrangère aux recherches du luxe que
celle de M. de Chateaubriand. Il n'avait non plus
aucune de ces dépenses, fruit de honteuses faiblesses,
qui minent sourdement tant de situations. Mais il
tenait à une certaine dignité extérieure dont il avait
pris le goût en Angleterre, que l'habitude avait for-
tifiée pendant ses charges et qu'il a continuée jus-
qu'au bout, par un sentiment de respect pour lui-
même et pour ce qu'il avait été. Il poussait d'ailleurs,
à l'égard de ce qui l'entourait, la bonté jusqu'à la
faiblesse; il s'accommodait, dans le cortège de sa
bonne comme de sa mauvaise fortune, d'une certaine
fidélité gâcheuse avec laquelle il montait et descen-
dait, au détriment de l'ordre de sa maison.
Cette largeur d'habitudes et cette générosité de
procédés auraient dû lui rendre ])lus sensibles les
revirements de fortune qui ont signalé son exis-
tence : c'est une raison pour admirer davantage le
désintéressement absolu dont il a fourni des preuves
si éclatantes. On a prétendu, à propos de la démis-
5-16 M. I)K CHATEAlDniAM)
<ion qu'il donna lors du meurtre du duc d'Enghien,
que le sacrifice qu'il fît alors de sa position n'était
pas sincère, et que, déjà fatigué de la carrière di~
ploinatique, il ne cherchait qu'un prétexte pour re-
couvrer sa liberté : on le traite ainsi comme ces gens
de lettres qui retournent gaiement, après quelques
bombances passagères, à leur cinquième étage et à
leur pension bourgeoise. Mais on oublie que dès lors,
obéissant plus qu'il ne le croyait lui-même à l'esprit
de sa famille, il avait pris dans la société la plus
élevée de^ habitudes d'élégance auxquelles un cer-
tain état de maison était devenu nécessaire : on ne
se souvient pas qu'il n'aurait pas admis un moment
la pensée que madame de Chateaubriand eût des
privations à supporter. Il est peut-être le seul homme
de noire temps qui, éprouvant le besoin de l'aisance,
n'ait })as, sous ce rapport, capitulé avec sa propre
conscience ; j'ajoute même qu'il se consolait de ses
disgrâces par le haut prix qu'il attachait à la gloire
de son désintéressement, et on l'aurait profondé-
ment étonné si l'on s'était de son vivant permis un
doute sur la cpialité morale par laquelle il s'élevait
le plus au-dessus des autres.
Enfm personne .n'a peut-être montré plus de
KT SKS MÉMO IK ES. 217
suite rt (le lidélité dans ses adections. Comme les
liomnies sur lesquels les attachements passagers no
prennent aucun empire, incapable d'engouement,
et porti' au dédain beaucoup plus par passion de la
solitude que par orgueil, il se donnait très-sérieuse-
ment et pour ainsi dire sans retour. On citerait dil-
licilement un de ses amis dont il ait été séparé au-
trement que par la mort. Ceux qui veulent à tout
prix le travestir aux yeux du public ont été chercher
dans les papiers de Chênedollé, auteur de quelques
beaux vers qui n'a pu parvenir à être poëte, des
li'aces de mécontentement, des plaintes sur la perte
de l'aHection de M. de Chateaubriand; mais la ques-
tion est de savoir s'il en avait été véritablement l'arni.
Il se donnait pour tel, comme il arrive aux hommes
de second ordre qui veulent se l'attacher à ceux du
premier, et M. de Chateaubriand, qui l'estimait per-
sonnellement, le laissait faire ; mais avec le temps et
la séparation, ces liens factices se relâchèrent, et il
n'est pas étonnant que M. de Chateaubriand eût peu
à peu oublié cette muse provinciale égarée dans les
bureaux de l'université.
Pour ceux même qu'il (Mevait à la hauteur de son
amitié, il était exposé à de cruels mécomptes; non
218 M. DE CIIATEAUBRIAXD
pas que ceux-ci lui fussent ingrats, il les avait bien
choisis ; mais la politique et les tentations de la for-
tune les entraînaient l'un après l'autre loin du sen-
tier solitaire où l'indépendance maintenait Fauteur
des Martijrs. C'est ainsi que M. de Fontanes lui
échappa pour se dévouer cà la puissance impériale,
et entrahia dans son orbite le spirituel et excellent
M. Joubert, qui, devenu conseiller de Funiversité,
finissait par trouver que tout allait bien dans cette
main mise du despotisme sur les consciences. Plus
tard, M. Bertin l'aîné, en se ralliant contre la branche
aînée au principe de la révolution, s'éloigna encore
de son vieux compagnon de route. M. de Chateau-
briand, si amer pour ses rivaux en politique, laisse
voir à peine qu'il ait souffert de ces séparations
d'avec ses amis : vivants il les excuse, morts il les
relève et s'occupe de recommander leur mémoire
aux générations nouvelles. Sans lui, sans le soin qu'il
prit d'offrir au public un premier choix des Pensées
de M. Joubert, il est probable que ce moraliste se-
rait resté à i)eu près inconnu. M. Bertin l'aîné avait
un tact littéraire des plus sûrs, et M. de Chateaubriand
s'est toujours bien trouvé de ses avis; mais qu'est-ce
qui ferait soupçonner ce mérite dans le vieux rédac-
ET SES MÉMOIRES. 249
bnivdn Journal des Débats, si son ami n'eût pris le
soin dé le proclamer? Quant à ce qu'il dit de M. de
Fontanes, qui dans ce genre lui avait rendu encore
(le plus grands services, qui, bien qu'allaché à des
doctrines si difterenics des siennes, comprit sa supé-
rioi'ilé et travailla à la déua^'er de ses scories sans
rien lui faire perdre de sa trempe originale, où
trouver un écrivain qui ait exprimé avec un senti-
ment plus vrai l'heureuse influence qu'un autre
avait exercée sur son talent? Ce rapjxtrt si doux, si
honorable, si bien équilibré, de Fontanes et de Cha-
teaubriand, rappelle les illustres amitiés des gens de
lettres pendant le siècle de Louis XIV, et. laisse clans
la boue toutes les relations fausses et tracassières du
xviii' siècle.
Il en est de même de l'attachement qu'il professa
pour quelques femmes distinguées, et c'est ici sur-
tout que l'équivoque, propagée par ceux auxquels
il faut cà tout prix un Chateaubriand coupable, a be-
soin d'être éclaircie. Je ne choisirai qu'un exemple,
parce qu'il s'agit d'une personne inconnue à la gé-
nération présente, et à l'occasion de laquelle l'erreur
est par conséquent plus facile. Madame de Beaumont
a tenu une grande place dans la vie de M. de Cha-
250 M. DE G HAT EAU 15 RI AND
teaiibriand. S'étant lié avec elle à son retour de
l'émigration, il la perdit très-peu de temps api'ès; il
eut la douleur et en même temps la consolation de
la voir mourir presque dans ses bras; il lui rendit
les derniers devoirs, lui fit élever un monument à
Rome, où elle était morte, et voua dès lors ta sa mé-
moire un culte d'attachement et de respect. Il a
raconté ses rapports d'amitié avec madame de Beau-
mont; il a laissé voir la préférence exaltée qu'elle
lui témoignait : il permet de croire que c'était lui
qii'iilo ('lait venue retrouver à Rome, pendant qu'il
('•tait attaclié à la l'gation du cardinal Fesch, et il se
pare avec une prédilection marquée de cet attache-
ment aux yeux du monde. Trouvons-nous ici un abus
de la royauté littéraire dans l'étalage scandaleux
d'une liaison coupable, et, nouveau Louis XIV, le
prince des écrivains de noire teni})s a-l-il conçu la
folle pensée d'imposer au monde ce que, dans Tan-
cienne cour, on appelait une maîtresse reconnue?
Alors il y aurait, j'en conviens, une profanation de
toutes les choses saintes qui soulèverait l'àme et qui
imprimerait une véritable dégradation sur le carac-
tère de M. de Chateaubriand. Il ne compromettrait
pas seulement la femme qui l'aurait aimé, il ferait
KT SES MÉMOIRES. -251
de ses amis les plus respectables, de ses proches, do
sa sœur, de sa femme, les complices de son désordre.
Qu'on lise dans cet esprit le tableau qu'il fait de
son séjour d'été à Savigny, auprès de madame de
Beaumonl; c'est une des peintures les plus fraîcbes
et les plus douces cpic renferme cette galerie si va-
riée : (' Je me rappellerai éternellement quelques
>) soirées passées dans co( abri de l'amitié : nous
•) nous réunissions, au i^elour dr- la promenade,
» auprès d'un bassin d'eau vive, placé au milieu d'un
'> gazon dans le potager ; madame Joubert, madame
y de Beaumont et moi, nous nous asseyions sur \m
'• banc; le fds de madame Joubert se roulait à nos
') pieds sur la pelouse : cet enfanl a déjà disparu;
5) deux chiens de garde el une clialte se jouaient
» autour de nous, landis qui' des pigeons roucoulaient
^^ sur le bord du toil. Quel boidieur pourunliomme
» nouvellement débarqué de Texil, après avoir passé
» huit ans dans un abandon profond, excepté quel-
ii ques jours promptement écoulés! C'était ordinai-
» rement dans ces soirées que mes amis me faisaient
;o parler de mes voyages; je n'ai jamais si bien peint
)) ({u'alors les déserts du nouveau monde. La nuit,
» quand 1rs fenêtres de notre salon eliauipiMre élaienl
252 M. DE CHATKAUBr.lAND
j> ouvertes, madame do Beaumoiil remarquait di-
î verses constellations, en me disant que je me rap-
» pellerais un jour ({u'elle m\\vait appi"is à les con-
» naître. Depuis que je l'ai perdue, non loin de son
» tombeau à Home, j'ai plusieurs fois, du milieu d"
» la campagne, cherché au firmament les étoiles
» qu'elle m'avait nommées;.jc les ai aperçues bril-
» lant au-dessus des montagnes de la Sabine ; le rayon
y> prolongé de ces astres venait frapper la surface du
;) Tibre. Le lieu où je les ai vues sur les bois de Sa-
» vigny, et les lieux où je les revoyais, la mobilité d '
» mes destinées, ce signe qu'une femme m'avait
B laissé dans le ciel pour me souvenir d'elle, tout
» cela brisait mon ca?ur. » (T. IV, p. o<).) C'est dans
ce cercle qu'après avoir montré madame Joubert,
M. de Chateaubriand introduit sa femme, séparée
de lui aussitôt après son mariage par les tempêtes
de la révolution, et qui vint se réunii- à lui dans le
cours du même été; puis nous voyons apparaître sa
dernière sœur, Lucile, devenue la comtesse de Caud,
et qui se prit d'un attachement passionné pour ma-
dame de Beaurnonl. Cette société formée sous de si
doux auspices se rompit bientôt. Lucile, dont le génie
avait de l'analogie avec celui de son frère, mais dont
ET SES MÉMOIIIES 253
le caractère singulier loiiniait })('ii à peu à la l'olir',
rej)rit le cours d'une vie errante et inquiète; M. de
Chateaubriand partit lui-même pour Rome, et ma-
dame de Deaumonl, à (jui les médecins avaient con-
seillé l'air du Midi, ne laiila pas à l'y rejoindre.
(Télail une lampe à demi éleinle (pii jelail ses dei-
iiièies clartés : i»eu de joui's aj»rès son ai'rivée, il
l'allul songera la mor(, cl la l'cligion vint consolei'
SCS derniers instants.
Songeons ([u'il s'agil d'un homme (|ui a éci'it le
Génie du rlirisliani-stne ; qu'un jn'clic intci'vienl au
nom de Dieu; ([u'a}»rcs avoir rcrucilH les av(Mi\ de
la moiuanlc, il laisse aupi'cs (Telle cet auù qui l'a
l'ail appclci' cl (pii sera le li'iiioiu de ses dernières
pensi'es. Celle l'eiume (pii e\|iirail, et doni on lui
reproche (Tavoii' d(''eril ragonie avec une ei'uelle
v(''rilf'', avail vu sou [)ère, M. de- Monluioi'in, el tous
ses proches, pih'ii' sur réchal'aud. On lit sur sa
tombe, à lionie, les )taroles du proi)bètc : Et itohiit
consolai i, qida non su ni. (les terribles émotions
avaient en elTet abrégé sa vie; ceux qui se la rappel-
lent encore, ou qui se la lappelaient il va quelques
années, la représentent comme .sans beauté, détruite
et d'une clii'.iy.inlc m;dmcui. mai.- aMc une phy-
15 '
•loi M. nt CllA] EAl lîKIAND
sionomie très-loiicliaiile el un esprit d'une éton-
nante supériorité. Telle lut la femme au sort de la-
quelle tout ce que Rome renfermait de distingiK'' et
de respectable prit Tintérèt le plus vif, et dont les
funérailles furent, en quelque sorte, un deuil pu-
l)lic. Qu'on lise sans prévention tout ce récit : com-
ment une ànie délicate [)ourra-t-elle consentir à
admettre que cello au tombeau de laquelle M. de
Chateaubriand a vu prier Léon XII, ait eu à expier
autre chose que rexcès d'un pur attachement?. N'ou-
blions pas que madame de Beaumont avait été dans
les secrets du Génie du christianisme; qu'à Savi-
pny elle copiait les passages dont l'auteur avait be-
soin ; souvenons-nous aussi que, tout en convenant
de ses faiblesses, M. de Chateaubriand a prononcé
ces jîaroles à la face (]o> linimnos : v M'eût-il été
» facile d'abus(H' d'une illusion i)assagère, l'idée
» d'unr' volupté advenue par les voies chastes de la
1) religion révoltait ma sincérité : être aimé à tra-
■■) vers le Génie du christianisme, aimé pour l'cx^-
» trême-onctioUj pour la fête des morts! je n'aurais
1) jamais été ce lionteux Tartuffe. » (T. IV, p. 10.)
Mais, dit-on, il a donné la mesure de la séche-
resse de son âme, en se complaisant à décrirecomme
ET SES MÉ MU IRES. -255
un poëte les derniers combats de son amie contre la
mort : nous ne croyons pas à l'ostentation de sa
douleur. — Ces frivoles reproches méconnaissent la
NTaie nature de M. de Chateaubriand : il a tait
pour cette mort, qui l'avait si profondément tou-
ché, ce qu'il a fait pour tout ce qui le frappait vive-
ment ; il a rendu ses souvenirs avec une lidélitc
merveilleuse. Il sentait bien, d'ailleurs, que ma-
dame de Beaumont ne vivi-ait que par lui, et l'on
voit la consolation qu'il éprouvah ta lui élever, dans
ses écrits, une statue immortelle, pour prix de l'af-
fection qu'elle lui avait prodiguée, de cette affection
si vraie, si entière, si précieuse à un exilé, qui,
quelques années auparavant, mourait de faim dans
un grenier de Londres. En vérité, c'est un malheur
de bien dire : car, alors, les juges superficiels ou
prévenus ne voient que de belles phrases dans la
supériorité de votre langage, et c'est pourquoi il en
est si souvent, pour M. de Chateaubriand, de ses
sentiments comme de ses observations de voyageur.
On y croirait plus facilement si Ton avait pour ga-
rant de son exactitude la platitude de l'expression.
Pour que les gens de bonne foi reconnaissent que
le souvenir de madame de Beaumont était resté dans
■25(1 M. bL CllAl EALBUlA.Mt
VAmr do M. de Clialcaubriand robjol d'un cuile
})ii'ux, je n'irai pas clierelier ee qu'il dit d'un cyprès j
plant»' par elle, el dont il allait reconnaître la cime
sur If IjcMiievard du Mont-l^irnasse. Celte prulonyu- j
lion d uni- ii'Miie ronianesqni' m' paraîli'ail |)a6
a>srz si''ri('UM'; je lue sens Jjien plus loui'ln.' du soin
(|u"il a [iri> de lappelcr ses relations avecunhoniUH'
(pie les rares visiteurs de son Iiifinncric reneon-
tiaicntconstannnent If soir à son loyer. Cet excellent
lioniiue, ([ui s'appelait M. Lenioine, t'hait bien, au
jiiL;inii'iil de ceux (pii le trouvaient cIk.-z M. de Cliu-^ ^
Icauliriaiid. le moins divertissant et le plus ordinaire
(piil IVil p(t>siiil(' di' voir ; on ne s'expliquait jjas co)n-
uii'iil mi LiiMiic de ci'llc poili'-c s'accommodail d'mh'
so(i('l('' aussi lerne, el nous avons Ihcii pu, alor>.
connue beaucoup d'auti'cs, expliquer cell(3 pi'élV'-
r(,'nce par le i^oùt que nn^nlrent trop souvent [<■>
liommes sujx'iieurs pour des relations subalternes.
.l'avoue (pTeii lisanl dans les Mniioircs ce qu'('lait
M. Liiuoine jiour l'anù de madame de Beaunionl, je
me suis reprociié la téuKJi'ilé de mon premier juge-
ment. Parlant de ses promenades au cimetière du
Sud, M. de Chateaubriand énumère les souvenirs
qu'il y rencontre ; ^ Dan..- c:[ c\'û nouveau, j ai dt,^à
ET SES MÉMOIIIES iôT
)) d'iincicns amis : M. Lemoine y repose. Secrétaire
» deM. de Montmoiiii, il iiTavail été légué par ma-
» dame de BeaiimoiU : il iifap[)orlail presque tous les
)> soirs, quand j'étais à Paris, la simple conversation
;• qui me plait tant quand elle s'unit à la bonté du
■> cœur et à la sûreté du caractère. Mon esprit fatigui''
■' et malade se délasse avec un esprit sain et re-
'^ posé. >) (T. X, p. 804.) Qui, connaissant le motif,
ne serait pas touché de la petite exagération de cette
oraison funèlti-e?
J'ai in.«;isté sur la liaison de .M. de Chateaubriand
avec madame dcBeaumont, parce que la fausseté de
la position des deux personnages, à une époque où
l'ordre moral commençait à peine à se rétablir dans
la société, aurait pu tromper les lecteurs qui
n'auraient lu que superficiellement les Mômoiref<
iV outre-tombe ; en tout cas, ces explicaiidiis ne soni
indignes ni de M. de (Ihateauluiand, ni de son
amie; mais je rougirais d'i'lendiv l'apologie à des
circonstances douloureuses r[ui peuvenl /'loimer
après la lecture des Mémoires, où li^ respect et \o
chagrin retiennent la plume de l'éciivain e! abrè-
gent ses développemenls. Il sullil de bre ce que
M. de Chateaubriand a cité des jet! res de Lucilc
258 M. DE CHATEAUBRIAND
pour rejeter loin de soi toute supposition qui por-
terait atteinte à l'angélique pureté de cette sœur.
Il arrive au sentiment fraternel, comme à toutes les
affections légitimes, de prendre dans certaines per-
sonnes une tournure romanesque qui fait le malheur
de la vie : c'est ce qu'on voit dans les lettres de
Lucile, où riiumeur noire qui la dominait empoi-
sonne ses relations avec le compagnon de son en-
fance. Si M. de Chateaubriand était moins discret,
on sentirait mieux à quel point la folie de Lucile
était congénitale et invétérée, et le secret fort triste
et fort naturel du malheur qui la poursuivait em-
pêcherait la pensée de s'égarer dans des suppositions
cent fois plus tristes. La conception de René est
étrange et pénible ; mais René avait paru du vivant
de madame de Caud, et si cette femme, d'une piété
parfaite, y eût reconnu le plus imperceptible reflet
de ses sentiments ou de ceux de son frère, elle
aurait méprisé ce frère pour lequel son admira-
tion et sa confiance s'expriment en termes si tou-
chants.
Ce que nous avons dit jusqu'ici montre dans M. de
Chateaubriand une exquise délicatesse de sentiments,
un désintéressement à toute épreuve, une constance
I
ET I^ES MÉMOIRES. -2r,î)
el une rectitude remarquables dans le commerce de
ramitié. A ces vertus j'en joindrais volontiers une
quatrième, le travail. On ne réfléchit pas assez sou-
vent que la vertu du travail est un des aspects les plus
importants de la probité. C'est le ressori de l'àme, qui,
loin de se laisser abattre sous les obstacles, lutte avec
une énergie sans cesse renouvelée contre la tendance
de noire nature à se relâcher et à faiblir. La paresse
à son tour, la paresse signalée comme un péché ca-
pital, est cette pusillanimité chronique que les théo-
logiens scolastiques appelaient acediu, et que nous
retrouvons désignée sous le même nom dans V En fer
du Dante. Il va des acediosi clans toutes les carrières
de la vie, et particulièrement parmi les gens de
lettres. C'est ce qui produit le charlatanis;.ie et
cause ordinairement la décadence des littératures ;
l'insolence avec laquelle certains écrivains abusent
de leur ronom poiu* jeter au pul)lic des ouvrages à
peine ébaurlK's, ou même les produits d'autres
plumes engagées à leiir service, est une des formes
les plus notables de Vacedia : M. de Chateaubriand
n'a jamais rien eu de semblable à se reprocher. Il
fait remarquer lui-même que son opiniâtreté à lou-
vrage était extrême : « Dans ma jeunesse, dit-il,
260' M. DK f.HATKArr.ni AND
" j'ai souvent ('■crit douze et ({uinzc heures sans
1) quitter la lahlc oii j'étais assis, raturant et reconi-
)^ posant dix l'ui> la môme page. L'âge ne m'a rien
)■) fait perdre de eelte faeulté d'application. Aujour-
)) d'hui, mes correspondances diplomatiques, qui
» n'interrompent point mes compositions lilté-
>> raires, sont entièrement de ma main. » (T. III, p.
233.) Ces révélations n'ont rien d'exagéré. M. deCha-
le;ni]iri;ni(l ;iv;iil de- li.iliiliidcs méthodiques qui
rontrasiaient avec l'i(|('c ((iTon se fait d'ordinaire
des l'iitraîuements de son imagination : rhaque
matin il se remettait à l'ouvrage avec la ponctualité
et racharnement diiu hon ouvrier; jamais il n'a
rien présenté au puldic qu'il neùl travaillé, revu,
corrigé avec une persévérance merveilleuse. C'était
pn'>(jiir 1111 iiialheur, je fui déjà dit, (ju'iin manu-
scrit restai liinL;li'iii|)s entre ses rnains; car. à force
de chercher le mieux, il elTacait (]r< lieautés réelles,
surtout avec cette dis[i(>sition singulière qui l'empê-
cliait d'avoir conliance dans rien de ce qu'il eût
écrit. Ses préfaces, ses avant-propos, ses moindres
notes le montrent tout entier. Jamais il n'aurait
souffert que personne écrivit une ligne pour lui.
Ce respect de soi-même et du puhlic est devenu
ET SP:S mémoires. :>P.i
assez rare pom- qu'on en lasse un des niéiiles essen-
tiels de M. de Chateaubriand.
Une chose encore qu'il faut toujours relever dans
les hommes qui, par leur position, leurs talents
ou leurs charges, ont pu inlïuer sur le sort de Icnrs
semblables, c'est cet éloignemenl de toute oflense,
ci^tte compassion des faibles qui lui ont attire tant
de bénédictions de la part des désliérités de ce
monde. Toutes les fois qu'il parle de lui, soit en bien,
soit en mal (et nous verrons qu'il ne s'épargne
guère), on est frappé de la justesse des expressions
que lui dicte sa conscience. « Et moi aussi, tel que
» les puissantes urnes desfleuves, j'ai répandu lepetit
» cours de ma vie, tantôt d'un côté de la montagne,
» tantôt de l'autre; capricieux dans mes erreurs,
)^ jamais malfaisanl. » (T. II, p. ^70.) C'estlasliicle
vérilé. A côté de ces haines presque loujours gV'iié-
reuscs qu'il concevait contre ceux dans lesquels il
avait cru reconnaître un obstacle au })ien, et qui ne
se sont jamais plus vivement prononcées que contre
le représentant le plus célèbre, dans notre siècle, de
la politique des intérêts, le prince de Talleyrand, il
avait ime douceiu" habituelle qui aurait été la plus
charmante des qualités si ell(> n'av;iil été accompa-
15.
202 M. DE CHATEAUBRIAND
gnée d'une assez forte dose d'indifférence; avec une
bonté rare il manquait de sensibilité. Mais ici je
m'aperçois que j'entre dans les aspects défavorables
du caractère, et, avant de m'y engager, j'ai besoin
d'opposer à ceux qui ne voient en lui qu'une vanité
sans bornes, une soif de bruit que rien n'aurait pu
satisfaire, une de ces pbrases-portraits dans lesquelles
il se découvre si nettement : « Ce que j'aurais aimé,
j> avant tout, eût été une vie glorieuse par un ré-
f> sultat éclatant, et obscure par la destinée. » (T. IV,
p. 135.) Et en effet, la lutte de tous les instants lui
était antipathique : il ne changeait de place que pour
échapper à ce que les événements avaient fait de
lui ; c'était, par-dessus tout, un homme d'habitudes
régulières; il y trouvait le seul remède à une amer-
tume qu'il portait au fond de l'âme comme un mal
héréditaire; et si la Providence, qui le destinait à
un rôle si élevé, eût voulu qu'après une grande chose
accomplie, tel qu'aurait été le passage au nord-ouest
de l'Amérique, que, dans sa jeunesse, il ambitionnait
de découvrir, il coulât une vie obscure et fortunée
auprès d'une femme d'un caractère calme et doux,
dans le fond d'un comté de l'Angleterre, il se serait
peut-être ennuyé beaucoup (car l'ennui le poursui-
ET SRS MftMOlP, RS, iC?,
vait partout, même dans le repos), mais à coup sùi-
il eût joui do loul le bonheur compatible avec sa na-
ture.
J'aborde enfui le secret le plus triste de ce carac-
tère exceptionnel, et en le faisant, j'ai besoin d'écar-
ter le prétexte sous lequel des gens d'un caraclère
loul différent ont trouvé moyen de se gâter, en
singeant ces abîmes de l'àme don! il a trop parlé, et
oîi tout s'aigrit comme dans le fond d'un vase mal
préparé. M. do Chateaubriand avait hérité de la
roideur paternelle et des souffrances comprimées de
sa pieuse mère une maladie morale qui fut nourrie
par l'isolement dans lequel on laissa s'écouler les
années de sa jeunesse. Sous ce rapport, on remar-
que une frappante analogie entre lui et sa sœur
Lucile, si ce n'est que par la force de son tempéra-
ment et l'aclivilé de sa vie il avait do bonne heure
échappé aux consé'quonces extrêmes do cette fâcheuse
disposition. Que les prodiu'tsdo son imagination se
soient imprégnés de celle mélancolie (à prendre ce
nom dans sa véritable acception de bile noire), c'est
un point qu'on ne saurait mettre en doute : mais il
ne s'ensuit pas fpi'il faille être mélancolif{ue pour
trouver la pO('sio, cl certes ce n'était pas un mélan-
261 M. r>K niATEAmni AND
colique que le plus yrand poëtc du monde, ce clianiro
avenjile, dans lequel s'était reflétée, comme dans
M. de Chateaubriand, l'image vraie de toutes choses.
Je dirai plus, si sa mélancolie eût été moindre, il se
serait montré plus sensible dans ses écrits comme
dans sa vie : car riumieur noire pousse à Tégoïsme.
Nous nous sommes habitués à le voir, en termes
admirables, mais sans masque, peindre les disposi-
tions de son àme : après avoir résumé par quelques
mots frappants ses bonnes qualités, il va nous ré-
véler les malheurs de sa nature. « La faute en est à
» mon organisalioii, dit-il quelque part : je ne sais
i) profiter d'aucune fortune : je ne m'intéresse à
i> quoi que cr soit qui intéresse les autres. Hors en
» religion, je n'ai nucune croyance. Pasteur ou roi,
^) qu"aurais-je lait de mon sceptre ou de ma hou-
>) lelte? Je me serais également fatigué de la gloire
» et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité
» et de l'infortune. Tout me lasse : je remorque
» avec peine mon ennui avec mes jours, et je vai.'v
» partout baillant ma vie. (T. II, p.' 279.) — Je me
» reconnais effrontément l'aptitude aux choses po-
» silives, sans nie faire la moindre illusion sur l'oh-
» stade qui s'oppose en moi à ma ré'ussile complète.
ET SES MEMOinES. 26n
» Cet obstacle ne vient pas de la muse; il naît de
h mon indifférence de tout. Avec ce défaut, il est im-
jd possible d'arriver à rien d'achevé dans la vie pra-
» tique. (T. IX, p. 90.) — J'allai faire ma cour au
>) roi à Saint-Cloud : il me demanda quand je retour-
» nais à Rome. Il était persuadé que j'avais \m hem
» cœur et une mauvaise tête. Le fait est que j'étais
» précisément l'inverse de ce que Charles X pensait
» de moi : j'avais une tête très-froide en soi, bonne
» tête, et le cœur cahin-caha pour les trois quarts et
» demi du genre humain. » (T. IX, p. 126.)
C'est cette disposition malheureuse qui le guidait
dans ses rapports avec les femmes, et qui le portait
à tourmenter les personnes qui prenaient à lui un
intérêt passionné; il avait trouvé les premières et
les plus douces consolations auprès de sa mère ; il
avait eu dans sa sœur Lucile une confidente exaU(''e ;
plus tard madame de Beaumont lui subordonna
toutes ses pensées, et c'est ainsi qu'il rontracla
l'habitude de corriger l'ennui par la domination.
Une fois sur cette pente, il arrivait à des duretés dé-
solantes envers les personnes dont il s'était lait ai-
mer, duretés dont il ne se repentait que quand il n'en
était plus temps, « Depuis que j'ai iicidii celle pcr-
2C0 M. DE GHATEArP.RIAND
» sonne si généreus(3 >■>, dit-il en parlant de madame
la duchesse de Duras, autre amie d'un dévouement
sans bornes pour lui, « cette personne d'une âme si
» noble, d'un esprit qui réunissait quelque chose
» de la force de la pensée de madame de Staël à la
» grâce du talent de madame de la Fayette, je n'ai
» cessé, en Ui'pleurant, de me reprocher les inéga-
» lités dont j'ai pu affliger quelquefois des cœur.^
» qui m'étaient dévoués. Veillons bien sur notre ca-
» ractère! Songeons que nous pouvons, avec un atla-
» chement profond, n'en pas moins empoisonner des
>) jours que nous rachèterions au prix de tout notre
» sang. Ow''^iid nos amis sont descendus dans la
» tombe, quel moyen avons-nous de réparer nos
» torts? Nos inutiles regrets, nos vains repentirs
» sont-ils un rcinède aux peines que nous leur avons
» faites? Ils auraient mieux aimé de nous un sourire
» pendant leur vie que toutes nos larmes après
» leur mort. » (T. VI, p. 39.5.) Il avait, en effet, des
tristesses qui dégénéraient en morne silence et
dont il avait le tort de se servir comme d'un
moven de conserver son empire. Cependant, en se
rappelant une lîuite qu'il attribue à sa taciturnité,
il entre plus avant dans son propre caractère, et ja-
ET SES MÉMOIRES, 2G7
mais miroir, selon nous, n'aura mieux reflété la
réalité des objets : « En aucun temps il ne m'a été
» possible de surmonter cette espèce de retenue
» et de solitude intérieure qui m'empêche de causer
D de ce qui me touche. Personne ne saurait affir-
» mer, sans mentir, que j'aie raconté ce que la plu-
» part des gens racontent dans un moment de peine,
» de plaisir ou de vanité. Un nom, une confession
)) de quelque gravité ne sort point ou ne sort que
» rarement de ma bouche. Je n'entretiens jamais les
» passants de mes intérêts, de mes desseins, de mes
» travaux, de mes idées, de mes attachements, de
» mes joies, de mes chagrins, persuadé de l'ennui
» profond que l'on cause aux autres en leur parlant
A» de soi. Sincère et véridique, je manque d'ouver-
» turc de cœur : mon Ame tend incessamment à se
j» fermer: je ne dis point une chose entière, et je
» n'ai laissé passer ma vie complète que dans ces
» Mémoires. Si j'essaye de commencer un récit, sou-
» dain l'idée de sa longueur m'épouvante; au bout
» de quatre paroles, le son de ma voix me de-
» vient jinsupportable et je me tais. Comme je ne
» crois à rien, excepté en religion, je me défie de
■» tout : la malveillance et le dénigrement sont les
2ôS M. I)K CHATEAinniANn
» deux cai-adères de l'espiil français; la jiioqueiie
)•) et la calomnie, le résultat certain d'une confi-
.!> denoe.
» Mais qii'ai-je gagné à ma nature réservée? d'être
;) devenu, parce que j'étais impénétrable, un je
;) ne sais quoi de l;intaisie qui n'a aucun rapport
» avec la réalité. Mes amis mêmes se trompent sur
>) moi, en croyant me faire mieux connaître et en
» m'embellissant des illusions de leur attachement.
» Toutes les médiocritésd'antichambre, de bureaux,
» de gazettes, de cafés, m'ont supposé de l'ambition,
» et je n'en ai aucune. Froid et sec en matière
)) usjielle, je n'ai rien de rentiiousiastc et du senti-
i> mental : ma perception distincte et rapide tra-
» verse vite le fait et l'homme, et les dépouille de
» toute importance. Loin de m'entraîner, d'idéaliser
» les vérités applicables, mon imagination ravale les
» plus hauts événements, me déjoue moi-même; le
» côté petit et -ridicule des objets m'apparaît tout
» d'abord; de grands génies et de grandes choses,
» il n'en existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, ad-
» miratif pour les suffisances qui se proclament in-
i) telligences supérieures, mon mépris caché rit et
» place sur tous ces visages enfumés d'encens des
ET SES MEMOIRES. :269
» masques de Callot. En politique, la chaleur de mes
» opinions n'a jamais excédé la longueur de mon
» discours ou (h ma brochure. Dans Texistence in-
î térieure eL théorique, je suis l'homme de tous les
» soniies; dans l'existence extérieure et "pratique,
» l'homme des réalités. Avenluieux et ordonn(',
» passionné et méthodique, il n'y a jamais eu d'être
» à la fois plus chimérique el plus jiosililque moi,
» de plus ardent et de plus gla(('; androgvne bi-
•) zarre, pétri des songes diveis do ma mère et de
» mon péie.
» Les portraits qu'on a laits de moi, hors de toute
> ressemblance, sont principalement dus à In réti-
- cence de mes paroles. La foulo esl trop légère,
^ trop inattentive pour se donner lo temps, lors-
» qu'elle n'est pas aveilic, de voii' les individus tels
» qu'ils sont. Quand, par hasard, j'ai essayé de re-
» dresser quelques-uns de co< laux jugements dans
y> mes préfaces, on ne nf.i pas ciu. En dernier ré-
)-> sultal, tout m'f'lan! i''gal, je n'insistais pas; un
» comme vo^is ro^uhez m'a toujours débarrassé de
)) l'ennui de persuadi'r personne ou de chercher à
j> établir ime vérité : je rentre d;ms mon for inté-
f> rieur, comme un lièvre dans son gite; là, je me
270 M. DE C.HATEAUlîni.VMi
» mets à contempler la feuille qui remue ou le brin
» d'herbe qui s'incline.
» Je ne me fais pas une vertu de ma cii'conspection
» invincible autant qu'involontaire : si elle n'est pas
» une ftuisseté, elle en a l'apparence; elle n'est pas
» en harmonie avec des natures plus heureuses, plus
» aimables, plus faciles, plus naïves, plus abon^
» dantes, plus communicatives que la mienne. »
(T. III, p. lr>I et suiv.)
Ecce homo : voilà l'homme! Est-ce le chrétien?
Oui, car il a appris à se connaître; non, car il n'a
pas fait l'effort suffisant pour triompher de son mau-
vais penchant. Quelquefois il est implacable comme
un païen : « M, deVillèle, que j'aimais sincèrement,
» cordialement, a non-seulement manqué aux de-
» voirs de l'amitié, aux marques publiques d'atta-
» chement que je lui ai données, aux sacrifices que
» j'avais faits pour lui, mais encore aux plus simples
» procédés. Le roi n'avait plus besoin de mes ser-
» vices ; rien de plus naturel que de in'éloigner de
» ses conseils; mais la manière est tout pour un
j) galant homme, et comme je n'avais pas volé la
y> montre du roi sur sa cheminée, je ne devais pas
>) être chassé comme je l'ai été... J'ai été ami sin-
ET SES MÉMOIRES, 271
D cère, je resterai ennemi irréconciliable. Je suis
j) malheureusement né : les blessures que Ton me
» fait ne se ferment jamais. » (T. VIII, p. 47.) Voilà
ce qu'il disait dans une lettre à M. de Montlosier;
et plus tard, en s'adressant au roi Charles X : « Les
» ministres sont mes ennemis : je suis le leur; je
> leur pardonne comme chrétien : mais je ne leur
» pardonnerai jamais comme homme. » (T, VII,
p. 77.) Les préjugés du monde le dominent; l'or-
gueil est le plus fort : s'il ne se complaît pas dans son
endurcissement, il ne se croit pas du moins la force
d'en sortir ; « Il serait mieux d'être plus humble,
» plus prosterné, plus chrétien. Malheureusement
» je suis sujet à faillir; je n'ai point la perfection
» évangélique; si un homme me donnait un souf-
» flet, je ne tendrais pas l'autre joue. >) (T. VIII,
p. 99.) Après voir recueilli ces tristes paroles, on ne
s'étonne plus que ceux qui renient l'Évangile récla-
ment comme un des leurs l'auteur du Génie du chris-
tianisme. On dirait de ces esprits de l'abîme qui,
dans les compositions du moyen âge, attendent les
âmes au passage, et se flattent d'avance, à la vue de
certaines taches, de pouvoir emporter leur proie :
mais de l'autre côté est l'ange qui dispute à Satan
îli M. DE CHATEAUBUFAND ET SES MÉMOIRES.
sa conquête; et la sentence du juge ne se fonde pas
toujoui'S sur les griefs de l'accusateur. Il nous reste
une (''nignie pénible : nous ne pouvons la résoudi-e
qu'en étudiant dans M. de Chateaubriand rhoinrm^
religieux.
IV
L HOMME RELIGIEUX
En abuidant la piu lie lu plus dilïicile de ina lâche,
.j<' eommence par éeartei', ou du moins par allénuei'
un leproche qui n\a pas plus manqué au dernier
ouvra^ie de M. de Chaleaubriand qu'à ses prodiic-
li(»ij> li's plus (•('iL'biTs. (In x' r;i|i|)r||c ((iir, ]i)\< (!■•
I appai'ilion du (îf'iiic du rltrislidiiisiiii', ce livre, <|ni
devail seconder d'iim.' maiiièii.' si cllicace le lélablis-
semenl des aulels, avail renconln'' dans le rlei-^V-
des juges exlrèmement sévères : il en lui de même
))Oni" les Marli/rs. Les procédés de Tauleui' el la
liberli' de Ions et de lableanx qu'il conservail daii>
l'ap])récialion des véril''s de la relitiioii el dan:; la
peinlure de sesbeauléb, cau^aienl du liouble et de
rinquiéiude ; on n'avait jamais leneontié un apolo-
giste de celle sorte, elquelquei-un., par de.- couoi-
■274 M. DE CHATEAUBRIAND
déralions rigides, étaient prêts ù le rejeter parmi
les adversaires. Il fallut la grandeur du succès, la pro-
fondeur de l'impression, l'évidence des avantages que
la religion en retirait, pour faire taire les scrupules.
Que xM. de Chateaubriand les réveille encore une
lois ou qu'ils soient excités par d'autres circon-
stances, toujours est-il que la piété des Français
revient avec peine des habitudes ({u'elle a prises
sous l'inllucnce, ouverte et lalenlc, du jansénisme.
Cette inlluence de cent cinquante ans a été si
forte, elle a trouvé un aliment si docile dans la tour-
nure logique de notre caractère national, qu'on peut
voir à chaque instant les honmies qui se croient les
mieux revenus à la doctrine romaine tomber dans
des exagérations que le bon sens du reste de rÉgUsc
catholique a toujours soigneusement rejetées. On
poursuit ce qu'on appelle le paganisme avec le
même zèle que les sectaires du xvii' siècle dé-
ployaient conire la corruption de notre nature dé-
chue ; on condamne al)solument les choses à cause
de l'abus qu'on peut en faire, et on se laisse aller
ainsi, sans s'en douter, sur la pente de ceux qui,
dans les premiers temps de l'Eglise, mutilaient le
corps afin de lui ôter les occasions de pécher.
ET SES MÉMOIKES. -273
Parce que, dans le domaine des ails et du goût,
l'esprit humain a conservé Tempreinle et gardé
l'héritage des temps où l'on avait fait de l'imita-
tion embellie de la nature un enchantement univer-
sel, ce que l'aspect extérieur de la société moderne
a conservé ou repris de cette physionomie an-
tique devient l'objet d'anathèmes extravagants; on
prête au spectacle de certaines choses et à l'elTet
de certaines habitudes une importance et une elTi-
cacilé qu'elles n'ont pas. Rome, avec la splendeur
de ses souvenirs et la richesse attrayante de ses
musées, mériterait, à ce compte, d'être traitée
comme le faisaient les protestants quand ils ne
voyaient dans les beautés dont elle brille que des
ornements de la prostituée de Babylone.
Quand bien même on retrancherait des Mémoires
d'outre-tombe quelques pages et surtout ({uelques
citations qui n'auraient jamais th\ y trouver place,
l'ouvrage n'en continuerait pas moins d'inquiéter
et d'irriter les successeurs de ceux (pii traitaient de
profanation une grande partie des beautés du Gé-
nie du christianisme et des Martyrs. On donnerait
volontiers aux Mémoires d'outre-tombe le titre d'une
des pièces de Shakespeare, Comedy of errors. Du
276 M. DE CHATEAUBr.lAM)
moment qu'un peintre, j'allais dire, pour me servir
d'une expression i'avorite de David, un imagier
eonnnc M. de Chateaubriand, avait entrej)i'is de
! aiouli'r sa vie, il lui aurait été impossii)le d'e-nr-
pèrlier une \ariété inlinie de i'ormes et de couleurs
de se }troduire sous sa plume. On n'est pas impu-
nément lin altiste, et celui qui joui! des l)eauli'> de
Tail pour elles-méiui's trouve une source d'in- .
struetion plus solide qu\)n ne ]>ense là où la plii})art j
Ai'> hommes diraient volontiers, comme le marqui.>
de Ximenès au rossiunol : Tchiiras-Ui, viUiine bête!
Laissons donc de c(jté ceux qui, par un redou-
hlemcnl de M'vé'rili', lenouvelleni, à l'occnsion des
Mémoirrs, une (jnciellc dejjiiis lonittemps décidi'-e
par reXpi'rii'Uce, le lioùl et le lioji SCUS. tle (Jlle de>
eriliipies plus si-riiMix, (\*'<^ âmes plus lé^ilimeiiicnl
in({uiètes reprochent à M. de Chateaubriand, ci; ]
iTesl pas seulement d'avoir prodiiiué Ic'S ornements
|)i'oranes, c'est d";i\nii' souvent ou subordonm'' ou
méconnu les vérités religieuses; c'est d'avoir par-
lois proléré' (\o^ paroles qui laissent un doute sur la
fermeté de t>Li loi; c'est de s'ètie ari'èté, en quelque
sorte, à moitié du chemin qu'il avait lui-même
tracé; c'est d'a\uir louim. par ion exemple, deô
loi h ES MEMO 1 KEN. -277
iiiotit's (l'iK'sitalioii cl de liédeiii' à ceux que si
parole avail eiilliousiasinés ; c'est, eulin, d'avoif
(Halé le speelacli^ d'iuie àiiie où le clirisliaiiisnie ne
sonltlc avoir laissi' (prime iiii[»n'ssi(»ii Mipeiiicielle,
cl (ravdic ;iiiisj aiilniisé à croire que, pom lui, hi
nliuioii )i'(''l;iil (pi'ini vèleinciil exh-rienr, i\rr jiai
le>- ani^oi.ssc.s ilenoli'c ualuie, cnd)ellipar riuiai^iiia-
lion, el sous lequel la réalilé se cache avec sa déscs-
péranle sécheresse. Pour savoir si ces conclusious
soul Ibudées, il l'aul se l'ciuii'e conqile cl {\t'^ leiiq>s
où iM. de Clial''aul)iiajid l'-lail ui', cl de ri-diicalion
(pfil avail l'ccue, cl des circonslances (pii, ajirès
TaNoir l'iuiiii' sous les lois de la nditiion, I.' laissèrenl
iH'.iiiiiioiiis, .-"i cerlaiiis (',^ai'ds, dans At'< lindies in-
d(''cis.
M. de Clialcauhriaud a\ail d(''jà publit' à Ltuidrcs
VEssai sur les révohilions, cl dans rcxulii''i'an(;e de
sa verve cl de ses souvciùi's, il avail eiilassi'' r('noriiie
iii.uinxiil {\*'<- Xdirlic:; il t'-liiil doue di'jà aiileur cl
pliilosoplie ; les iinprcssioiis d'iuie i''diic;ili(ni clni'-
lii'iuic s'élaieul eu parlie nlililcrées dans s(»u àine;
le contact d un siècle où la loi ccniblail prèle à
s'éteindre, ses lectures et la voix des passions qui
l'avaicnl loiigtemp;. ravag''; en .ccicl, avant do laire
- • 11) ■
■278 M. DE CHATEAUBRIAND f
explosion au dehors, tout avait contribué à le lancer
dans le torrent du xviii' siècle; passant en Amérique
avec des missionnaires, loin d'être touché de ce
dévouement dont nous voyons aujourd'hui les fruits,
il avait cherché, c'est lui-même qui le raconte j
(t. II, p. 113), à détourner de la voie droite un
Aiiulais récemment converti au catholicisme, lors-
,: 1
qu drcrul à Londres, de sa sœur, madame de Farcy,
une lettre à laquelle nous devons les ouvrages cpi'il
l\ composés pour la dél'ense et la gloire de la reli-
gion. Cette sœui-, un peu plus âgée que lui, et qui,
par conséquent, n'avait pas été comme Lucile au
niveau de son enfance, n'en avait conservé que plus
d'empire sur son esprit. Il l'avait trouvée à Paris^
dans tout l'éclat de la beauté et des grâces, enivrée
du monde dans lequel, en sortant d'un sombre ma-
noir de Bretagne, elle avait pris place, avec cette
assurance qui fait souvent des femmes de sa pro-
vince des perfections improvisées. Cette sœîuI", qui
jouissait de tout parce qu'elle avait autant de cœur
que de cliarmes, avait vaincu la première cette
sauvagerie bretonne qui faisait pour lui de la société
un supplice, et dont il ne put jamais complètement
guérir; mai? frappée par la révolution au milieu
ET SES MÉMOIRES, -279
même de ces plaisirs, traînée en prison à la suite
de sa mère, elle en était sortie avec un trait de la
grâce plus profondément enfoncé dans le cœur
qu'il n'appartient à la plupart des hommes. Dès
ce moment avait commencé pour elle une vie de pé-
nitence et d'expiation qui la conduisit rapidement à
une sainle mort. Mais avant de donner sur son lil
de douleurs un de ces exemples qui ne s'effacent
pas dans la mémoire des chrétiens, elle avait vu ellC'
même sa vieille mère expirer sur un grabat, l'âme
navrée des erreurs de son fils, et détestant le siècle
qui en avait fait un philosophe incroyant. Le 1" juil-
let 1798, un an seulement avant qu'elle ne mourût
elle-même, madame de Farcy adressait de Saint-Ser-
van, à son frère, une lettre qui ne lui parvint, dil-il,
que longtemps après, et quand cette sainte avait cessé
de vivre. Nous reproduisons le texte de cette lettre,
parce qu'elle est comme le nœud d'une existence
environnée de tant de gloire :
« Mon ami, nous venons de perdre la meilleure
» des mères ; je t'annonce à regret ce coup funeste.
» Quand tu cesseras d'être l'objet de nos sollicitudes,
» nous aurons cessé de vivre. Si tu savais combien
» de pleurs tes erreurs ont fait répandre à notre
28U M. OK CHATEAL'P.RIAND
» respecl;il»l(' iiirro, combien rWo^ paraissr-nt (l('j)l(i-
-) rablos ;'i loiil co qui pense et l'ail profession non-
'> sculoïKMil (II' j)ii'l<', mais (le raison; si lu le savais.
Il jK'ul-èln' cf-hi. rontiiluif'iail-il à l'ouvrir les xciix,
» à II' t'iiiiT ri'nn]irrr ài'crirr' ; d si Ir rii'j. IoucIk'' de
»> nos voMix, pcriiii'lhiil iiolrr n'union, lu Irouvr-rais
0 au iiiilir'u (lr iinii- litui Ir l)( )iilii'iu- qu'on pcul
>) renconirer sur la lerii'; lu nous donurrais cr
I» l)onlieui\ far il n'en ('>l poiiil pour uous. I;ui(li>
>•) que lu nous manques d (jur nous iivons liru
>> (rèliT' inquiètes de Ion sorl. « (T. III, p. 'lit'/.) —
■)i Qu:iiul la Irllrr (lr jua S(i3ur me jiarvini au (li'li'i
.) (les mers, disail M. de (ihaleanhriand dans la pii'-
» l'aci' di' 1.1 prruiirri' T'ililidU du di'H/i' ihi rlnislin-
« ))isiin\ ma siein- ellc-nuMui' nCxislail plus; dlr
" (''lail morli' aussi {]t's suile^s dr- son cnqirisdniir-
" mi^nl. Os deux voix soilics du lomlican, eellc
" mori qui M'rv.iii d"inler|in"'le à la inorl, nroni
" IVapiM'. .le suis devenu rhri'lieii. .lr- n'ai |»oiul
" (■('(]{'', j'en (OinieiLs-. à de iii-andes luuu(''res surnii-
<i Inrelles : rua eonviclion esl surlie du cu'in' ; j'.ii
» pleiin'' el j'ai cru. ■' Il ajnuhui dans ses ;l/r»/o//v'.v .■
(v Je m'exa!i(''i'ais lua linile; V Essai n'('lail pas nu
" li\re inqiie, ni;u< im liMe de dnule el de douleur.
KT SES MEMOir. i:s. -2S1
» A liavt'is li's ténèbres dé cet ouviagc se |!;li^^^e un
') rayon de la lumièi'e cln't'tienne qui brdla sur mon
'1 l)ei'ceau. Il ne lallail |ias un Lii'and cU'orl poni' rr-
\ » venir du sccjdicisiiir de lEs-'i/ii À la corlilndr du
I' (ii'iiii' (Jii chiisliinii.stiH'. » (T. !ll, )>. i27().)
Les siliiations nie semblent bien mai'((M(''es en
loni eeci. Madame de Cbalr-aubriand, avec la soUiei-
finlc d'une ebrétienneCl les craintes d'une personne
don! la vie s'(''lail (''coulT'o duns la reiraite, api'ès
avoir suivi de loin son lils au nnlicu des orap'S el
d(^s dangers, avait vu dans la publication de VEssiii
le jxtint l'ulminanl de ses erreurs; elle aiu'ail voulu
(pi'il cessât d'écrii'e et qu'il revint se ronliner en
iîi'claii'ne. Julio, qui elle-même, dans la IVrvcur de
sa pénitence, avait brûlé sos poi'sies (car la rnuse
avait visité tout ce dcriucr ban, tout ce reoajn de la
nombreuse lamilledes Cbateaid^riand de Cornbourîi»,
Jnlic ne voyait de salut pour son frère qin- dans un
safi'iliri^ semblable, et a})rès s'être condamn(''e elli^-
mrme à expier une vie mondaine, elle souliailail que
la voi\ d'une mère mourante obtint le i-eloui- à Dieu
d'un IVèiY' dont les cireurs avaient, ct(' bien plus
graves. Elles l'éussircnt l'une et l'autre cpiant au
point le pln^ inqtorlaut de leur entreprise : Tcci-i-
Î88 M. DE CHATEAUBRIAND
vain atteint par Voltaire et enrôlé à la suite de Mon-
tesquieu et de Rousseau devint un défenseur de la
religion ; l'effet de la voix maternelle fut magique, et
quand M. de Chateaubriand n'aurait rendu d'autre
service que de tuer le ridicule qu'on était parvenu
à attacher au culte le plus beau et le plus sympathi-
que, en restituant ainsi au christianisme sa préémi-
nence intellectuelle, il faudrait toujours s'agenouil-
ler devant la force surnaturelle que Dieu prêta à la
voix de deux pauvres femmes.
Mais l'avertissement du Ciel et de la mort avait
rendu en même temps à l'auteur de V Essai un ser-
vice littéraire essentiel ; il avait montré une route
fixe au vague de son esprit ; il l'avait mis d'accord avec
lui-même. S'il fallait, comme il le dit, peu d'effort
pour revenir du scepticisme de VEssai à la certi-
tude du Génie du christianisme, la transition était
encore plus facile du manuscrit des Natchez à la
glorification de l'Église catholique. Le chaos lumi-
neux des Natchez, si important cà étudier quand on
veut remonter à la source du talent de M. de Cha-
teaubriand, brille déjà de toutes les beautés poéti-
ques de la rehgion ; et c'est le sentiment de ces
beautés, bien plus que le mérite do la démonstra-
ET SES MÉMOIRES, 283
tion, qui fait la puissance du Génie du christianisme .
Les Natchez étaient un ouvrage heureusement in-
conséquent, où l'auteur se montrait chrétien mal-
gré ses propres opinions. En insérant dans le Génie
du christianisme deux épisodes où Ton relrouve le
vague rêveur et l'alliage impur des Natchez, en fai-
sant même de ces deux épisodes qu'il publia d'abord
un moyen d'habituer les lecteurs du xviif siècle à
un ouvrage écrit pour glorifier la religion, M. de
Chateaubriand introduisit dans cet ouvrage une in-
conséquence regrettable, je dirai même une con-
tradiction que la publication des Natchez a pu seule
exphquer.
A partir du moment où il revint à la religion,
M. de Chateaubriand sembla ne plus s'appartenir tout
à fait à lui-même. Au retour de l'Amérique, où le
sentiment de la grandeur des missions avait pénétré
comme malgré lui dans son âme, un cantique fami-
lier à son enfance, qu'il entendit tout à coup au mi-
lieu des terreurs d'une tempête, l'avait ramené vio-
lemment des sécheresses de la philosophie à toutes
les émotions d'un cœur chrétien. L'Église exilée et
environnée de respects en Angleterre lui montra
une puissance morale qu'il avait presque oubliée;
•28i >f. [>K CHATKAUBRIAM)
enliii le cuiip iin'il reçut par la letlie de niadaiiie
de Farry acheva de rentraîner. Il a racond' rom-
iiieiit. an sni'iii- de sa jifeinière enfanee, après avoir
('•II' voiii'' à la siniili' Vier;ie. le relinir-nx rpii le rele-
vait de re vieu dans une huiriblc eliafielle consacrée à
Xotre-Darne de Nazareili Ini dii >■ (pTil visiteraiî
•> peut-être un joui' dans la ['alestine celte Yieriie
-> de Nazai'elli à qui il devait la vie par rinterces-
» sion des prières du pauvre, toujours puissantes
» auprès de Dieu. » (T. I, p. 50.) Ces paroles, que
ses oreilles enl'anfines avaient retenues, ne s'effacè-
rent jamais de sa mémoire, et quand le désir tout
littéraire de pouvoir peindre d'apiès nature les lieux
où il plaçait la >-rriH' des Marh/rs le poussa vers
rOrii'nt, il (ilM'il encore, au fond de Famé, à cet a|)-
[irl (]('> jiremicis jours de sa vie. Ceux qui ont ('-ludii''
di' ])\v< les senlinienls de M. de Clialeaubi'iand onl
]tu s";q)i'r(N'Voir qu'il y avait dans >a disposition re-
lijiieuse quelque chose de naturel et de candide (pii
contrastait avec les habitudes ordinaires de son ca-
ractère et de son esprit. C'est là un des signes les
plus ordinaires de la religion. Notre arnour-propre
se plaît à attribuer tout ce que nous sonmies à nous-
mêmes; mais ])Our ))eu que nous nous regardions
I
i
ET SES Mf-.MOIRES. 280
passer, nous voyons aisrinrni que la li'adilioii nous
domine et que nous dépendons d'influences incon-
mii's, di' prolr-clioiis uiyslriiruscs qui tiennent les
pi'incipaux Jils de notre e\istene(\ Lorsqu'à ces [tn--
iiiiers i^ai^es de l;i liiveur dn ciel vinrent se joiiidr.'
|esp|-ièi-e> dune luèl'i^ lUOUI"Ulte e| le EepH'd d'iMie
, sainte de plus dans le ciel, M. de (-haleaubiiand,
en d('')iit de toutes ses laiblesses. lui bien Inic»' d<'
demeurer l'I.iomme de la religion.
II n'en devait pas l'ester à la supei-ljcie : c'im'iI l'-lt;
en d/'llnitive pour lui un sort di''ploraMe que de
i'em))lir l'oriice de |;i cyruliale qui ir'-percuie ]e son
([uV(U lui iuq»rirue, sans ]»oss('dei- en elle-nièrne
riiaruionie qu'elle e\li;de. r>;uis (■•■■ vn\r |ias--ir el
jiour ainsi dire inqier-sounel. ceux (pii ue soullViuil
la religion que comme poi'sii', et (pu la lepoussi'ul.
i-ouuiie rèiiie, auraient trop bien Irouv/' leui- c(tnqile.
Je un- ligure ([iie beaueoiqi de ^^ns dureiil èlr(''
l'-htuni's lorsqu'il- liuvnl, en ISil. la di'dieacc dr la
I />• ili' Jtinirc : A lu ÏHi'inoiii' (II' rnhhr Sriiiliii.
jiii'lii' lit' Siuiil-Siiljiiii'. et quaud iU lrou\èreul
(lau> la pr/'lace de ic li\re tjiie c"i''lait ■• pour oli/'ir
rt aux ordres du directeur de sa \ie >< que \1, de
Chateaubriand l'avait l'crit. (i'ot par un be-oiu iin-
286 M. Iti: CHATEAUBIIIAND
périeux de sa conscience qu'il a laissé ce témoignage
d'où résulte un point capital du jugement qu'on
doit porter de lui.
Mais il n'était pas seulement de ceux qui se font
trop libéralement pour eux-mêmes des provisions
de repentir; il eut aussi, dans ses rapports avec le
monde, quelques-unes des faiblesses du respect liu^
main. 11 aurait fait volontiers comme ces femmes du
grand monde qui, au commencement de ce siècle,
tout en remplissant leurs devoirs religieux, n'osaient
se compromettre en prononçant le mot de confession-
nal. M. de Chateaubriand aussi s'abstenait de com-
muniquer ces secrets de piété personnelle qui le
soutenaient au fond de l'àme. Dans ses écrits, il a
toujours une tendance à parler de la religion au
passé, tendance qui tient à rembarras qu'il éprou-
vait dans le monde.
Au reste, pour le comprendre et l'excuser sur ce
point, il faut se reporter à l'époque où parut son
apologie de la religion. Quand il citait alors des
usages familiers au catholicisme, les fêtes, les vœux,
les pèlerinages, il parlait à des gens pour lesquels
toutes ces vieilleries semblaient reléguées dans un
passé à jamais éteint; et comme sa vie s'écoulait au
ET SES MÉMOIRES. 287
milieu d'un monde où l'ignorance absolue des faits
religieux est une fatuité habituelle, il finissait par
croire lui-même que rien n'avait surnagé de tous
ces trésors d'une poésie naïve et louchante. Sa
nourrice l'avait voué, tout enfanl, à Notre-Dame
de Nazareth : c'étaient là les us et coutumes du bon
vieux temps; on aurait dit qu'il ignorait à quel
point celte pratique était journalière dans les po-
pulations catholiques. >> Le vojude la paysanne bre-
^) lomic n'est plus de noti'e siècle, dit-il : c'était
f> toutefois une chose touchante qiie l'intervenlion
» d'une mère divine placée entre l'enfant et le
» ciel, et partageant les sollicitudes de la mère
» terrestre. » (T. I, p. 4:2).
Lorsqu'un réveil sérieux succéda au demi-som-
meil dans lequel languissait l'Eglise française, M. de
Chateaubriand était trop vieux, tiop retiié en lui-
rriôme, trop volontairement ennemi de tout mouve-
ment dont il ne pouvait plus prendre la direction,
pour s'associer à ces découvertes du monde reli-
gieux dans lesquelles les hommes de notre âge ont
fait des expéditions aussi étonnées que les voyages
du capitaine Cook au milieu des sauvages de la mer
du Sud. Il était toujours touché de la générosité deà
'288 M. m. MiAlLALlUllA.M»
M'iiiiiiiriiis : il ii]jplaii(li>sail à ce qui éUiil buii cl
('•levé; mais le lenaiii sur lequel on s'éUiil placé lui
('lai! rcslé' ii'Oji iiicdinni iicmlanl loulc sa vie jmuu'
qu'il ((iiiiiuil l'iilHih' (le ^'\ iiiriirc. J| lais^ail l'aii»',
cl luiliaul la (li>)Mi-ili(iii «Ic^ \ irillaixls, il aimait
niicuA cidii'c (|nc le iiKiiidc linissail a\cc lui.
I! a\ail iiiau<]n('' (raillcui> à I l'ducaliuii dr .M. de
C.lialcaulfiiaHcl iiu cl(''niciil c^M.'iilicl pour elVaccr de
ses coiivictious loulc impi-cssiou euulradieloii'c :
resj)ril de son lemps Tavait empêché en i^rande
parlie de conuallrc ri-]ulise el de Faimer de la \k\>-
siou (pi'oii a pour elle ((uand on la conuaii. .M. de
(ilialcauliriand, (pii lui deux lois enlanlé' à la rdi-
,uiou par sa uière, dil, en pa>saul, (prelle >"(''lyil vi-
\ei;ir||l illl ('rcs^i'C à |n|UeS les qiicslions l'cIlliicUSCS
de >uu lemps, cl V (pTclle s'élail jelée à cor[)s ])erdu
dans Tallaire de la Cdialolais. » KUiit-ee pour ou
coiilre II' tio}» ci'lèhrc procui'eur LjéïK'ral au parlc-
meul de JiielaLiiic'.' ,le ne >ai> : mais le mdudc (k'-v^l
d'alors nous a|ipnrail loujoms (•(•mme suspect tli^
jansénisme. Ainsi, par exemi)le, dans l'admirable
lécit que M. de Chateaubriand fait de ta première
commiininn, on li'ouve cette impression de toirour 1|
qui nou. poui..iii\ait encore au coninicneancnt du
. LT SES MKMuir.KS. tid
xix* sièclo, quand nous recevions les instructions
(Je prêtres vénérables, échappés à la Taux révolu-
lionnaire. Nos enfants à nous se soni approchés do
Dti^u avec plus de calme, plus de confiance, et je
[lense que ce n'a pas été un malheur. Il suffit, du
l'esle, d'étudier les ouvrables historiques de M. de
Chateaubriand, pour savoir à ({ucl point l'autorité
(II' Fli'urv éîait restée inconlcslahle à ses yeux.
Pour un homme qui s'était iiiiJju de semblables
idi'i^s, c'est encore une diose ('tonnante que la fer-
niet''; avec laquelle il a rendu justice dans ses ou-
vrages aux ordres religieux, même au plus calomnié
de tous. Une des choses certainement qui font peine
dans son livre, c'est le mal qu'il se donné pour faire
voir combien il avait subi, même après la catastro-
phe de 1830, la prévention mouloimièrc contre les
j(''suiti's, c'est le récit (pi'il l'ait de ses efforts pour
combattre la direction religieuse (pi'on donnait à
l'éducation de M. le duc de jjordeaux. Passe encore
pour Mademoiselle, lorsque, entendant traiter ces
irrandes questions, elle s'écriait avec sa gravité d'en-
fnit : « Ce serait bien iiiq;opulaire! ,, Mais 11. d)
C-hateaubrian'i!
Toutefois son bon sens ir(''i:iit ])as toujours do-
i:
21)0 M. DE CilATEAlBRIAND
miné par celte roiilino, et il s'en dégageait souvent
avec une fermeté inattendue. M. d(^ Montlosier, dans
l'entrain d-,^ sa croisade à rebours, entassait, en lui
écrivant, tous les lieux communs de la crédulité' el
de la calomnie : « Mon cher ami, vous et moi n'a-
» vons cessé depuis longues années de combattre.
» C'est de la prépondérance ecclésiastique, se disant
.) religieuse, qu'il nous reste à préserver le roi el
)) l'État. Dans les anciennes situations, le mal avec
» ses racines était au dedans de nous : on pouvail
» le circonscrire et s'en rendre maître. Aujourd'hui
7) les rameaux qui nous couvrent au dedans ont leurs
» racines au dehors. Des doctrines couvertes du
.) sang de Louis XVI et de Charles P"" ont consenti à
» laisser leur place à des doctrines teintes du sang
» d'Henri lY et d'Henri III. Ni vous ni moi ne sup-
1 porterons forcément cet état de choses : c'est
j-^ pour m'unir à vous, c'est pour recevoir de vous
» une approbation qui m'encourage, c'est pour vous
» offrir, comme soldat, mon cœur et mes vœux, que
» je vous écris. » (T. VIII, p. i5.) Avec une perlidii'
aussi bien calculée, l'ancien défenseur du clergé d(^-
vant la Constituante avait tâché de raviver la plaie
de M. de Chateaubriand contre ceux qui l'avaient
I
FT SES Mr.MOinKS. 2^1
«liasse tlu ministère, alin de mieux l'exeiter à s.' dé-
clarer pour la persécution religieuse. Quand on t'iu-
chait la corde de sa disgrâce, on élait sûr de faire
vibrer une terrible colère, et c'est dans la réponse à
-M. de Montlosier que se trouvent en effet ces paroles
irritées contre M. de Yillèle que j'ai précédemment
rapportées. Lorsqu'il s'explique sur le sujet princi-
pal de sa lettre, M. de Chateaubriand n'est pas en-
core calmé, il a l'air de s'en prendre de son affront
à tout le monde; mais le sentiment de la justice et
de la raison le retient sur la pente où Ton voudrait
rentraîner : « J'ai peur de ne pas m'entendre avec
» vous sur des objets graves, et j'en serais désolé- !
y> Je veux la charte, toute la charte, les libertés \m-
)> bliques dans toute leur étendue : les voulez-vous?
» Je veux la religion comme vous, je hais comme
» vous la congrégation et ces associations d'hypo-
i) crites qui transforment mes domestiques en es-
» pions, et qui ne cherchent à l'autel que le pouvoir.
)■) Mais je pense que le clerg(3, d(''barrassc de ces
» plantes parasites, peut très-bien entrer dans un
7> régime constitutionnel, et devenir même le soutien
» de nos institutions nouvelles. Xc voulez-vous pas
» trop le séparer de l'ordre politique? Ici je vous
2a^ M. DC CHATEAUBRIAND
.) donne im*^ prouv»; df mon extrême imparlialilé. Lo
^> clergé, qui, j'ose If dire, me doit tant, ne m'aim*^
■> point, ne m'a jamais défendu ni rendu aucun ser-
■> vice. Mais qu"im})Orle'.' il s'açiil d'être juste cl do
)> voir ce qui ron\ii'jit à la i^li^uion et à la monar-
. rhie. ' (T.Ylil, p. 18). Kt eneliet, M. de Chateau-
briand fut préservé jiar la sincérité de son libéra-
lisme et la fermeté de ses convictions de fout^
participation aux entreprises irréligieu.ses qui [)r'-
parèrcnt le renversement de la monarchie.
11 ne s'en trouva pas moins charg/> de soutenir
auprès de Léon XII les fatales ordonnances de 18i8.
De toutes les révi'lations politiques que renferme son
livre, il n'y en a pas de plus intéressante que ses
conversations avec ce pontife, digne des anciens
jours, auquel le mx" siècle doit le raffermisseiTK^'nt
de la discipline. M. (;e Chateaubriand s'y montre
animé des intentions les plus chrétiennes; maison
mêlant ses pn'-jugV's français à la sincihùt-'' de ses
protestations, i! ne .s'aperçoit pas de la douleur qu'il
répand dans l'àme du successeur de saint Pierre.
C'a été la destinée de Pvome, pendant plus de deux
biécles, de ne pas trouver en Fi^ance un catholique
(pii la comprît, et de maintenir les doctriu'-s qui
ET SES MÉMOIRES. 233
font la force et la vie de riv^lLse, sans espoir de
trouver plus d'écho parmi les fidèles de la France
que dans les pays sulijugués par le protestantisme.
Mabillon et les plus illustres bt-nédictins étaient
partis de Rome sans avoir baisé les pieds du glorieux
confesseur de la foi, Innocent XI, coupal)le, à leurs
yeux, de n'avoir pas cédé à Louis XIV. L('on XII
voyait devant lui l'auteur du Génie du cJn'i.sliaiusmc,
et, dès qu'il s'-agissait des affaires de la religion en
France, un abîme les séparait; ils ne parlaient plus
la même langue. Au sortir de la conférence où le
pap(^ n'avait répondu à ces coups réqjétés que par
des paroles d'une commisération paternelle, M. de
Chateaubriand écrivait au loyal M. de la Ferronnays
(( que le roi pouvait compter entièrement sur la
cour de Rome. » Un mois après, le pape expirait,
et laissait à son successeur les difficultés terribles
(pi'allait susciter la révolution de juillet.
Cependant l'ambassadeur de Charles X eut l'émo-
tion affairée d'un conclave; il fit ou crut faire un
jtape, et parmi les griefs qui le rendent si violent
contre M. le comte Portalis, il faut compter l'humeur
que lui causa la disposition de ce ministre intéri-
maire à lui laisser voir qu'il ne croyait pas la res-
294 M. DE CHATEAUBIUAND
ponsabilité de l'ambassadeur si engagée dans la be-
sogne. Ici, et toujours par les mêmes causes, il est
encore pénible de trouver M. de Cliateaubriand si
éloigné de l'attitude d'un envoyé du roi très-
chrétien, s'occupant, avec une gravité qui lait sou-
riie, de lancer l'exclusion de la France au lieu de
lui faire une gloire de la parfaite liberté de l'é'lection,
achetant fort cher et donnant pour un trésor de
mauvais commérages sur le caractère des membres
du conclave, et obligé, en fin de compte, de faire sa
cour au cardinal Albani, devenu secrétaire d'Etat de
Pie VIII, après avoir réussi à l'écarter du trône })on-
tifical. Il appelait cela encore un succès, et M. Portails
n'avait pas l'air d'y croire : aussi ce dernier recevait-
il de l'irascible diplomate une dépêche comme il n'y
en a pas sans doute une seconde aux Affaires étran-
gères.
Dans cette disposition d'esprit, M. de Chateau-
briand était tout prêt h concevoir des impressions
fâcheuses sur les personnes les plus dignes d'éveiller
son inti'rèt et même d'exciter son admiration : « Les
» conclavistes qui accompagnent nos cardinaux, di-
» sait-il au ministre, m'ont paru des hommes raison-
» nables : le seul abbé Coudrin, dont vous m'avez
ET SES MÉMOIUES. 295
» parlé, est un de ces esprits eompacles et rétrécis
» dans lesquels rien ne peut entrer, un de ces
» hommes qui se sont trompés de profession. Vous
» n'ignorez pas qu'il esl moine, chef d'ordre, et
» qu'il a mémo des bulles d'institution : cela ne
» s'accorde guère avec nos lois civiles et nos insti-
» tulions politiques. » (T. IX, p. 9.)
Cet abbé Coudrin, moine, chef (l'ordre, et qui
j)ortait ses bulles d'institution dans sa poche, était
un des hommes qui, par leur dévouement, leurs
vertus, leur persévérance, avaient déjà n'tabli les
autels avant que M. de Ghateaiibiiand n'eût répandu
les fleurs de sa poésie sur ce nouveau triomphe de
Jésus-Christ. J'aurais voulu qu'au moment où il
traçait du pieux conclaviste un portrait si peu flatté,
on lui eût apporté la Vie de M. Coudrin, livre où
rmcxpérience du style ne lait que miinix ressortir l:i
grandeur des services rendus à la religion par la
fondateur de la congrégation de Picpus. Si on lui
avait dit en môme temps que les ordonnances de
18^28, dont il présentait naguère l'apologie à Léon
XII, avaient contraint, sans que personne, pour
ainsi dire, en sût rien ou s'en souciât en France (car
on ne pensait qu'aux jésuites) , avaient contraint,
29G M. DI-: CHATEAUBRIAND
dis-je, cette congrci^alioii de former du jour au len-
demain douze collèges de plein exercice, où plus de
deux mille jeunes gens recevaient une éducation
simple, solide et chrétienne, et répandaient chaque
année dans la société une nouvelle tribu de citoyens
utiles et ennemis des révolutions, il se serait moin>
étonné du peu de condescendance de l'abbé Coudrin
pour les idées en laveur, et au lieu de laisser dans
ses Mémoires un triste témoignage de son injustice,
il eût célébré par quelques belles pages le pieux
conclaviste comme un des héros de la religion.
Peu de temps après, il rencontrait, « entre les
» bains de Titus et le Colisée, une pension de jeunes
» garçons; un maître à chapeau rabattu, à robe traî-
» nante et déchirée, ressemblant à un pauvre frèrf
f> de la Doctrine chrétienne, les conduisait. Passant
» près de lui, ajoute-t-il, je le regarde, je lui trouve
)) un faux air de mon neveu Christian de Ghaleau-
D briand; mais je n'osais en croire mes yeux. 11 me
» regarde à son tour, et sans montrer aucune sur-
» prise, il me dit : Mon oncle ! Je me précipite toul
» ému et je le serre dans mes bras. D'un geste de la
» main il arrête devant lui son troupeau obéissant et
5) silencieux. Christian était à la fois pale et noirci.
ET SES MÉMOIUES. 297
» mine par la fièvre el brûlé par le soleil. Il m'apprit
» qu'il était chargé de la préfecture des études au
i collège des jésuites, alors en vacance à Tivoli. Il
') avait presque oublié sa langue, il s'énonçait difficile-
» ment en français, ne parlant et n'enseignant qu'en
') italien. Je contemplais, les yeux pleins de larmes,
» ce fils de mon frère devenu é-tranger, vêtu d'une
') souquenille noire, poudi'cuse, maître d'école à
» Home, et couvrant d'un feutre de cénobite son
" noble front qui portait si Ijien le ( asque. » (T. IX,
p. lio.) M. de Chateaubriand a beau fliire, il faut
toujours que des saints de sa famille lui barrent le
chemin. (Ju'aurait-il eu à dire contre la résolution
de ce jeune homme, devenu jésuite à une époque où
Ton poursuivait son ordre avec un redoublement
d'injustice? Il l'avait connu dès .sa naissance; ill'avail
vu sacrifier tous les avantages de la noblesse et de la
fortune pour embrasser la pauvreté et l'opprobre; el
ce pauvre prêtre errant sur les ruines de Rome avec
une aussi chétive apparence lui rappelait le sang
de son frère qui s'était mêlé- sui' Técliafaud à celui
du défenseur de Louis XVI. a .le le regarde comme
» un saint, dit-il, je l'invoquerais volontiers. Je suis
D persuadé que ses bonnes oeuvres, unies à celles
17.
293 M. DE CllATEAUBUIAND
» de ma mère cl de ma sœur Jidie, m'obtiendront
» grâce auprès du souverain juge. » (P. i 18.) Voilà
le vrai langage de M. de Chateaubriand, voilà celui
qui sort de son Ame, et non toutes ces passes de
bel esprit dont il a la faiblesse de faire parade de-
vant le siècle.
J'ai d('jà montré, à la grande surprise de quel-
ques-uns, je n'en doute pas, ce caractère hautain et
qu'anime parfois toute la rébellion de l'orgueil, en-
do imi comme un enfant dans les bras de la foi : j(^
ferai voir maintenant la froideur de son dédain em-
ployée à repousser les attaques et à déjouer les
petites manœuvres, les flatteries intéressées de ces
amis philosophes qui ne semblaient lui faire la cour
que pour l'amener tout doucement à l'apostasie. Ce
n'est pas qu'il ne fût quelquefois rudement averti.
Car comment comprendre ces prédilections pour
des hommes qui faisaient profession de haïr le chris-
tianisme d'où venait toute sa gloire ? Un vieux che-
valier de Saint-Louis qui lui était inconnu, c'est lui-
même qui le raconte, lui écrivait du fond de sa tou-
relle, à propos de son amitié pour Béranger ; « Ré-
» jouissez-vous, monsieur, d'être loué par celui qui
» a souffleté votre Dieu et votre roi ! » « Très-bien,.
ET SKS MÉMOIRES. 299
» mon brave gentilhomme, ajoutait-il en s'elToroant
» de sourire, vous êtes poëte aussi ! » (T. X, p. 56.)
Oui, vraiment poëte, pour vous principalement, qui
ne séparez pas la vérité de la poésie; vous laissez
votre ami rouler à vos pieds ses écailles de couleu-
vre, et vous consignez dans votre testament litté-
raire la sentence poétique du vieux chevalier de
Saint- Louis, comme le cri de votre propre con-
science.
Que le lecteur avance avec nous dan> le livre, et
qu'il ne s'offusque plus de cette compagnie mau-
vaise ({ui entoure trop souvent le fauteuil du vieil
atldète. La vivacité croissante de ses antipathies po-
litiques l'a conduit à se faire d'Armand Carrel un
personnage idéal; il voit ce caractère doué d'éléva-
tion et de talent s'endurcir rapidement sous le souf-
fle de l'esprit de faction; mais il a juré de l'aimer
de toute l'aversion qu'il a pour d'autres, et sous sa
plume le duelliste malheureux devient une sorte de
P lyeucte républicain. Mais c'est en vain qu'il se
fourvoie dans cette alliance ; la sollicitude d'un cœur
chrétien s'élève en faveur de cette pauvre âme éga-
rée, il recueille quelques signes de spiritualisme'
échappés de sa plume et les offre comme un holo-
300 M. DE CHATEAUBRIAND
causte digne de la miséricorde de Dieu, i^ Les ï'\\v[-
» railles eurent lieu le mardi 20. Le père et le frère
j) de M. Carrel étaient arrivés de Rouen. Je les trou-
5 vai renfermés dans une petite chambre avec trois
» ou quatre des plus intimes compagnons de
^ l'homme dont nous déplorions la perte. Ilsm'em-
)' brassèrent, et le père de M. Carrel me dit : ^( Ar-
» mand aurait été chrétien comme son père, sa
V mère, ses fi'ères et ses sœui's; l'aluiiilli^. n'avait
y> plus que quelques heures à parcourir pour arri-
» ver au mèmi^ point du cadran. » Je regretterai
» éternellement de n'avoir pu voir Carrel sur son
» lit de mort : je n'aurais pas désespéré au moment
)) suprême de faire parcourii- à VaiguiUe l'espace
» au delà duquel elle se fût arrêtée sur l'heure du
» chrétien. >-> (T. X, p. 38G.)
Dans sa complaisance parfois excessive pour les
fantaisies du siècle, il s'était pris d'admiration
pour Lclla. On ne se rappelle guère aujourd'hui
qu'il a été de mode de faire les grands bras et de
lever les yeux, au ciel en signe d'hommage à pro-
pos de ce roman. M. de Chateaubriand, qui ne lisait
plus depuis longtemps, (Hait toujours prenable par
les qualités du style; il ouvrait un livre, en voyait
ET st;s MÉMOir, ns. soi
qiK'hjues phrases, et portail une sentence presque
toujours sans appel : c'est ainsi qu'on se souvient
(Ir lui avoir entenilu prophétiser la grande des-
linT-c lillf'iairc du P. Lacordaire. Sur le bruit qu'on
laisai! de J.i'liii, il en elïleura quelques chapitres,
et connue (i. Sand est un maître dans l'art d'écrire,
il parut approuver sans beaucoup de réflexion Fen-
i:oueni('nt d'un certain publir. (Ida mit l'écrivain
en goût de se l'aire délivrer pai' Taut^'ur des Martyi.s
des huiles /rinstitufioji, comme en avait déjà cehii
de /(/ Jjdnlndtic. l ne entrevu»" lu! ménngée par
d"('N(ell('ntes personnes que G. Sand laissait tra-
vailler à son salul ; mais Alcine n'y eut point de
charmes à son service, et nous devons à cette ten-
tative avortée un des plus beaux jugements qui soi'
tombé' de la plume de M. de Chaleaidjriand : « Le
» genre humain refuse des applaudissements una-
>) nimes à ce qui blesse la morale, oreiller sur lequel
j> doi-t 1(! laible et le juste; on n'associe guère à tous
» les souv(Miirs di' sa vie des livres qui ont causé'
>) notre première rougeur, et dont on n'a point
» apjuis les pages par cœur en descendant du b^'r-
iiceau;des livres qu'on n'a lus qu'à la di-robée,
j) qui n'ont point été no? compagnons avoués et
302 M. DE CHATEAUBRIAND
» chéris, qui ne se sont mêlés ni à la candeur ilc
» nos sentiments ni à Tintégrité do notre innocence.
)) La Providence a renfermé dans d'étroites limites
» les succès qui n'ont pas leur source dans le bien,
» et elle a donné la gloire universelle pour encoura-
» gement à la vertu. » (T. X, p. 40:^.)
Voici venir ensuite avec un air fort doux, saut" un
affreux pli dans le front, avec une élocution élégante
et châtiée, et cette empreinte sacerdotale qui ne
s'efface pas, mais qu'on traîne après soi comme un
remords quand elle n'est plus le signe d'une auguste
consécration, voici venir l'homme pour lequel on a
le plus prié dans l'Église de France. M. de Chateau-
briand, sans se soucier de l'intention qui l'amène el
de l'effort qu'on tente sur l'intégrité de ses senti-
ments, laisse se dérouler les arguments de la jjhilo-
sophie interprétative des dogmes du christianisme,
et quand l'artisan de la révolte est retourné à son
officine, le vieux soldat de la religion laisse tomber
ces paroles pleines de regrets et d'inquiétudes :
« Quelle puissance de vie ! dit-il après avoir dépeint
» rintlucncedont M. de Lamennais aurait joui s'il
» fût resté fidèle; l'intelligence, la religion, la li-
» berté, représentées dans un prêtre! Mais, ajoute-
ET SES MEMOIRES. 30?
» t-il, Dieu ne l'a pas voulu; la lumière a tout à
» coup manqué à celui qui était la lumière ; le guide,
» en se dérobant, a laissé le troupeau dans la nuit.
') A mon compatriote, dont la cari'ière est inter-
» rompue, restera toujours la supériorité privée et
» la prééminence des dons naturels. Dans Tordre
f> dit< temps il doit me survivre : jf Tajourne à mon
» lit de mort pour agiter nos grands contestes à ces
» i)0rtes que l'on ne repasse plus; j'aimerais à voir
» son génie répandre sur moi l'absolution que sa
» main avait autrefois le droit de faire descendre
» sur ma tète. Nous aAOUS été bercés en naissant par
» les mêmes flots; qu'il soit permis à mon ardente
» loi et à mon admiration sincère d'espérer que je
» rencontrerai encore mon ami réconcilié sur le
y> mêmerivage des choses éternelles. » (T.X,p. iSS.)
M. de Lamennais n'a point répondu à l'ajournement;
il était loin de ce lit où une main moins illustre, mais
plus digne, faisait descendre la rosée céleste sur le
front illuminé du chrétien mourant.
Dan> les derniers mois de la vie de Tilluslre écri-
vain, une famille arriva de Marseille pour voir à
Paris M. de Cbateaubriand. C'étaient des gens
simples et pieuxqui s'étaient enivrés de scsouvrages,
304 M. DE CHATEAUBRIAND
el qui, juyeaiiL de lui d'apit'S ce qu'il avait ccrit,
s'imaginaient qu'il devait jouir d'une éternelle jeu-
nesse. M. de Chateaubriand ne recevait plus; à force
de sollicitations, ils obtinrent la permission du se
placer dans un ani^lc noir, tandis que l'objet de leuf
admiration passerait pour sortir. A l'heure dite, ils
virent, porté sur les ]ji"as de ses domestiques, un
vieillard impotent, dont la belle tète déjà presijuc
éteinte se penchait douloureusement sur la poitrine :
un spectacle aussi triste fit fondre en larmes ces in-
connus. Ce n'était plus le temps où, avec une ponc-
tualité qui en avait l\dl l'iiorloge de ses voisins, on
le voyait passer leste, pimpant, reehei'ché dans sa
mise, une badine à la main, heureux de ne parler à
personne et de l'aire tous les jours invariablement
la même chose; alors il avait ces rêveries douces
qu'il dépeint comme l'état le plus heureux de son
humeur. Un homme fait pour ces jouissances inno-
centes, quelles que fussent d'ailleurs sa susceptibi-
lité et ses faiblesses, n'avait besoin ni du monde, ni
des honneurs, ni du bruit. Mais quand, parmi les
di'monstrations dont il était l'objet, il rencontrait
des témoignages rassurants pour sa conscience, il
avait alors la joie du bon ouvrier qui reçoit son sa-
ET SKS ML.MOir. ES. SO.'.
liiiîf'. <( Le jilaisir le plus vif que j'aie éprouvé, dil-
5) il ou racouluut rctrcl que produisit le Génie du
d christidiiisiue, c'csi de m'ètre senti honoré en
» Franco et cliezlV'li'anLjei' des marques d'un inlérè/
» sérieux. Il m'est arrivi'' quelquefois, tandis que je
» me rt'])Osais dans une auberge de village, de voir
» enlicr un j)èie et une mère avec leur fils : ils m'a-
V menai(îut, me disaient-ils, leur enfant pour me
» r.'mercier. Était-ce l'amour-propre qui me donnait
y> alors ce plaisir dont je parle? Qu'importait à ma
» vaniti'' que d'obscurs et honnêtes gens me témoi-
» gnassent leui- satisfaction sur un grand chemin,
» dans un lieu où personne ne les entendait? Ce qui
h mi' touchait, du moins j'ose le croire, c'était
» d'avoir produit un peu de bien, consolé quelques
;) affligés, fait renaître au fond des entrailles d'une
» mère r('sp(''rance d'élever un fils chrétien, c'est-à-
» (lire un lils soumis, respectueux, attaché à ses
p parent^^. Aurais-je goûté cette joie pure si j'eusse
» éciit uu livre dout les mcours et la rrligion auraient
» eu à gé-mii? » (T. lY, p. 30.) Ces succès, si dignes
d'envie, s'étaient prolongés pour lui jusque dans la
vieillesse : « Partout où je vais, dit-il encore, parmi
j les chrétiens, les curés m'arrivcnl; ensuite les
300 M. DE CHATEAUBRIAND
» mères m'amènent leurs entants; ceux-ci me ré-
» citent mon chapitre sur h j^remière communion.
» Puis se présentent des personnes malheureuses
» qui me disent le bien que j'ai eu le bonheur di'
» leur l'aire. Mon passaLie dans une ville catholique
» est annoncé comme celui d'un missionnaire ou
» d'un médecin. Je suis touché de cette double ré-
» putation : c'est le seul souvenir agréable de moi
» que je conserve : je me déplais dans tout le reste
» de ma personne et de ma renommée. » (T. VK
p. 4ia.)
Il n'avait donc pas besoin qu'on lui indiquât ni
ses véritables amis ni ses titres solides auprès de
Dieu. « Dieu de grandeur et de miséricorde ! s'écriait-
)) il, vous ne nous avez point jelé-s sur la terre
» pour des chagrins peu dignes et pour un rnisé-
» rable bonheur ! Notre désenchantement inévitable
« nous avertit que nos destinées sont plus sublimes.
» Quelles qu'aient été nos erreurs, si nous avons con-
)) servf'' une âme sé'i'ieuse et pensé à vous au miUeu
» de nos faiblesses, nous serons transportés, quand
» votre jjonté nous délivrera, dans cette région où
» les attachements sont éternels. » (T. lY, p. 11. )
Grâce à ses combats rendus pour Jésus-Christ, il se
ET SES MÉMOIRES. c07
senlail avec bonlieui' ciiyluhc dans la prière univer-
selle des chrétiens. Après une appréciation du Gé-
nie du christianisme faite au i)oint de vue de l'âge
mur, il ajoute : c Si l'intluence de mon travail ne se
bornait pas au changement que depuis quarante
» années il a produit parmi les générations vivantes;
■' s'il servait encore à ranimer chez les tard venus
» une étincelle des vérités civilisatrices de la terre ;
» si le léger symptôme de vie que l'on croit aper-
)) cevoir s'y soutenait dans les générations à venir,
■' je m'en irais plein d'espérance dans la misé-
ricorde divine. Chi-étien réconcilié, ne m'oublie
pas dans tes prières, quand je serai parti; mes
» fautes m'arrêteront peut-être à ces portes où ma
» charité avait crié pour toi : Ouvrez-vous les portes
» éternelles! Elevamini portœ œtcrnales! » (T. IV.
p. 69.)
Parmi les personnages dont la destinée nous
touche et dont le nom seul nous émeut, je trouve
deux classes bien distinctes : les uns ont vaincu la
nature, et le secours de la i^ràce les a élevés au-
dessus de l'atmosphère où s'agite le commun des
hommes : la palme dans les mains, la couronne au
front, ils nous montrent avec un sourire ce que
303 M. DE CHATEAU nui AND
l'homme peut contre lui-même; et quand on lit le:ir
histoire, i'àme transportée sent se renouveler ce<
voyages à travers les sphères célestes où Béatric
ravissait son ami : on aime les saints, on les invo-
que, on les prie. D'autres athlètes n'ont eu ni la
même force ni le même bonheur ; leurs pas se sont
arrêtés clans les obstacles ; on les a vus à terre, puis
debout, puis retombant encore. Images de la desti-
née de la plupart des hommes qui sont plus faibles
que méchants, si la marque d'une noble origine les
a distingués, s'ils ont paru à certains moments tout
prêts de toucher le but, s'ils ont montré à d'autres
cette carrière qu'ils ne devaient eux-mêmes par-
courir qu'à demi, on se sent pris pour eux d'un in-
térêt profond, on les aime aussi, mais d'un amour
plein d'angoisse ; on prie pour eux.
Parmi les personnages qui ne se montrent pas à
nous environnés de l'auréole céleste, quoiqu'ils aient
été marqu('s pendant leur vie d'un sceau divin, il
n'en est aucun à (pii notre cœur s'attache plus qu'à
Jeanne d'Arc, la libératrice de la France. Les mar-
ques de la faiblesse humaine qui ont empêché que
son martyre ne se transformât en un culte public la
recommandent, si j'ose ainsi parler, plus étroit'^-
LT SES MÉMOiHES. S03
ment à notre cœur; c'est ce qu'éprouvait, vingt ans
après sa mort, l'un des jnges qui, après s'èiie
•courbé sous la tyrannie des Anglais, s'étaient refusé
néanmoins à prononcer une sentence inique, et dont
lintégrilé nous a conservé si miraculeusement les
réponses de riiéroïne. Ce juge, appelé maître Guil-
laume Manchon, racontait à d'autres juges, ceux du
procès de réhabilitation, les derniers momer.ts de
la vierge de Domremy, auxquels il avait assisté :
«. Et dit le déposant (c'est le lexte du document ori-
» ginal) c{uc jamais ne plonra tant pour chose qui luy
' advint, et que par ung- mois après ne s'en povoit
» bonnement appaiser. Pour quoy d'vme partie de
» l'argent qu'il avoit eu du procez, il acheta un
» petit Messel, qu'il a encores, afiin qu'il eût cause
» de pi'ier pour elle. » Je ne me prévaux pas du
soin que j'ai pris de recueillir les vraies paroles
(p;e, du fond de la tombe, M. de Chateaubriand op-
pose à des juges (pii n-pondronl aussi de leur <rn-
tencL' devant le triijunal <le la conscicr.c * pulilique :
ma reconnaissance et mon al!ectiun m'y conviaient;
mais après avoir étudié déplus })rès ce tableau d'une
vie glorieuse et agit 'f, le scMlimenl d'admiraticn ( t
de pitié qu'es:pi-ini:'.:t si n;iï\('ii:(Mil le docle'ir d;i
310 M. DE CIIATKAIBRIAND KT SES Ml^.MOInES.
xv" siècle est aussi celui que j'éprouve. En voyant
l'injustice des hommes, je me console parla pcnsrc
de la justice de Dieu. Là où tout se pèse avec
une impartialité véritable, la hauteur des vcrius, la
grandeur des services sont d'ini })oids qui me ras-
sure. M'emparant, pour l'ennoblir, d'un mot devenu
célèbre, je suis tenté; di.^ dire : k Dieu y regardera à
» deux lois avant de condamner un homme îc' que
i) M. de Chateaubriand ! >)
LETTRES
DE
M. DE CHATKAUBRIAXD
A MADAME RÉCAMIEU
LKTTRî'S
1)F,
M. DE CnATEAUBRIAND
A M A II A M IC R !■: C A il 1 !•; l'v
l-'iuil,-iiui'|jl(_Miij iiiiTciTtli si)ir ilSJIi).
(".Js^lbien L: tlclicicicr drscii de lli'iiri IV, niMis ce
(liulran bleu est abominal)l('. La jomiR'O a été iVoidc :
ciilin si je n'étais pas allé courir (l('jà une dcnii-
hei'.re dans le parc du château, je serais d'une lui-
nicuj' que votre al)scncc jusiilic lro}t.
!1 laut finir jiour le courrier. J'ai peur (pTau lieu
de faire du vieu\, je n- nie mette eu Iraiu (r('l(''L;ie.
•le suis déjà assiégi'' de douze à rpiin/j- .\luse>.
J'attends un (h"r mol de \ou>.
Ks
31: LETTHES DE M. DE CH ATE AUBH 1 A N D
II
FoiitaiiicMcait, G novembre.
La pluie n'a pas cessé de la journée; si demain
vendredi je ne reçois pas un mol de vous poui'
m' apprendre que vous venez samedi, je pourrais
bien, moi, avancer mon retour et partir dimanche.
J'ai mis tant liien que mal le temps à profit. Le châ-
teau, ou les châteaux, c'est l'Italie dans le désert
des Gaules. J'étais si en train et si triste, que j'au-
rais pu l'aire une seconde partie à René, un vieux
René. Il m'a fallu me battre avec la Muse pour écar-
ter cette mauvaise pensée ; encore ne m'en suis-je
tiré qu'avec cinq ou six pages de folie, comme on se
Jait saigner quand le sang porte au cou ou à la tète.
Les Mémoires, ÏG n'ai pu les aborder. Jacques \yi
n'ai pu le lire; j'avais bien assez de mes rêves. A
vous seule il appai'tient de cliasser toutes ces fées
de la forêt qui se sont jetées sur moi pour m'élran-
gler.
Je devrais mourir de honte d'être comme cela.
1. Le roman de Goorrrc Sand.
A MADAME IIÉCAMIF.R. 31"
Je mels ma honte et mes tendresses à vos pieds. Si
votre santé et la pluie ne vous arrêtent pas, donnez-
vous fi'arde de descendre au Cadran /y/t'H. Choisissez
entre l'hôtel de la YUlc de Ujon et V Aigle.
III
Fontainebleau, vendredi 7 novembre.
Yos petites lignes que j'ai reeues ce matin m'ont
fait peine, mais grand plaisir aussi. Je vois que
vous ne viendrez pas me chercher. Eh bien! il faut
donc que j'aille à vous. Ainsi, si demain matin sa-
medi, un mot de vous ne m'annonce pas votre ar-
rivée, je partirai. Je serai malheureusement trop
tard à Paris pour courir à l'Abbaye ; mais dimanche,
à notre heure, j'ii'ai vous conter tout ce que la ibrèt
m'a dit de vous.
Dimanche donc à Paris, ou à demain samedi à
Fontainebleau, si vous venez.
:ilO LKTTKES DE M. DE C 11 Aï EAUBR 1 AIS D
IV
P;.iis, 28 .iiiiUr-! 18^.".
Hier a clé une Journée bien (l'isLc sans vous. Je n;'
savais que faire et que devenir. Une chaleur abonii-
nal)]e et des flols de poussière, voilà tout ce quejai
ti'ouv('' dans le triste jardin du Luxembourg et sur le.
boulevard, où j'ai traîné' pendant deu\ beiu'es; eo
deux heures si bonnes ordinairement, et dont se
compose ma vie. Et vous étiez à la proiuenade,
peut-être dans la pi^tile église abandonnée. Le soii
vous avez vu la mer ' et vous avez, j'espère, pensé- à
moi. Moi, je pense toujours à vous : il le faut bien,
puisque je n'ai pas autre chose dans la tète. A huii
heures, un orage qui a rendu malade madame di.'
Chateaubriand et qui a tenuiné la première glofieusc,
dont je n'avais pas entendu parler. Avez-vous imi
('et orage? La mer aura ùir bien belle. Si je Tavais
vue avec vous! Aujourd'hui le canon m'a réveilli';
je Tavais aussi entendu il y a cinq ans, lorsque je
1. Madame Récamier était partie pour Dieppe
A MADAME RÉGAMIER. 317
VOUS éorivais aussi à Dieppe. Quand quitterons-nous
la Fiance? Vous devez avoir à Dieppe M. l'arclie-
vtVpie de Paris. 11 va déranger des promenades sur
la rivière ; on esl toujours dérangé dans la vie par
quelque chose ; le temps est mon archevêque, il
m'importune beaucoup, il ne peut rien contre vous.
— C'est toujours le 9 ou le 10 que nous nous re-
trouverons à Maintenon. Voilà déjà trois jours
('coulés dans l'absence. Un peu de courage, nous
arriverons au bout. Le cher voyage de Dieppe me
restera à jamais comme un charme sur qui nous
bâtirons noire avenir; uolie ^letitc société va très-
bien ensemble, il faut la fonder à jamais et la per-
pi'tuer n'importe où'. J'attends demain le hiéro-
phante, .respère que Christian avance. J'aïu'ais
voulu le voir dans sa rue obscure. Enfin, l'héritier
de madame de Maintenon, où en esl-il de ses re-
< herches? Je suis sur cpi'il les fait bien. Bonjour,
chère, belle et bonne amie ! Voilà le seul bon mo-
ment de ma journée passé, puisque je cesse de
causer avec vous. Je vous écrirai après-demain
1. On parlait souvent à rAljhayo-ati-Bnis de fondor une sort»; de
l'ort-Royal dos Champs : les fondateurs devaient être madame Piéi\i-
mier, MM. de Chateaubriand, Balianche et Ampère.
18.
318 LETTRES DE M. DE CHATEAUBRIAND
jeudi. Vous avez reçu un billet que je vous ai écrit
dimanche en arrivant.
Hyacinthe me prie de vous offrir ses respects.
Voilà le reçu de : Oui, madame. Non, maihjme.
Paris, Î29 juillet 1835
Je ne devais vous écrire que demain, mais je veux
vous dire aujourd'hui que, dans mon faubourg, yi
n'ai appris l'événement* dont les journaux vous
ont donné la nouvelle, que par un cocher de fiacre.
Vous voyez que je suis chanceux : j'arrive en 1830
aux journées qui voient tomber la branche aînée ;
j'arrive en 1835 aux journées qui ont pensé voir
disparaître la branche cadette. Le mal de cela, outre
le crime, est de rendre incertaine à tous les youx
l'existence de la monarchie nouvelle, et de porter
peut-être le gouvernement à des mesures contre la
liberté, et par ces mesures mêmes il augmentera
i. L'attentnt Fiesclii.
A MADAME RÉCAMIEU. 313
son péril. Après ce petit mot de nouvelles, je n'ai
plus qu'à vous dire que je vous regrette, vous, 1 !
mer et votre solitude.
VI
l'ari.S 31 juillet 1835.
Un chien enrage et un étoufîement, voilà ce qui
m'effraye et m'occupe plus que nos misères de Paris.
L'hiérophante * est venu nous voir hier au soir ;
il avait couru toute la journée et disait ne savoir
rien. Les journaux vous tiennent au courant de
tout. Demain nous entrerons dans le mois où je dois
vous revoir; voilà mon grand sujet de joie et ma
consolation. Vous me direz exactement quand vous
partez, pour que je puisse vous rejoindre. M. de
Noailles ne viendra-t-il pas au nouveau procès? .l'at-
tends ce matin un petit mot devons. Je ne fermerai
cette lettre qu'après l'heure de la poste de Dieppe.
Je n'ai pas beaucoup travaillé : cette aventure san-
1. Ballanclio.
320 LETTRES DE M. DE Cil ATEAUBIUAISD
glantem'a distrait. Si Ton propose quelque loi conlrc
la liberté de la presse, je serai obligé d'éerire : voilà
ma grande peine. La clialeur est aflVeuse ici, et bien
qu'il m'en coûte, avec votre santé, je suis pres(|U('
bien aise que vous receviez ces bonnes brises di-
mer qui vous font respirer ; et comme je vis de votre
\i\ il me send)l(^ ({u'elles me font du bien à cin-
quante lieues de distance. — Voilà riieure passée,
il n'y a point de lettres; peut-être en aurai-je une
demain. Mais vous m'avez déjà écrit deux Ibis, et
(•'<'st un grand effort. Mille cboses à M. Ampère et
à tous les amis.
VII
Pjiris, 2 aûiit i83.j.
Vous me demandez des détails; je n'en saispa<
])liis que les journaux. Je ne suis guère en train
d'aller à Maintenon, mais j'irai })uisquevousy serez,
.le suis bien tiiste ici; j'erre sur mon boulevard so-
litaire, pour passer mes beures de r.Vbbaye; je
'entre; je soigne madame de Cbateaubriand, qui
A MADAME RÉCAMIEIÎ. S:2I
f>[ malade, et jr nu^ conclu^ et j(3 ne dors point,
<t piiisji' lais du Milton. L'IiiL'i'ophante est venu
liii'r an soir; ni' vons efliayez pas de sa tris-
tesse. Il est I01I aniniT' de sa gloire et se passe di'
vons à merveille, toute réserve faite à son altaclif'-
uienl pour vous. Je suppose que vous partirez jeudi
on vendredi prochain de Dieppe, si vous voulez être
à Maintenon le 10. Mandez-moi bien votre marche,
linliii il n'y aura de bonheur pour moi que quan<l
\ous serez revenue, ([uoique vous en puissiez pen-
ser dans vos jours d'ingratitude et de calomnie. On
pourrions-nous donc aller mourir en paix.? Je ne
1 n'intéresse plus à une sociét('' apathique et légère,
qui s'en va au milieu des crimes qu'elle prend pour
de purs accidents ; elle se joue dans les abîmes qu'elle
ouvre et où elle tombe. Elle ne sera pas demain,
ou sera tout autrement qu'elle est : ce lui est égal
comme le procès la Pioncière. 11 faut vous aimer et
ne jiîus penser à rien.
3-2-2 LETTRES DE M. DE C H ATEaU HP. 1 A^i D
VIII
Paris, 5 auùt 1833
Vous êtes une personne intraitable, on ne sait
(|iie laire avec vous. Vous ne dites pas un mot d<^
vos plans, de votre départ, de votre arrivée. Je ne
sais plus où aller et quand aller vous chercher.
Le grand meurtre de Paris n'a donc changé rien à
vos plans et à ceux de M. le duc de Noailles? Je
Tespérais presque. Voici des lois contre la presse
carliste et r<'M)uhlicainc, présentées avec un grand
luxe de jiaroles outrageantes par le brave audi-
teur du conseil d'état de Bonaparte et grand ami
des Ubertés publiques. Tout cela n'est guère cham-
pêtre à Maintenon. Mais enfin, si vous y allez, j'irai.
Dans mes calculs, vous devez partir demain ou après-
demain, et vous aurez encore le temps de rece-
voir ma lettre. J'ai vu monsieur et madame*'*, ils
sont tout joyeux, et la France qui a lait la révolution
pour la liberté de la presse, va crier à bas cette li-
berté, et nous nous en allons ainsi en ignominie et
en massacre, tantôt pour un parti, tantôt pour un
A MADAME R RC. AM IKH. 323
autre, nous disant toujours la première nation du
moHde. Le relVain éternel de tout cela est de vivre
pour vous aimer et d'oublier ce temps de décompo-
sition et de misère.
IX
Samedi 'J inneinbre 1835.
On laisse tout chez vous cpiand on y va, cœur,
Hhcrté, etc. Voilà, j'espère, un tour bien ijalantpour
vous redemander deux cravates, que j'ai achetées
hier en courant et que j'ai posées, enveloppées
dans ime feuille de papier, sur la table de votre
antichambre; avant-hier, c'est un mouchoir de soie
que j'ai laissé chez vous. Renvoyez-moi, je vous prie,
fout cela, ot faites-moi dire de vos nouvelles. A
notie heure ! Je ris en pensant que vous aurez cru
à quelque grande nouvelle à l'aspect de ce grand
billet.
32V LETTRES DE M. DE CHATEAUBRIAND
X
Samedi ijuiii ISJGi.
Cette lecture fiui ne vous plaît guère m'a trotté
toute la nuit dan? la cervelle. Je veux rabr('g''r.
nous ne lirons que les choses jncme de Prarjuc ; y
(lirai que le reste n'est qu'un voyage qui retombera
dans la lecture générale : cela sera plausible. Au
lait, le duc de L. n'entendrait rien ^w poète et à ses
rêveries.
.1e vous préviens afin de n'être pas contrarié par
vous. Vous me soutiendrez contre les compliments
et regrets obligés. Bonjour à Béatrix. Dans trois \
heures, je serai avec elle d;uis le royauuie li >
ombras.
XI
Char.tiilv, 31 oclobre 1837.
,1e me suis arrêté tout près de vous, comni!' vous
voyez par cette date. J'ai craint les élections de
A MADAME RÉCAMIER. 325
Dieppe, et, tout compte fait, Je suis venu ici. Que n'y
êtes- vous avec moi ! J'ai le cœur navré au milieu de
cette belle foret, de ces eaux, de ces jardins aban-
donnés, remplis des souvenirs du grand Condé et
de Bossuet. Si vous voyiez ces trophées d'armes, ces
statues héroïques au milieu de ces bois déserts, de
ces arbres marqués comme moi pour être bientôt
abattus, je vous assure que vous partageriez mes
regrets. C'est donc là que devait aboutir la mémoire
du vieux connétable ! de Marguerite de Montmorencv,
du duc son frère, du vainqueur de Lens, du père
du duc d'Enghienî Ce pauvre jeune homme était né
à Chantilli/, comme le dit son interrogatoire. Oh ! fi
des grandes mémoires, des mentions du passé, et de
cette gloire si inutile ! Madame de Feuchères au bout
de tout cela et des bois du parc, que l'on vend aujour-
d'hui dans mon auberge à cent et un coquins qui
vont m'empêcher de dormir. Je n'ai eu qu'une pen-
sée en me promenant dans ces bois, en voyant de
longues percées ti'avcrsant arbres après arbres,
c'était vous. Pourquoi ma vie est-elle si entravée?
Que deviendrai-je? Que ferons-nous? Je ne veux
dlus m'appesantir là-dessus, car j'en crèverais. J'ai
pourtant travaillé aujourd'hui et je vais travailler
32r. LETTRES DE M. DE CHATEAUBRIAND
encore une huitaine de jours, pour lever, si jr
puis, les obstacles matériels.
Je vais laisser passer les six ou sept catafalques.
Ensuite je retournerai à Paris. Je vous troi^verai
établie, quoique bien loin de moi; mais, n'im-
porte! j'irai vous chercher. J'espère bientôt en-
tendre votre douce voix. Failes-moi, je vous prie,
écrire un mot ici, poste restante. C'est le fidèle
Achate qui va mettre l'adresse. Souvenirs aux amis.
XII
Mardi 5 juillet I83c5.
Je devais me mettre en route à midi aujourd'hui;
les embarras de madame de Chateaubriand me
forcent à ne partir que demain. Puisque je dois
vous quitter, je voudrais déjà avoir fait cent lieues
et vous revenir ; désormais il n'y a plus pour moi
de voyage. Je n'ai plus qu'un sentiment et qu'une
joie : achever ma vie auprès de vous. Je meurs de
joie de nos arrangements^ futurs et de n'être plus-
A MADAME RLCAMIER. 327
qu'à dix minutes de votre porte ' , habitant du passé
par mes souvenirs, du présent et de l'avenir avec
vous; je suis déterminé à faire du bonheur de tout,
même de vos injustices. Il y a aussi un grand
charme à m'en aller protégé par vos paroles et
votre attachement. Et puis, Dieu, le ciel et vous par
delà la vie.
Si vous voulez m'écrire, que ce soit cà Rodez et à
Toulouse poste restante. Mille amitiés à MM. Bal-
lanche et Ampère. Xe m'oubliez pas auprès de ma-
dame de Boigne. Irez-vous voir ma pauvre vallée
votre voisine?
XIII
Toulouse, 18 juillet 1838.
Kn arrivant ici j'ai trouvé votre lettre du 18.
Je suis bien aise que vous ayez souhaité im petit
mot bien froid de moi. Je vous ai écrit de Clor-
monl tous mes sucrés - . .l'ai traversé depuis toutes
1. M. lie Chateaubriand venait de prendre rue du Bac ^app^r-
teinent où il est mort.
2. Cette lettre de Clermont est perdue.
32S LErrr.Ls de m. de chateauduiand
les montagnes d'Auvei'iine; même succès à Rodez.
Ce malin je me suis trouv(' en Italie et j'ai vu à
Alby une église qui ferait honneur à Venise et à
Cologne. Me voilà à Toulouse, et il y a à [»eine
liuii jours que j'ai quitté Paris, après avoir passé
toutes les nuits et fait tant de chemin. Il est
vrai que c'est pour vous revoir le plus tijt jios-
sible; je ne me dis pas cela, mais à vous, je vous
le confie.
Ce soir M. de Lavergne, que j'ai vu, dîne avec
moi. Nous avons déjà parlé bien de vous et nous
allons recommencer. Demain nous comTons dans
Toulouse et je partirai après demain pour Nîmes
el peut-être après pour Marseille. Je veux vous
raconter à la mer qui baigne les cotes de l'Italie.
Trouverai-je quelque chose de vous à Montpellier,
Nîmes et Marseille? Je n'ose l'espérer. Ma lettre de
Clermont vous aura mise en sûreté sur ma santé.
M'' pardonnez-vous cette petite gronderie? J'espère
(jue M. lîallanrhc m'expli(|uera mieux son système
rî que M. Ampère est revenu auprès de vous.
A MADAME RÉCAMIEIÎ. 3-2»
XIV
Cannes, fî8 juillcl 1S38.
J'ai quitté à Marseille mou brui! pour venir voir
le lieu où Bonaparte en débarquant a changé la
fiice du monde et nos destinées. Je vous écris d'une
petite chambre sous la fenêtre de laquelle se brise
la mer. Le soleil se couche; c'est l'Italie tout en-
tière qui se retrouve ici.
Dans une heure je vais partir poiu- aller à d'Hix.
lieues d'ici, au golfe Juan; j'y arriverai de nuit, je
verrai cette grève déserte où col homme aborda avec
sa petite flotte. Je m'arrangerai de la solitude, des
vagues et du ciel. L'homme a passé pour toujours.
Il faut vous revenir : femmes, hommes, ciel, pal-
miers, tout ce que j'ai vu ne vaut pas un moment
passé dans votre douce présence, et il n'y a de repos
pour moi que là !
Mais, bon Dieu! c^uc de choses j'ai aperçues pour-
tant! j'en étouffe; je ne sais si je m'en souvien-
drai. Je vous conterai ce que j'ai fait, à Marseille,
au tombeau du père de notre jeune ami*. Adieu,
1. Il fit mettre une croix sur le tombeau ciu célèbre physicien Am-
330 LETTRES DK M. DE CHATEAUBRIAND
je tombe de lassitude et je vais recommencer ma
course. Je serai le 31 à Lvon.
XV
Lyon, 2 août 1838.
Je voulais que ma dernière lettre fût datée de
Cannes. Je ne lie bien votre souvenir qu'à un beau
ciel et à de grandes choses ; mais le moyen de pas-
ser dans la ville où vous êtes née sans vous rap-
peler la colline que je vois et où vous avez passé
i'àge de h jjetite fille? Que vous deviez être belle!
Je vous reviens le cœur plein de vous, et je vous
rapporte des idées nouvelles, toutes empreintes de
votre souvenir. J'ai écrit hier à M. Ampère; je ne
Tai pas assez remercié! Remerciez-le encore pour
moi. Le philosophe ' serait à l'aise s'il voulait
vendre ce qu'il a ici. Mais voilà ce que c'est que
d'être nourri par vous, on s'y plaît.
père, qui était mort à Marseille. Depuis, les soins pieux d'une amitié
fidèle ont réuni les restes du père à ceux de son fils au cimetière
Montmartre.
1. M. Ballanthe.
A MADAME RÉCAMIER. 331
Je vais achever doucement cette terrible course.
Je veux vous arriver délassé, moins noir et moins
poudreux. Dans quelques jours je vous reverrai
donc !
XVI
Dimanche soir 19 juillet 1840.
Vous êtes partie : je ne sais plus que faire. Paris
est le désert, moins sa beauté. Nous n'avons pris
aucun parti, et il est probable que nous n'en pren-
drons pas. Où vous manquez, tout manque, réso-
lution et projet. Si du moins j'avais encore quelque
chose sur le métier! Mais les Mémoires sont finis,
vie passée comme vie présente. Savez-vous que la
duchesse de Cumberland m'écrivait d'Ems ' ? Vous ne
m'écrivez pas; moi, je vous écrirai quoique pouvant
à peine former une lettre. Le vieux chat ne peut
plus jeter sa griffe, qui se retire. Je rentre en moi,
mon écriture diminue, mes idées s'effacent; il n'en
1. On avait cnvnvé madame Ri-èamicr aux eaux d'Ems.
33i> LETTRES DE M. DE CHATEAUBRIAND
reste plus qu'une, c'est vous. Tenons pour l'Italie :
ici les intelligences, à quelque opinion qu'elles ap-
partiennent, sont presque tout entières au service
du mensonge. Du moins le soleil ne trompe pas;
il réchauffera mes vieilles années, qui se gèlent
autour de moi.
Je vous remercie bien de m'avoir envoyé M. Da-
vid : vos nouvelles sont bonnes. J'espère que
M. Ampère, pour qui j'ai du goût et de l'amitié,
apportera d'Ems même de bons bulletins. J'ai vu
notre ami '; il part avec Dragonneau- pour aller
chez l'àme exilée". C'est la mienne que vous avez
laissée en terre étrangère; lundi nous irons voir s'il
serait possible de nous établir pour un mois à Ver-
sailles.
1. Ballanche.
2. M. de Chateaubriand avait donné ce surnom à la gouvernante
de Ballanche.
3. La comtesse d'Hautefeuille.
A MADAME P.ÉCAMIER 333
XVII
Paris, G août ISiO.
.l'ai vu liier M. Ampère; il est bien tri.-te, il a
des craintes pour son prix ', et il est inquiet de sa
sœur. J'ai écrit à quelques académiciens. Je sais do
temps en temps de vos nouvelles. Vous avez
d'abord été bien, puis le mieux ne s'est j)as sou-
tenu. Ne vous découragez pas; l'expérience faite,
vous reviendrez et nous vous soignerons mieux que
vos nouveaux amis des eaux. Vous aurez beaucouj) de
choses à me dire, moi je n'aurai rien à vous l'épéter
que mon ennuyeuse chanson : que je meurs d'en-
nui loin de vous et que je ne sais que devenir. Hier
j'ai fait une longue course au canal Saint-Marlin ;
c'est un bout de Paris qui me plaisait, parce que je
croyais qu'il avait quelque ressemblance avec les
pays d'eaux que vous habitez. J'étais tout charmé
d'un haut pont sous lequel passe le canal, et de
l'hôpital Saint-Louis, tout noir, ressemblant à un
1. Le prix Gobcrt, qui lui fut donné par rAcidéinie des inscrip-
tions.
19.
o3i LETTRES DE M. DE CHATEAUBRIAND
couvent avec des toits pointus à la Henri IV. Je me
réfugie dans les combles du temps passé comme
une cliauve-souris. Voilà des plaisirs qui ne vous
tourmenteront pas.
Je fais toujours copier les Mémoires, corrigeant
par-ci par-là quelques mots dans ces vieilleries. On
ne vient pas me chercher, et je n'envie pas toutes
les cjfarades politiques qui se remuent dans les
gazettes et qui ne remuent que cela. Votre nièce
doit arriver ces jours-ci, elle est peut-être arrivée.
M. David a la bonté de venir me parler de vous;
je lui en sais un gré infini. Ballanche rêvasse chez
les d'Hautefeuille.
Êtes-vous charmée de la musique en plein air?
Le pianoteur et la princesse d'Italie continuent-ils
toujours à vous plaire? Voilà ce que c'est que de
radoter, j'en suis à ces pauvretés. A quoi sert d'é-
lever son esprit au-dessus d'un haut-de-chausse? Je
ne demande plus de lettres, vous n'écririez pas.
Vous m'avez soumis. Je ne suis qu'un pauvre
esclave résicné.
A MADAME RÉCAMIER. :J35
XVIII
Paris, 8 août I)<I0.
Je VOUS ai écrit avant-hier. Votre lettre aujour-
d'hui me fait un extrême plaisir. La nouvelle que
M. David nous avait donnée avait inquiété tous vos
amis. Vous allez continuer les eaux. Vous faites
bien, prenez courage ; n'ayez rien à vous reprocher,
de sorte que nous n'ayons plus aucun scrupule de
vous retenir parmi nous. Mais revenez 'et ne voya-
gez plus. .levons espère dans les premiers jours de
septembre. Vous écrivez comme un charme, je vous
lis très-couramment. Moi, je vous prouve en grif-
fonnant que ma pauvre personne s'en va. Mes sen-
timents demeurent : ils ne sont pas diminués comme
mon écriture, et ils sont plus fermes que ma main.
Rien de nouveau pour moi, sinon que je suis allé
dîner à Saint-Cloud avec madame de Chateaubriand
et Hyacinthe*. Je me suis un peu promené dans
ces grands bois, où j'ai perdu, il y a longtemps, bien
des années. Je ne les y ai pas retrouvées.
i. Hyacinthe Pilorge, son secrétaire.
33e> LETTRES DE M. DE CHATEAUBRIAND
Hier, M. Ampère a eu un bon commencement de
succès. Nous espérons réussite complète pour ven-
dredi prochain. Je suis toujours à la paix. Le prince
Louis Bonaparte vient de tenter un coup de main
sur Boulogne; il a été pris avec tous ses amis.
Mais où avez-vous pris que je me plaignais de
voire silence? Je n'ai pas dit un mot de cela. Je
suis le plus soumis, le plus dompté de tous ceux
qui vous aiment. On ne peut se séparer de vous.
.Mille choses à Astolphe ' .
XIX
Moulins, diniaiiclic !'='■ août 18il.
Je voulais vous écrire moi-même ; mais mes dou-
leurs accoutumées et l'agitation de la voiture me
l'ont si fort trembler la main queje ne pourrais pas
barbouiller un seul mot. Voilà où en est votre pau-
vre ami. Les autres voyagent et se consolent de
' Le marquis de Custines.
A MADAME RÉCAMIER. 337
l'absence avec leurs jeunes jours et le soleil : ils vont
vers la Grèce. Quand je passai à Athènes, il y a tan-
tôt mille ans, je n'étais pas obligé d'aller aux eaux
de Néris. Mais enfin je reviendrai vite. Encore une
quinzaine, dont j'espère passer la moitié à dormir,
si Dieu le permet. Vous me trouverez tout aussi ma-
lade probablement que je le suis, mais vous aimant
toujours. — La France m'a paru abominable! Je ne
veux plus voyager et je veux m'ennuyer désormais
à domicile. Vous sentez bien que je ne sais rien,
quoique, selon la coutume, je croie tout changé,
bien qu'il n'y ait que trente-six heures que j'ai**
quitté Paris.
Si vous êtes auprès de madame de Boigne, offrez-
lui un million d'hommages. Bien des choses à mon
vieil ami et à votre jeune neveu.
XX
Néris, vendredi 6 août ISjl.
Voilà ce que c'est que d'aimer une personne trop
longtemps. On arrive à ne pouvoir plus lui écrire
;];38 LETTRES DE M. DE CHATEAUBRIAîSD
tout ce que Ton a dans le cœur pour elle et à être
obligé d'emprunter la main du voisin. On rougit
de ces fadeurs dictées, comme on rougirait en reli-
sant toutes les déclarations de sa jeunesse. Que
voulez-vous ? on se ressemble aux deux extrémités
de la vie. Il vous faut donc souffrir ma seconde en-
fance : il me suffit que dans ma première vous
m'eussiez accordé un peu plus que de la pitié.
Vous voulez des détails: je n'y entends rien, mais
enfmvousle voulez. Fontainebleau me charme tou-
jours; je remercie le ciel de ce que nos anciens rois
aimaient la chasse, cela fait du moins qu'ils ont
aimé la solitude et les arbres, sans compter le reste.
A Montargis, les chiens m'ont empêché de dormir.
Vous savez comment s'est formée la belle histoire,
depuis le chien de Pyrrhus jusqu'à celui d'Herman-
garde. Des hirondelles bâtissaient leur nid à ma
fenêtre, à Pouilly. A Nevers on célébrait encore
les trois vieilles passées. DeMoulins je vous ai écrit.
A Néris, où je suis arrivé malade et gelé, j'ai trouvé
madame la duchesse de Narbonne, que je n'avais
pas vue depuis Prague. J'ai entrevu ce matin une
dame fort malade et fort spirituelle, qui voyage avec
un médecin et qui m'a dit qu'elle ne voudrait pas
A MADAME RÉCAMIER. 339
revivre *. tout ce qu'il y a de distingue dans le monde
dit cela. Je me défends du reste de toute connais-
sance, quoique je commence à être assiégé.
Je ne sais plus par où rn'échapper pour aller vous
retrouver. Je peux ne point passer par Bourges,
car je suis las dos rois qui fuient. Je ne puis pas re-
tourner par Moulins, où le juste-milieu me pré-
pare une ovation : j'ai été prévenu de ce malheur
par d'invariables royalistes. Je pourrais peut-être
me sauver en passant chez mon ami Hyde de Neu-
ville, si toutefois il existe un chemin pour arriver
à Sancerre, seigneurie de votre grand ami le
comte Roy. J'oubliais de vous parler de madame
la comtesse des Roys, qui avait la bonté de m'at-
tendre auprès de Moulins dans son grand château
bâti par les ducs de Bourbon : j'aurais vu av oc
grand plaisir la spirituelle fille du noble géné-
ral', si, hormis vous, j'avais du plaisir à voir
quelque chose. « Ma tante, si nous n'allions rien
voir. » — J'ai rencontré le comte Lanjuinais,
espèce de Kalmouk républicain qui ressemble à
son père; il se disputait avec un vieil officier de
1. Hoche.
:]40 LETTRES DE M. DE CHA). £ AUBRI AND
rtMnpirc, cl des ullras les regardaient en haussant
les épaules.
Ici j'ai été servi le premier jour par une petite
paysanne, a D'où ètes-vous? de l'Auvergne ou du
Berry? — Je suis de Xéris, monsieur. — De ce
village là-haut, où il n'y a qu'une église et deux
maisons? — Non pas, monsieur; je suis née chez
ma mère, à la campagne, et je suis venue à Néris;
ce pays-ci est bien triste. » Et la jeune fille a ri et
soupiré. — Cherchez donc à rétablir la société dans
un pays où une paysanne de Néris trouve que Né-
ris est triste? Il est vrai que je n'ai vu dans ce vil-
lage qu'une chèvre qui est venue me demander du
pain, une église déserte où il n'y avait pas une Ame,
et un presbytère délabré où je cherchais le vieux
curé, qui me cherchait en même temps à l'auberge
des eaux.
Les eaux sont limpides, douces et brûlantes. On
m'a frotté les mains et les pieds, en attendant les
bains, avec une espèce d'herbe qui croît au fond des
sources. Cela ne m'a fait ni bien ni mal. J'espère
sortir d'ici plus incrédule en médecine que je ne
l'ai jamais été. On dit qu'on vient ici appuyé sur
xiTie béquille et que l'on s'en va sans bâton : si je
A MADAME RÉCAMIER. 341
laissais ma béquille partout où j'ai porté une in-
firmité, j'aurais de quoi former le plus riche musée
du monde. Mais le dernier appui ne me manquera
pas : j'aurai votre bras. Je m'ennuie de dicter si
longuement et de me trouver si bête.
A propos, ne connaissez-vous pas madame de
Vatry, mademoiselle llainguerlot? Elle prétend
que je l'ai fait danser sur mes genoux lorsqu'elle
était petite fille. Mes genoux sont bien glorieux!
Je croifi l'avoir rencontrée autrefois aux eaux de
Cauterets, lorsqu'elle était une vraie lionne, alors
que je donnai si stupidement ma démission pour
plaire à des hommes qui sont devenus mes en-
nemis.
Me voilà au posl-scripliou. Je reviens de chez le
curé, que je n'avais pas trouvé hier. Même désola-
tion. Pour tout être vivant, deux bœufs à l'ombre
sous les noyers de la place, la jolie chèvre n'y était
plus. J'ai sonné à la porte du presbytère; le curé
est venu lui-même m'ouviir, et m'a conduit à
sa maison, à travers un petit enclos. Je me suis
assis dans une chambre où il y avait deux ou trois
fauteuils de paille. Je suis reçu comme un frère
par ces prêtres, qui m'ont adopté et qui sont si
■3-1-2 LETTRES DE M. DE CHATEAUBRIAND
accoutumés à mon nom, qu'ils me traitent comme
une vieille connaissance. La servante et moi nous
sommes les familiers du curé. Il y a seize ans que
ce prêtre vit seul, et il n'a aucun voisin à chercher
dans la campagne; les paysans ne paraissent
presque plus à l'église : c'est un gardien laissé au
bord de la foi et placé auprès de l'autel auquel il a
survécu.
Samedi 7.
J'ai attendu l'arrivée du courrier ce matin pour
fermer ce fatras. Il ne m'apporte rien de vous et
j'en suis tout triste, comme si je m'étais attendu
à quelque chose. Voilà les herbes qu'on m'apporte
pour me rendre l'usage de ma main. En se frottant
avec certaines plantes, les fées allaient par l'air où
elles voulaient. J'aimerais à pouvoir me transporter
auprès de vous. Respectueux hommages à madame
de Boigne, mille amitiés au philosophe de Lyon.
Avez-vous des nouvelles des jeunes Grecs ' qui font
un voyage dans leur patrie? Il fut décidé par l'aréo-
page que les abeilles du mont Hymotte avaient droit
t. MM. Lenormant, Ampère et M-rim.k, partis ensemble pour la
Grèce.
A MADAME RÉCAMIEPx. 34:3
de butin sur toutes les fleurs : on était bien jeune
et bien bel esprit à Athènes.
XXI
Néris, lundi 9 août i.Sil.
J'ai voulu faire disparaître le tiers entre vous et
moi ce matin même; j'ai essayé d'écrire quelques
mots, ils sont illisibles. Vous aurez vu par la grande
lettre que j'ai dictée avant-hier, que j'ai remidi
votre intention. Je n'ai plus rien à vous dire aujour-
d'hui que mon attachement, ce qui est toujours
fort court et fort long-. J'ai pris ce pays-ci en hor-
reur. Les eaux et les médecins me sont odieux.
Cette grande chaudière que le diable fait perpétuel-
lement bouillir et où l'on puise de l'eau chaude pour
les remèdes et pour la cuisine, me gâte tout, il
me semble que nous avons pour cuisinier un phar-
macien. Je souffre comme un enragé; je passe les
nuits à tousser, et je me lève brisé pour me jeter
sur un vieux sofa. Des vieilles femmes que je ne
311 LETTRES DE M. DE CHATE AUDRI AN D
connais plus, et qui me rappellent leurs admirations
.Mgées de plus de cinquante années, me font fuir la
promenade. Ah! si je pouvais me cacher dans quel-
que auberge inconnue d'un village abandonné ! Ma
seule distraction est de corriger le Congrès de Yé-
rone pour le faire entrer dans les Mémoires. .Ii'
juge maintenant cet ouvrage sans partialité. C/esl
mon vrai litre, comme affaires, à Tavenir, et j'avais
vaincu des difficultés bien autres que celles dont
M. Tliiers s'était vu entouré. Enfin, avant la fin du
mois je vous revorrai; c'est la seule espérance qui
me fasse avaler des jours qui me soulèvent le cœur.
Quand comptez-vous quitter Chàtenay? Quand serez-
vous revenue à la ville? Je réglerai mon heure sur
la vôtre. On in avait flatté de l'espoir que désor-
mais je n'aurais plus le diable à tirer par la queue.
11 y a bien longtemps que je le traîne. Mais je n'en-
tends plus i)arler de rien.
Adieu, ne m'oubliez pas auprès de madame de
Uoiïne.
A MADAME HÉCAMIEU.
XXII
NtTÎs, samedi G août 18iî2.
Je suis troublé de votre lettre; elle est injuste.
Vous supposez que je cherchais un prétexte dans
la santé de madame de Chateaubriand, et je venais
de recevoir à l'instant même la permission d'aller
vous voir à Maintenon ; mais ne parlons plus de celt(3
bêtise. La moindre contrariété me donne aujour-
d'hui un tremblement, et je ne puis trouver dans
mes pauvres doigts assez de fermeté pour vous
('■dire de ma propre main. Je suis bien malheu-
reux de cette grosse bêtise des journaux', à la-
quelle heureusement vous n'avez pas cru : mais
madame de Chateaubriand, elle, y croira, bien
qu'elle ait reçu de moi une lettre tous les jours, et
je ne serais pas étonné de la voir accourir ici. 11
me faut bien huit jours pour démêler tout cda,
et, s'il n'arrive rien d'extraordinaire, si tout s"cx-
1. Les gaze; les avaient annoncé que M. de Clmteaubriand venait
d"<''firouver un arridcnt dr voiture; il n'en étuit rien, heuro.isciueiit.
Sr; LETTRES DE M. DE CHATEAUBRIAND
p}if|ue en paix, je jjaitirai pour Maintenon, où
j'espère arriver du 17 au 18.
Mille choses aux amis. J'écrirai incessamment
à M. de ^'oailles. 11 m'a écrit, je crois vous l'avoir
dit.
XXIII
Nûris, lundi 8 août Is'ri,
Je reçois votre nouvelle bonne lettre du G, datée
de Paris, et je suis désolé de ne pouvoir encore
vous en remercier de ma propre main, parce que
cette pauvre main, qui commençait à se guérir, est
redevenue tout agitée par les inquiétudes que ce
misérable article a donné à tous mes amis. Il fau-
drait, pour se guérir parfaitement aux eaux, vivre
sans mouvement de cœur et de tète, et se tenir tou-
jours dans la sainte présence de ses misères; j'ai
peur que ce journal n'ait tout gâté. Quoi qu'il en
oit, j'irai V3us voir à Maintenon, si vous y êtes en-
A MADAME RKCAMIEU. 317
core; j'y passerai vers le 20. J'attends une dernière
lettre de madame de Cliateaiibriand, qui m'arrivera
mercredi 10, et d'après laquelle j'écrirai sur-le-
champ à M. le duc de Noailles. Vous dire combien
j'ai envie de vous revoir, vous devez Timagincr. La
conclusion de tout cela est celle que vous en tirez.
A mon âge, le grand voyage est trop près pour le
rapprocher encore par des absences si courtes
qu'elles soient. — Je reçois une lettre de Ballan-
che. Il a quitté Dragonneau pour l'Ame exilée.
XXIV
Ncris, samedi matin 13 août lSi2.
Les inquiétudes de madame de Chateaubriand
m'obligent à hâter mon départ : je partirai d'ici
lundi 15 au soir, et peut-être serai-je à Maintenon
mercredi ou au plus tard jeudi matin, et je repren-
drai après le déjeuner la route de Paris. Vous no
serez plus injuste, j'espère, et vous ne direz plus que
3i8 LETTRES DE M. DE CIIATEAUDRIAND
je ne vous cherche ja-. A jeudi donc 18. J'ai peur
que vous ne me trouviez pas au^si guéri que je l'es-
pérais.
XXV
Bûurbonnc-les-IJains, i juillet 18i3.
Que vous est-il donc arrivé pour cire devenue si
aimable? Encore une lettre de vous, et de votre pro-
pre main 1 Je ne puis cependant vous répondre au-
jourd'hui que par la main d'un secrétaire. Les pre-
miers bains m'ont éprouvé d'une manière plus sen-
.'-ible que je ne l'ai dit rue du Bac '. Quant à vous,
laites tout ce que vous voudrez. Je n'aime pas trop
(■otte mauvaise compagnie que vous voulez aller
voir. Mais après tout, qu'importe ce que nous lai-
sons? tout cela passe si vite.
Je voudrais vous dire ce que je fais : je regarde
par la fenêtre, je vois quelques alouettes qui mon-
tent au ciel en chantant sur des champs de blé, et
1. A tiiadarne de Cliateaubriaii 1.
A MADAME H ÉCAM I EK . 3i!>
la fumée qui soil de la rlieiuiîiL-e (ruiie chaumière.
Tout se passait de la soi'lc du temps de la Romaine
qui découvrit ces eaux. On cherche à relrouvcr le
sang que l'on a perdu ; moi, je ne voudrais retrouver
le mien que pour vous le donner. Je tâcherai d'ache-
ver une saison des eaux, c'est-à-dire vingt jours;
après quoi je retournerai vers l'Abbaye, voyant
toujours Venise à l'horizon. Je suis charmé que
M. Ampère en ait fini et surtout s'il nous reste. C'est
par la tombe de son père que j'ai vue à Marseille
que je pense à lui. Mes deux maréchaux Oudinot
et Bourmont vont me quitter; je resterai seul à
penser à vous.
XXVI
Buurbonnc-Ics-lîaius, 10 juillet 18i;J.
Votre petite lettre si méchante me fait pourtant
grand plaisir. Votre colère me pi'ouve que vous
m'aimez. J'ai pris les douches malgré moi, poui*
tâcher de ne plus arriver à l'Ahhaye-au-Bois comme
20
35;) LETTRES DK M. DE CHATEAUBRIAND
ini pauvre vieux malade à qui il ne manque que son
bonuol de nuit. Je commence à croire réellement
qu'elles me feront du bien. Convenez que vous ne
serez pas fâchée de me voir entrer chez vous un peu
plus droit que de coutume; quand il n'y aurait que
l'apparence d'une résurrection, c'est bien quelque
chose. Le malheur veut que je vous écrive le matin
en sortant de mes horreurs de bains et de douches.
Je suis comme un vieux chevreau, qui, delà corniche
d'une montagne, aurait dégringolé dans l'eau. Mais
laissez faire encore une semaine de ce traitement, et
je n'aurai plus à prendre toutes ces immersions
qui, si elles ne me guérissent pas, ne laisseront rien
en moi du vieil homme.
Vous me contez gaiement que vous ne voyez plus
que des femmes qui ne vous plaisent guère. Moi,
j'en suis aux curés, qui m'envoient des framboises :
si du moins je vous les pouvais envoyer ! Je vis ici
sur mon passé, il n'est question que du Gé)iie du
rhrisiiauisme que je barbouillais il y a plus de qua-
rante ans. Allons, il faut que je vous quitte pour
aller à la messe à l'hôpital militaire. Je suis très-
en rapport avec ces autres camarades.
l'n . petit mot de ma main, c'est ma signa-
A MADAME RÉCAMIEÎl. 351
ture. Ma main tremble fort du choc de la douche.
A Licntùt.
XXVII
Blois, 5 heures du soir, 20 septembre 18i:{.
Je VOUS écris à mon retour de Cliambord, dans
une admiration que je ne puis dire de François I",
et dans un saisissement de tristesse tout aussi inex-
primable. On ne connaît pas François I" quand on
n"a pas vu Chambord. Je retourne demain à Parii ;
je suis d'une telle fatigue que je puis à peine dicter
ces deux ou trois lignes. Mais quel bonheur de vous
revoir à la fin du mois !
!.E< DEUX DERNIERS BILLETS DE SA MAIN
XXVIII
U'^ jiavier 18io.
Je veux essavor un mot. — Vous le savez sanE
y:>i L E T T il !•: S I) M M . I) !■: ( : n A T E A l' B ï\ I A N D .
que je le barbonille, à vous pour jamais! Qu'ai-jj
à faire de îiiieux ([ue de continuer à vous aimer?
XXIX
Taris, Î8 août.
Quand M. David a envoyé hier chez moi, j'allais
vous écrire. Je commence à me voir mouiir. Je n^
veux pas m'en réjouir pour ne pas vous arfliger.
Si vous êtes à Saint-Eloi, évitez les grenouilles. Je
vous écris du désert de Paris.
Dans l'Orient désert quel devint mon ennui"!
De mes grands jambages d'autrefois, je suis arrivé
à ces pattes de mouches ; mais une main de secré-
taire ne s'inter])Ose pas ':'n!re vous et moi.
i- 1 \
TABLE
Préface :
MÉMOIRES DE MA VIE, \iiiv ClKilcaubiiuiul.
Livre I" 1
Livre II 65
Livre lîl 117
M. D E C ;i A T E A u B r. I A N D ET SES MÉMO! K ES, |),'ir Cil . Lcnonîiant .
I. LV-crivain 1" j^
II. L'h iiiinic politique 20S
m. L'homme privé 2:»
IV. L'homme religieux -7 >
Lettres DE M. de Château iîriand a M""' Récamier. ;î1;'>
PAttiS. IM P R I WK K I R b^i i;. U À U T 1 N U T, R ■■ .t Ml
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